Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

14 novembre 2013

ePagine vous offre Le Bar de la Fourche d’Auguste Gilbert de Voisins

Après Les Dimanches de Jean Dézert de Jean de La Ville de Mirmont (juillet 2012), L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono (décembre 2012), L’Homme en proie aux enfants d’Albert Thierry (février 2013), Quelques pas de solitude de Pascal Dessaint (mars 2013), César Capéran de Louis Codet (juillet 2013), La Grande panne de Théo Varlet et le collectif de libraires Propos sur le métier de Libraire. Conversations sur le commerce des livres (octobre 2013), ePagine vient de fabriquer (via son studio ePub) et de mettre en ligne un huitième titre : Le Bar de la Fourche de Auguste Gilbert de Voisins. Cet ouvrage et les sept précédents, Hors Commerce, sont offerts en permanence sur la librairie ePagine avec tout téléchargement de livres. Cliquez ici pour accéder à la liste complète.

Le Bar de la Fourche est un roman d’aventures (voire un western) d’Auguste Gilbert de Voisins sur les chercheurs d’or, dans l’Ouest américain. Il a été publié la première fois en 1909.
Ce roman a inspiré le film éponyme d’Alain Levent qu’il a réalisé en 1972, avec Jacques Brel, Isabelle Huppert et Pierre-François Pistorio pour incarner les personnages principaux.

Cette édition numérique comporte des illustrations originales d’André Collot, sans doute de 1943. En dépit de ses efforts, ePagine n’a pas retrouvé les ayants droit d’André Collot. Si vous disposez d’une information, merci de contacter le service Fabrication (Sébastien Cretin, Karen Etourneau, Damien Desroches et Xavier Mottez) qui a conçu de bout en bout cette édition numérique. Infra, la notice biographique d’Auguste Gilbert de Voisins réalisée par Karen Etourneau ainsi qu’un extrait du Bar de la Fourche.

 

Notice biographique d’Auguste Gilbert de Voisins

Marie Auguste Gilbert de Voisins naît le 7 septembre 1877 à Paramé (ancienne commune d’Ille-et-Vilaine). Il descend d’une vieille famille de noblesse parlementaire.
Il passe son enfance en Provence et s’installe à Paris à 21 ans. Il entreprend alors de voyager, en Europe d’abord, puis dans les colonies : Afrique du Nord, Sénégal et Dahomey (actuel Bénin).
Il publie ses premiers romans à 23 ans. Cinq ans plus tard, en 1905, paraît Sentiments au Mercure de France, son recueil d’essais littéraires. Il y loue certains de ses amis proches, qu’il admire, comme Pierre Louÿs et Paul Valéry. L’année suivante sortent Les Moments perdus de John Shag, poèmes en prose teintés d’exotisme, sans doute influencés par la consommation de l’opium et publiés sans nom d’auteur.
Le Bar de la Fourche, en 1909, lui vaut de ne pas être aujourd’hui totalement oublié. Tout comme le journal de bord de la mission archéologique de dix mois qu’il effectue la même année en Chine avec son ami Victor Segalen : Écrits en Chine, publié en 1913. Segalen en tirera, lui, Le Grand Fleuve. Accompagnés de Jean Lartigue, les deux hommes repartent en Chine l’année suivante pour une seconde mission archéologique et géographique, interrompue par la Première Guerre mondiale.
Auguste Gilbert de Voisins épouse en 1915 Louise de Heredia, fille du poète et écrivain José-Maria de Heredia, divorcée de Pierre Louÿs. Suit une production romanesque parfois qualifiée de « mièvre ». On sait peu de choses sur les dernières années de sa vie. Cette anecdote toutefois : il se rend chaque année à Venise pour rejoindre ses amis du « Club des longues moustaches », dont faisaient notamment partie les écrivains Abel Bonnard et Edmond Jaloux.
Il reçoit en 1926 le Grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.
Il  meurt le 8 décembre 1939 à Paris.

Photo : Auguste Gilbert de Voisins, 1899. Dédicace : « À mon cher Pierre, son ami, Voisins. »

 

