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7 juin 2013

Les 3 premiers documentaires littéraires de Moyen-Courrier en numérique

Il y a deux mois, Julie Etienne et Elodie Perrin me contactaient de Lyon pour me présenter Moyen-Courrier, une maison d’édition numérique spécialisée dans les documentaires littéraires (essai personnel, reportage, histoire de procès, enquête scientifique, exploration des confins de la vie quotidienne…), des textes rangés dans la catégorie creative nonfiction de l’autre côté de l’Atlantique. J’ai été immédiatement emballé par leur projet. Quand nous nous sommes rencontrés à la fin du mois d’avril dans les locaux d’ePagine, elles m’ont expliqué qu’elles étaient depuis longtemps des lectrices assidues de ces textes en anglais et comme elles avaient remarqué qu’ils étaient peu ou pas traduits en français, c’est ainsi qu’elles se sont mises en quête de traduire ceux qui les avaient frappées et « de donner à lire en français des auteurs (écrivains, journalistes, écrivains-journalistes et journalistes-écrivains) qui [leur semblaient être] la relève des Joseph Kessel, Jack London, George Orwell, Truman Capote, Ryszard Kapuściński, Tom Wolfe, Hunther S. Thompson, Joan Didion et autres David Foster Wallace ». Le temps pour elles de peaufiner leurs livres numériques au format ePub, de terminer la création de leur plateforme qui a la particularité de présenter leur catalogue et de rediriger les lecteurs vers des librairies numériques et le temps pour ePagine de préparer le contrat, de lire les trois premiers titres, de les mettre en ligne, nous voici début juin. Cette fois, la plateforme est en ligne, les ebooks aussi et je ne peux que vous conseiller de réserver le meilleur accueil possible aux éditions Moyen-Courrier, à ses deux éditrices, aux trois premiers auteurs (Ted Conover, Atul Gawande et Lawrence P. Jackson) ainsi qu’aux traducteurs (Catherine David, Julie Etienne, Jocelyne Gourand et Jean-François Chaix).

 

Nous ne sommes pas quittes de Lawrence P. Jackson
traduit de l’anglais par Catherine David et Julie Etienne

Je ne pensais pas lire intégralement les trois titres et je dois avouer que je n’ai pas pu les lâcher. Ils sont pourtant tous les trois très différents et traitent de sujets éloignés de mes préoccupations. Mais ce qui a retenu mon attention, c’est l’opiniâtreté et l’honnêteté avec lesquelles ils vont au cœur de leur sujet, de leur quête ou de leur obsession et toujours avec une grande humanité et sans manichéisme alors même que la colère, le dégoût ou la peur peuvent être au rendez-vous. J’ai aimé comment, à partir d’une recherche généalogique périlleuse, Lawrence P. Jackson nous entraîne dans l’histoire plus large de l’esclavage aux USA, comment le parcours qui va de ses aïeux à ses enfants dessine celui de centaines de milliers d’hommes et de femmes d’abord esclavagisés puis affranchis avant de devenir, selon l’expression de Toni Morrisson, afro-américains. Ce que l’auteur découvre de l’histoire de son nom, de sa famille et du rapport avec les propriétaires montre également que la blessure entre Noirs et Blancs est loin d’être refermée dans la société américaine. Malgré cela, ce qui se dégage de Nous ne sommes pas quittes, outre l’émotion, c’est la force et la dignité de cet homme. Les dernières lignes de son essai personnel m’habitent encore.

 

Levez le pied – La vie ne se perd qu’une fois de Ted Conover
traduit de l’anglais par Jean-François Chaix

