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26 octobre 2012

Abyssal Cabaret de Maryse Hache, en hommage

"la vie insiste au soleil/ le lis-tu mon petit message/ là dans le blanc pollen" Maryse Hache

Ces deux derniers jours, à la SGDL et à Serris, j’ai été amené à parler de la place et du rôle du libraire en ligne – médiateur on dit aujourd’hui. Je ne crois pas être parvenu à parler d’une chose qui est pourtant évidente pour moi parce que devenue quasi quotidienne : du travail de veille sur le web, de tous ces textes qu’on découvre d’abord sur les blogs et sites hors du circuit traditionnel de publication, de ces voix qui d’emblée nous sont si proches qu’on va les suivre, de ces auteurs qui seront ensuite publiés en numérique, en papier (parfois les deux) ou pas. C’est essentiel parce qu’un ensemble de textes, un recueil, un roman,…, ne naît pas par hasard. Parce qu’entrer dans l’atelier d’un auteur en ligne nous amène à saisir cette écriture qui évolue en temps réel et permet (quand on est « libraire connecté ») de mieux accueillir et conseiller ses publications. À suivre tel ou tel, on en vient, lorsque celle-ci ou celui-là sont présents sur les réseaux, à les connaître autrement, à les connaître « mieux ». Parfois, il peut nous arriver de sympathiser. D’autres fois, des amitiés naissent, sur le web et hors des flux.

C’est ce qui s’est passé avec Maryse Hache.

"… les fleurs les plus belles que les voix plurielles viennent un instant la visiter" Maryse Hache

Si soudain j’emploie le passé, c’est bien parce qu’elle n’est plus là désormais, Maryse. Mais sa voix, elle, est bel et bien présente, « au présent » ; son regard lumineux, la profondeur et la force de ce regard sur l’autre et le monde, aussi. Et bien sûr, ses textes. Et quels textes !

Il y a un peu plus d’un an, via publie.net, paraissait en numérique Abyssal Cabaret. Aujourd’hui ce texte est également disponible en version imprimée (publie.papier). Parce que je rends visite au Semenoir (son site) depuis plusieurs années, parce que je lis Maryse Hache lors des vases communicants, dans la revue d’ici là, sur remue.net ou sur Poezibao (et depuis il y a eu aussi cette lecture à la nuit remue et son exposition de peintures, dessins et collages à Orsay) ; parce que Abyssal cabaret est un monologue poétique d’une beauté très violente, j’avais tenté une note de lecture en décembre dernier. Relisant ce billet hier soir, il prenait une tout autre couleur. Je le reprends tel quel aujourd’hui. En hommage à notre rencontre sur et hors web.

Abyssal Cabaret a été mis en scène et joué plusieurs fois. La lecture de ce texte a également fait l’objet d’un enregistrement. Il est disponible sur ePagine et sur les sites de tous les libraires partenaires.

Lire les hommages chez Christine Jeanney, Michèle Dujardin, Anne Savelli (1) & (2), Guénaël Boutouillet, Dominique Hasselmann, Joachim Séné, Martine Sonnet, Michel Brosseau, Guillaume Vissac, Juliette Mézenc, Candice Nguyen, Didier da Silva ainsi que sur Liminaire, Analogos, Fragments lointains, paumée, Pendant le week-end, Les Confins, à peine perdu(e), Le jardin sauvage, l’atelier de bricolage littéraire, Les portes, smouroute et dans le bulletin n°6 de publie.net/publie.papier (PDF).

Lire aussi Les 807. Déclinaisons d’un aphorisme d’Éric Chevillard, affichage des messages dont le libellé est Maryse Hache.

Lire, encore, les échanges littéraires dans le cadre des Vases Communicants de novembre 2012, tous dédiés à Maryse Hache (la liste des blogs et sites est disponible sur le blog Le rendez-vous des vases tenu par Brigitte Célérier et la recension des échanges sur scoop.it tenu par Pierre Ménard).

Lire, toujours, l’anthologie permanente (Maryse Hache, in memoriam) de Florence Trocmé sur Poezibao.


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Reprise du billet publié en décembre 2011 sur ce blog


Pour moi Abyssal cabaret est une sorte de ballade d’une trompe-la-mort dans laquelle Maryse Hache, « au chaud de la langue défaite/ vaille que coûte », déroule son « chant dans la profération du mot ». Au cœur de cette ballade s’affrontent les paradoxes de l’être humain et notamment ceux de la comédienne, cette femme « dont nous racontons l’histoire… » en prise avec sa propre histoire (qui est aussi la nôtre) qui contient celle de ses aïeux et de son environnement. Brutalité et douceur s’enchevêtrent via les guerres, les violences, les rejets, la nature, la mémoire, le rapport aux aïeux et au temps. Et comment dire ça, quelle parole, quelle portée face à un monde en ruine, désolé, où la mort rôde partout, mais où la vie, comme toujours, trouve toujours une issue ? Tel sont le pari et l’enjeu ici, vitaux, nécessaires.

Maryse Hache s’empare de ces contrastes, de ces paradoxes, joue avec les oxymores (« obscurité électrique des villes »), confronte la beauté des fleurs et des ciels au morbide (les charniers, les champs de bataille, les laissés pour compte). Il est question aussi d’espace et de scènes (théâtre, champ de bataille, tombe).

Ce texte se lit comme une prière (entre mantra et litanie) et il est un tombeau pour ceux qui ont précédé celle qu’on a placé sur la scène et qui témoigne. Toute une généalogie prend alors forme (leur vie, leur mort). Et cette façon de continuer à rendre nos morts présents subjugue. C’est d’ailleurs sans doute dans l’effet « liste » et dans la répétition que la force du texte nous prend vraiment à la gorge, « sur le chemin de la vie », il ou elle « a été tué par la mort »… et « je lui tisse une écriture ». De la vie à la mort à la vie, « sauve qui peut la vie », ce texte est un tourbillon pour ceux qui aiment ces écritures-là.

« La femme dont nous racontons l’histoire aimerait qu’il fût question de paix/ mais c’est de l’épuisement des hommes au fond de la nuit dont il s’agit. »

Quand on n’a rien vécu des guerres et que nous portons malgré tout cette mémoire en nous (leur histoire, leur nom), comment dans l’espace du poème et a fortiori de la scène (lieu du dire mais aussi du crime) continuer à écrire après la « catastrophe » ? Comment se faire fleur qui pousserait sur un charnier et non sur le vide ? Il n’y a pas de réponse mais un appel à la vie qui s’arrache ici, un appel à la beauté fugace face à la peur, à l’horreur et à l’effondrement.

ChG

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