William Wilkie Collins, le grand maître du roman policier anglais et du roman à sensations (l’inventeur du thriller dit-on), proche de Dickens, arrive en numérique. Trois titres figurent désormais au catalogue. Si Profondeurs glacées était entré en février dernier, cette fois ce sont Histoires regrettables et Mari et femme qui pourront être lus sur liseuse, tablette, ordinateur, smartphone. On doit cette initiative aux éditions Phébus qui ont fait traduire et publient depuis plusieurs années maintenant ce grand auteur anglais du XIXe. Pour saluer celui qui, selon Henry James, « a introduit dans l’espace romanesque les plus mystérieux des mystères : ceux qui se cachent derrière nos propres portes », je vous propose de lire un extrait ci-dessous issu de Histoires regrettables, un recueil de huit nouvelles très noires et parfois effrayantes. La première nouvelle s’intitule Qui a tué Zebedee ? On lira infra le premier chapitre de cette nouvelle-là.
Tous les ebooks des éditions Phébus (entre 7.49 € et 16.99 €) et de leur collection Libretto (entre 7.99 € et 14.99 €) sont proposés sans DRM avec un tatouage numérique. Ils sont consultables et téléchargeables depuis le site ePagine et chez tous les libraires partenaires (liste à jour ici). Pour un grand nombre de titres, un extrait peut également être téléchargé gratuitement. C’est le cas des trois W. Wilkie Collins.
ChG
“QUI A TUÉ ZEBEDEE ?
Un mot en préambule sur ma personne.
Un soir, avant de le laisser partir, je demandai à mon docteur combien de temps il me donnait à vivre. Voici ce qu’il me répondit :
– Allez savoir. Il se peut que vous passiez avant ma visite de demain tantôt, tout comme il se peut que vous teniez jusqu’à la fin du mois.
J’eus encore suffisamment de vie en moi, le lendemain matin, pour me soucier de mon âme et (étant catholique) faire quérir un prêtre.
La litanie de mes péchés comportait un manquement coupable au devoir que me prescrivaient les lois de mon pays. Selon le père curé – et j’en convins avec lui –, il me fallait confesser publiquement cette faute, accomplissant ainsi un acte de contrition digne d’un Anglais comme d’un fidèle de la Sainte Église romaine. Il fut décidé que nous nous partagerions la tâche : j’allais raconter la chose et le saint homme la coucherait par écrit.
Voici ce que cela donna.
I
J’entrai à l’âge de vingt-cinq ans dans la police de Londres. Après avoir connu pendant près de deux années le train-train d’un service aussi astreignant qu’ingrat, je fus enfin chargé de ma première enquête vraiment importante, savoir une affaire d’homicide.
J’étais à l’époque en poste dans un commissariat du district nord – sur lequel on me dispensera de donner plus de détails. Cela se passait un lundi que j’étais de permanence de nuit. Jusqu’à quatre heures du matin, rien de notable à signaler. On était au printemps et, entre l’éclairage au gaz et le poêle à charbon, il commençait de faire un peu chaud dans notre local. J’allai sur le pas de la porte afin de prendre une bouffée d’air frais, ce qui ne laissa pas d’étonner l’inspecteur de service, homme frileux de tempérament. Il bruinait, et la désagréable humidité qui régnait dehors me ramena bien vite au coin du feu. Il n’y avait pas une minute que j’étais rassis que la porte s’ouvrit à la volée. Une femme s’encadra sur le seuil, l’air fort agitée, qui demanda :
– C’est bien le commissariat ?
Notre inspecteur (par ailleurs fonctionnaire de premier ordre) possédait, par quelque facétie de la nature, une humeur bouillante sous une constitution frileuse.
– Pardi, ma bonne, lâcha-t-il, est-ce que cela ne se voit pas ? Qu’est-ce qui vous arrive ?
– Il m’arrive qu’il y a eu un meurtre ! cria-t-elle. Pour l’amour du ciel, courez-y. C’est au 14, Lehigh Street, à la pension de Mrs Crosscapel. C’est une jeune dame qui vient d’assassiner son mari ! D’un coup de couteau. Elle croit avoir fait ça pendant qu’elle dormait.
J’avoue que je ne savais que penser ; et le sergent de permanence avec nous paraissait tout aussi interdit. En dépit de sa mine décomposée et malgré qu’elle se fût habillée à la diable après avoir sauté du lit, cette jeune femme était fort jolie. J’avais un faible en ce temps-là pour les silhouettes élancées, et cette personne était, comme on dit, tout à fait mon genre. Je lui avançai une chaise. Le sergent attisa le feu. Quant à l’inspecteur, qui ne se démontait jamais, il se mit à l’interroger tout aussi tranquillement que s’il s’était agi d’une banale affaire de vol à la tire.