Levez le pied – La vie ne se perd qu’une fois de Ted Conover est sans aucun doute le texte qui m’a le plus marqué. Deux mots sur l’auteur d’abord. Ted Conover est surtout connu pour avoir écrit Newjack (disponible en numérique, en VO) où il décrit son expérience de gardien de prison à Sing Sing durant une année pleine mais, parce qu’il s’intéresse à la façon dont la géographie modèle les sociétés humaines, cet écrivain est également allé dans des trains de marchandises avec ceux qui font la route, à la frontière mexicaine avec les clandestins, dans les montagnes du Colorado au cœur d’une enclave ultra-riche, sur les autoroutes chinoises et, ici, à Lagos près d’un gigantesque nœud autoroutier. Dans Levez le pied – La vie ne se perd qu’une fois (traduit de The Routes of Man, disponible aussi en numérique en VO), l’auteur a en effet choisi de partager le quotidien d’un ambulancier et de deux infirmières nigérians à Lagos, tous quatre postés à un nœud autoroutier dans leur grosse camionnette Mercedes. Ted Conover décrit les allées et venues des blessés dans l’ambulance, les appels radio mais il montre aussi le fonctionnement d’une ville hors du commun, une ville qui sera bientôt la troisième plus grande mégalopole au monde où le taux de pauvreté et de criminalité est très élevé. Entre les area boys (des jeunes SDF vivant en bandes et cherchant à vendre toutes sortes de produits ou à piller les automobilistes pris dans les embouteillages), les danfos (sortes de fourgonnettes collectives qui sont de véritables « épaves roulantes »), les okadas, ou moto taxis, « qui pullulent comme des mouches » et créent de multiples accidents, les cinq services de police différents, l’auteur ne perd pas son temps ni son sang froid. La force de ce récit tient dans le regard de l’auteur, très proche de son prochain. Sans naïveté ni misérabilisme ou provocation il n’en perd pas moins son regard étonné sur les choses et les Hommes. Ce qu’il écrit du mouvement Hommes/ville, de l’architecture anarchique et des déplacements urbains, est également très riche et précieux (à lire notamment les paragraphes consacrés au plus long pont d’Afrique, le Third Mainland Bridge).

 

Guérir. Faillir. de Atul Gawande
traduit de l’anglais par Jocelyne Gourand

Le troisième texte que j’ai lu, Guérir. Faillir., est extrait et traduit d’un ouvrage du médecin et écrivain américain Atul Gawande intitulé Better (disponible en VO en numérique). C’est un récit plus clinique que les autres mais pas moins inintéressant. Il m’a rappelé le travail essentiel de Martin Winckler en France. Ici, l’écrivain qu’il est interpelle le médecin qu’il est également en allant enquêter sur les erreurs commises par les médecins, notamment lorsque ces erreurs ont causé du tort à un patient voire sa mort. L’angle d’attaque est original puisque le médecin se met dans la peau d’un journaliste. Il assiste d’abord au procès de l’un de ses confrères et, à partir de là, il se met à interroger dans un premier temps un ancien médecin devenu avocat après avoir créé un cabinet dédié aux recours judiciaires contre les médecins et dans un second temps un autre confrère dont le fils a fait les frais d’une grave erreur de diagnostic. Là, le texte devient extrêmement subtil et complexe. On apprend notamment que pour obtenir des réponses à leurs questions, aux USA les patients sont obligés d’avoir recours à un avocat. « C’est là où nous, en médecine, nous avons échoué, écrit-il. Quand quelque chose tourne mal et que le malade et sa famille veulent savoir si c’était inévitable ou si le médecin a commis une grave erreur, vers qui peuvent-ils se tourner ? (…) Souvent les gens ont recours à un avocat juste pour qu’on les aide à découvrir ce qu’il s’est réellement passé. » De là, l’auteur questionnera sa propre pratique et cherchera à répondre à cette question : « Les médecins qui commettent des erreurs sont-ils des criminels ? »

 

Ces trois textes beaucoup plus longs qu’un article et plus courts qu’un roman (moins de deux heures de lecture chacun) sont à lire sur tablette, liseuse ou smartphone, éventuellement sur ordinateur. Le format choisi par l’éditeur est l’ePub. Ils sont vendus entre 3.50 € et 4.50 € et, sur le site de la librairie ePagine ainsi que sur ceux de ses libraires partenaires, ils ne comportent pas de DRM Adobe mais un tatouage numérique. Si vous tenez à jeter un œil à ces trois textes, un extrait de chacun d’eux peut être téléchargé gratuitement ou/et lu en ligne (cf. les liens infra).

ChG

 

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Guérir. Faillir. de Atul Gawande
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