EXTRAIT

L’averse venait de fuir. Sur l’horizon, un arc-en-ciel dessinait sa fabuleuse fusée.
Mon père m’appela :
— Si tu faisais attention à ton travail, grand imbécile, au lieu de regarder les nuages !
Je me trouvais chez nous, au fond de l’enclos des poneys.
C’était l’époque où l’on poussait vers l’ouest le chemin de fer du Nord entre Skykomish et Tocoma, dans l’extrême Far-West, au delà de l’Idaho.
— Hé !… Viens par ici !
Depuis seize ans que maman avait succombé en me mettant au monde, l’humeur de mon père était restée constante : je veux dire acariâtre, orageuse ou, pour le moins, bizarre.
— Arrive !… et plus vite que ça !
Ce jour-là, mon père se fâchait de peu. J’avais simplement oublié d’attacher le licol de Cruchette et Cruchette s’était échappée. Bien que l’on eût ramené la bête à l’écurie, tout aussitôt et sans accident, mon père m’injuriait.
— Regarde-moi dans les yeux, canaille ! Regarde-moi !
Je m’étais approché de lui, tenant par le bridon Loupard, un petit cheval bai que je menais chez le maréchal ferrant.
Je regardai mon père.
— Baisse les yeux, insolent !
En baissant les yeux, je haussai les épaules.
— Quoi… comment !… Tu…
Et il fit sa mauvaise action…
C’est bien à cause d’elle que je ne le pleurai pas, trois ans plus tard, quand j’appris sa mort.

Georges Saruex, mon père, était un homme instruit et, par certains points, un gentilhomme. Protestant du Jura, il avait traversé la moitié du monde pour faire fortune, et n’était arrivé à se composer qu’une aisance médiocre. Sans doute savait-il trop de choses. Si j’étais resté avec lui, au lieu de me promener sur la vaste terre, je serais peut-être plus savant, mais beaucoup moins renseigné. De plus, je n’aurais pas le sou. Toutefois, soyons juste : mon père m’apprit à regarder, à raisonner et à souffrir. La nature se chargea du reste en me fournissant de bons muscles.
Et puis, que voulez-vous ! La maison était intolérable ! Prières du matin, prières du soir, discours, exhortations, cantiques chantés tout le long des dimanches. Il y en avait trop !… Sans compter mille invectives qui se terminaient par des explosions de fureur.
Le grand ennemi du vieux, c’était le Pape. Je ne sais ce que le Pape lui avait fait, toujours est-il que mon père ne laissait pas s’achever une journée sans le prendre violemment à partie, dans les termes les plus crus.
Sans doute afin de lui être désagréable, il me donna le nom d’Olivier ! Le nom de Cromwell ! Quel beau nom : Olivier Saruex ! Quel beau nom de protestant !
Ah ! mon père connaissait bien le Ciel ! Il devinait les desseins de Dieu, il prévoyait ses désirs… et malheur à nous, si les prévisions étaient inexactes !
Vous concevez ?… Une telle vie manquait de charme ! Le vieux traitait les hommes de la ferme comme des chiens, son fils plus mal encore. Il avait beau nous parler de Dieu tant que durait le jour, il n’arrivait pas à nous la faire aimer, cette puissance invisible, cruellement ennemie du Pape, et qui, pour seul confident, avait pris un protestant jurassien, émigré dans le Far-West.

 

Parce que je haussais les épaules, mon père fit sa mauvaise action : il me cracha au visage.
À seize ans, j’avais le sang chaud. Ça ne pouvait s’arranger. Botter les fesses aux petits garçons, leur tirer les oreilles, très bien, mais cracher à la figure d’un homme de seize ans !… Oh ! Non ! non ! impossible ! Je pris mon lasso, pendu à la selle de Loupard, et j’en appliquai un cinglon sur le dos du vieux, un beau cinglon qui le fit tourner au pâle, de rouge qu’il était.
Le reste se passa vite. Le vieux courut à la maison, en rapporta la Bible, une bible couverte de notes qui avait appartenu à la mère de maman, et, sur cette bible, jura le grand serment qu’il ne me reverrait de sa vie ou bien me casserait la figure.
Ces histoires, c’est rarement utile. — Je n’avais pas l’intention de rester. — Je partis.
Il disait vrai, tout de même, le vieux ! S’il ne m’a pas cassé la figure, du moins ne m’a-t-il pas revu. Et, maintenant, il est mort, et, moi j’écris un livre ; mais ce matin-là, je m’en fus prendre une couverture et marchai vers la gare, où j’avais des amis. La gare était à huit heures de chez nous. J’arrivai comme tombait le soir. Le train venait d’entrer et allait passer la nuit. Oh ! comme je m’en souviens bien, après tant d’années, de cette nuit si vite close et qui rétrécissait le paysage ! Pas de lune, peu d’étoiles… On voyait à peine son chemin.
Cependant, la veine me toucha. L’homme qui devait nettoyer la machine était ivre. Alors, comme je me trouvais là, j’aidai à faire son travail, et, en guise de salaire, priai le mécanicien de me transporter, le lendemain, jusqu’aux chantiers de construction.
Ce fut ma première étape.

© extrait du Bar de la Fourche d’Auguste Gilbert de Voisins, ePagine publications numériques, 2013. Les illustrations originales sont d’André Collot.

© ePagine - Powered by WordPress