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18 octobre 2013

[note de lecture] Muette d’Eric Pessan

Cette semaine, lecture de Muette d’Éric Pessan (Albin Michel). Disponible en papier et en numérique, ce roman visuel, choral et intime sur la fugue d’une jeune fille d’aujourd’hui fait partie de la sélection « ePagine Automne 2013 ».

 

Muette a trouvé refuge dans un cabanon, une grange plutôt où la pluie s’invite au moindre seau d’eau tombé du ciel. Elle n’est pas un enfant sauvage mais un animal indomptable, une adolescente blessée qui vient de fuguer après avoir préparé en amont son départ : trajet, cachette, provisions. Muette n’est pas muette, pas de naissance, elle n’est pas sourde non plus mais elle est muette au monde : face à ceux qui lui donnent des ordres contradictoires (tais-toi, parle, déguerpis, ne sors pas d’ici) et parce qu’elle se sent de trop dans sa famille où le non-dit, le secret, le mutisme et l’hystérie l’emportent sur le dialogue, la parole, l’écoute, le partage. Alors un jour Muette finit par tout prendre au pied de la lettre : elle se tait et déguerpit. Et si elle continue de parler c’est à elle-même : histoires qu’elle s’invente, projections, fantasmes, phrases entendues qu’elle mâche et remâche, qui lui polluent le corps et la tête, voilà ce qui vient rompre sa fuite, son errance, son retrait. Car Muette se retire, pas loin de chez elle pourtant, pas loin de la ville non plus, mais assez loin pour muer, faire corps avec la nature qu’elle dompte pourtant mal. Ce n’est pas une vraie fugue, et sa fuite je la vois plutôt comme un appel étouffé, un cri qui ne peut sortir, quelque chose qui mélangerait désir et crainte : voir ses parents mourir tout en les imaginant soulagés de la savoir partie. Muette ne sait pas encore que les adultes ne changent pas, qu’ils continuent. Parce que Muette est à l’âge de la mue, où le corps désire et salit, où il jouit et se sent coupable, à l’âge des transformations, parfois rapides, souvent insupportables à montrer, douloureuses aussi et tellement fatigantes, à l’âge des possibles, celui des courses folles avec la mort qui chatouille les rêves où l’immortalité et la toute puissance font faire des bonds à toucher le ciel ou des sauts à frôler le vide.
Muette fuit et inconsciemment elle fait tout pour se faire remarquer. Elle dit que non, elle croit que non mais une adolescente seule dans la nature ne peut pas passer longtemps inaperçue, pas dans nos campagnes où le moindre paysan, chasseur ou promeneur aiment à fourrer leur nez dans les affaires des autres (à moins peut-être d’aller vivre dans ces immenses forêts d’Amérique du Nord mais pas à quelques kilomètres d’une ville près de la Loire).

À mesure que je lis le roman d’Éric Pessan, je n’ai de cesse de chercher quel visage pourrait avoir Muette. Visage connu ? visage croisé ? ou plutôt visage aimé il y a des dizaines années de ça quand j’avais pensé faire comme elle et avais moi aussi fantasmé sur des scènes de films, comme celles qui ouvrent, parsèment et ferment le roman, moi qui avais également à ce moment-là des dizaines voire des centaines de travelings et de plans en tête : images de fugues, de fuites.

Je m’écarte de Muette et me concentre sur le narrateur de Muette : un caméraman qui ne quitterait jamais son personnage des yeux (à cause des dizaines d’images de films qui nous reviennent en lisant (certains seront d’ailleurs cités à la fin)). Si les parents sont omniprésents en Muette, jamais on ne les voit : ce que Muette ne voit pas, la caméra ne le montre pas. Alors le lecteur imagine ce qu’il veut, parents inquiets ou soulagés : on en sait assez pour se faire son idée. Si par ailleurs Muette se frotte à la forêt, à la terre, aux cailloux glissants de la rivière, je ne me souviens pas quels bois traversait Sandrine Bonnaire dans Sans toit ni loi d’Agnès Varda. Bien que je me souvienne de l’avoir vue dans ce film, qui est l’un de ses premiers, à l’âge de Muette, je l’ai un peu oublié, ne l’ayant jamais revu depuis, et si je devais décrire le visage des personnages qui ont croisé Mona je ne pourrais le faire. Je la vois marcher, tituber plutôt, et tomber dans le froid. Je crois que le film commence et se termine ainsi mais je n’en suis plus si sûr. Ce sont ces images-là qui me sont restées. Peut-être celles que Muette a en tête au moment où elle s’en va.

Me laissant guider par l’écriture visuelle, cinématographique de Pessan, je me demande soudain qui pourrait interpréter le rôle de Muette, quel réalisateur adapterait son roman. Émilie Duquesne est trop âgée maintenant mais les frères Dardenne ça les intéresserait peut-être l’histoire de Muette. Je pense surtout à Bruno Dumont à cause de ses longues descriptions, belles et non séductrices, à cause de ses êtres solitaires, habités de silence et d’une foi dévastatrice, à cause de ses jeunes gens propulsés dans le monde, dans la ville ou la forêt, où ils sont seuls et craints parfois mais qui portent en eux le secret de la guérison, une voie possible, une voix probable. (Dans le cinéroman (n’ayons pas peur des mots) de Pessan, il y aurait beaucoup de musiques et une voix off aussi, celle-ci serait plus proche du théâtre grec que de celle-là qui fait un tabac dans les films d’aujourd’hui, les phrases seraient courtes, entêtantes, on prendrait le temps de parler, de répéter, de ne pas terminer les phrases, elles viendraient heurter, jamais illustrer, anticiper chacun des pas, chacune des pensées, chacun des gestes de celle qui ne se changera pas en renard mais aura eu la force de sortir de sa chambre, d’exploser le cocon, de se mêler aux ronces, dans le lit de la rivière, au ballast, à la terre glaise, de redevenir l’animal sauvage qu’elle était en naissant, de mourir et de renaître, d’aller vers l’obscur, l’âge adulte, celui des mensonges, des apaisements, des renoncements, de la transmission, de la politesse du désespoir, des petits arrangements).

L’adolescence est un animal sauvage et fragile et sournois et furieux et indomptable et incontrôlable. Éric Pessan dessine ici une Muette qu’en chacun de nous (adolescents ou ex-adolescents) on se partage sans se le dire, sans le désirer, sans pitié.

ChG

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Muette d’Eric Pessan est disponible en papier et en numérique
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