– Vous avez vu la victime ? demanda-t-il.
– Non, monsieur.
– Et la femme ?
– Non. Je n’ai pas osé entrer dans la chambre ; mais on m’a tout raconté.
– Ah oui ? Et qui êtes-vous ? Une des pensionnaires ?
– Non, monsieur. Je suis la cuisinière.
– Et il n’y a pas de directeur dans cet établissement ?
– Si, monsieur. Mais il a aussitôt perdu tous ses moyens. Et la femme de chambre est partie chercher le docteur. Forcément, ça retombe toujours sur les employés. Ah ! pourquoi a-t-il fallu que je mette les pieds dans cette maison ?
La malheureuse éclata en sanglots et se mit à frissonner de la tête aux pieds. L’inspecteur prit sa déposition par écrit, puis il lui demanda de la lire et de signer. Ce petit cérémonial visait à lui permettre d’approcher suffisamment la jeune femme pour humer son haleine.
– Quand quelqu’un fait des déclarations extravagantes, me dit-il par la suite, on se simplifie parfois la vie en vérifiant qu’il n’est pas pris de boisson. On tombe aussi parfois sur des fous, mais c’est rare. Pour ceux-là, cela se voit le plus souvent à leur regard.
Elle sortit de sa torpeur et signa son nom : Priscilla Thurlby. Grâce à son petit test, l’inspecteur s’assura qu’elle n’avait pas bu. Et il vit (du moins le supposai-je) dans les yeux bleu pâle de Miss Thurlby – sûrement aimables et tendres lorsqu’ils n’étaient pas écarquillés d’effroi ni rougis par les larmes – qu’elle n’était point folle.
Il me chargea des premières constatations. Je voyais bien qu’il ne prenait toujours pas l’affaire au sérieux.
– Vous allez la raccompagner, me dit-il. Il peut s’agir d’un canular stupide ou d’une scène de ménage un peu violente. Jetez-y un œil et voyez ce que dit le médecin. Si c’est du sérieux, faites-le-moi savoir sans retard et ne laissez personne pénétrer dans les lieux ni quitter l’immeuble. Pas si vite !… Vous vous rappelez la procédure en cas de déclaration spontanée ?
– Oui, monsieur. Je dois avertir le témoin que tout ce qu’il dira sera consigné et pourra être retenu contre lui.
– Tout juste. Vous finirez dans la peau d’un inspecteur. À vous revoir, mademoiselle !
C’est sur ces mots qu’il la congédia et l’abandonna à mes bons soins.
Lehigh Street n’était guère qu’à une vingtaine de minutes à pied du poste. À mon sens, l’inspecteur s’était montré un peu dur avec Priscilla. Elle-même était à juste titre fâchée contre lui.
– Qu’est-ce qu’il entendait par « canular » ? demanda-t-elle. Je voudrais bien le voir, lui, s’il avait eu une frousse pareille. C’est le premier emploi que je prends, monsieur, et je pensais avoir trouvé une maison respectable.
Je ne lui parlai que fort peu, me sentant à dire le vrai passablement anxieux devant la mission qui m’était confiée. Nous fûmes bientôt arrivés. Juste comme j’allais toquer, la porte s’ouvrit de l’intérieur. Un homme sortit sur le seuil, qui se révéla être le médecin. Il s’immobilisa en me voyant.
– C’est du sérieux, me dit-il sitôt qu’il m’eut identifié. La victime gît sur le dos, dans son lit. L’arme qui l’a tuée, un couteau, était restée en place.
En entendant cela, je vis la nécessité de prévenir incontinent le commissariat. Il me fallait un messager digne de confiance : je pris la liberté de demander au médecin s’il voulait bien aller répéter à mon chef ce qu’il venait de me dire. Cela ne l’obligeait pas à un grand détour pour rentrer chez lui ; il eut la bonté d’accepter.
La propriétaire (Mrs Crosscapel) était apparue sur ces entrefaites. Cette dame, encore jeune, était apparemment peu impressionnable si l’on considérait qu’un meurtre venait d’être commis dans son établissement. Son mari se tenait derrière elle dans le couloir. Il semblait en âge d’être son père et il était agité de tels tremblements qu’on aurait pu être tenté de le suspecter. Quand nous fûmes entrés, je refermai la porte, actionnai la serrure et empochai la clé.
– Nul n’entre ni ne sort jusqu’à l’arrivée de l’inspecteur, dis-je à l’adresse de Mrs Crosscapel. Je vais faire le tour du propriétaire, histoire de voir s’il y a eu effraction.
– Voici la clé de la courette en sous-sol, me répondit-elle. Le portillon en est toujours fermé. ”
© Histoires regrettables de W. Wilkie Collins, recueil de nouvelles traduites de l’anglais par Éric Chédaille.
