Trois prix Nobel de Littérature (pour une petite trentaine de romans et de pièces de théâtre en tout) qui, au XXe siècle ont participé à la renommée des collections dites Blanche et Du Monde entier, viennent d’intégrer le catalogue numérique. Du côté des américains d’abord, quatre romans de Steinbeck : Des souris et des hommes, Les raisins de la colère, La perle et Les pâturages du ciel. Pour Hemingway, ce sont aujourd’hui douze textes que ses ayants droit ont accepté de céder à Gallimard. Du côté de la littérature française, c’est André Gide qui est mis en avant ce mois-ci : treize de ses romans et pièces les plus connus peuvent cette fois être téléchargés aux formats PDF et/ou ePub sur tous les sites des libraires partenaires du réseau ePagine. Pour chacun d’eux, un extrait est disponible gratuitement (pour accéder aux différents catalogues, cliquez sur les liens). À noter aussi que tous ces titres sont proposés par l’éditeur au prix Folio, sauf pour les Notes sur Chopin de Gide (collection Blanche). En revanche, ils sont tous protégés par la DRM Adobe.
Il n’a pas obtenu le Prix Nobel, lui, mais il reste pour moi (et je suis loin d’être le seul à le penser) l’un des écrivains les plus jubilatoires du XXe, l’une des voix les plus âpres et les moins consensuelles. J’ai nommé Thomas Bernhard. Ni ses romans ni son théâtre ne sont disponibles en numérique en France alors qu’en Allemagne, si (des problèmes de droits sans doute). C’est l’amer constat que faisait hier matin le passionné Laurent Margantin (notamment auteur et traducteur de l’allemand) sur le blog Carnets d’Outre-Web. Et c’est d’ailleurs son billet (sa question pour être précis) qui m’a amené ce matin à refaire des recherches dans le catalogue numérique des libraires francophones. Si je n’ai pas trouvé de textes de Thomas Bernhard, j’ai néanmoins déniché trois prix Nobel. Mais ce n’est pas ce que je cherchais.
Infra, préface de Gide écrite en 1927 lors d’une réédition des Nourritures terrestres.
Bon week-end.
ChG
“Juillet 1926.
Ce manuel d’évasion, de délivrance, il est d’usage qu’on m’y enferme. Je profite de la réimpression que voici pour présenter à de nouveaux lecteurs quelques réflexions, qui permettront de réduire son importance, en le situant et en le motivant d’une manière plus précise.
1. Les Nourritures terrestres sont le livre, sinon d’un malade, du moins d’un convalescent, d’un guéri – de quelqu’un qui a été malade. Il y a, dans son lyrisme même, l’excès de celui qui embrasse la vie comme quelque chose qu’il a failli perdre ;
2. J’écrivais ce livre à un moment où la littérature sentait furieusement le factice et le renfermé ; où il me paraissait urgent de la faire à nouveau toucher terre et poser simplement sur le sol un pied nu.
À quel point ce livre heurtait le goût du jour, c’est ce que laissa voir son insuccès total. Aucun critique n’en parla. En dix ans, il s’en vendit tout juste cinq cents exemplaires ;
3. J’écrivais ce livre au moment où, par le mariage, je venais de fixer ma vie ; où j’aliénais volontairement une liberté que mon livre, œuvre d’art, revendiquait aussitôt d’autant plus. Et j’étais en l’écrivant, il va sans dire, parfaitement sincère ; mais sincère également dans le démenti de mon cœur ;
4. J’ajoute que je prétendais ne pas m’arrêter à ce livre L’état flottant et disponible que je peignais, j’en fixais les traits comme un romancier fixe ceux d’un héros qui lui ressemble, mais qu’il invente ; et même il me parait aujourd’hui que ces traits, je ne les fixais pas sans les détacher de moi, pour ainsi dire, ou, si l’on préfère, sans me détacher d’eux ;
5. L’on me juge d’ordinaire d’après ce livre de jeunesse, comme si l’éthique des Nourritures avait été celle même de toute ma vie, comme si moi tout le premier, je n’avais point suivi le conseil que je donne à mon jeune lecteur : « Jette mon livre et quitte-moi » Oui j’ai tout aussitôt quitté celui que j’étais quand j’écrivais Les Nourritures ; au point que si j’examine ma vie, le trait dominant que j’y remarque, bien loin d’être l’inconstance, c’est au contraire la fidélité. Cette fidélité profonde du cœur et de la pensée, je la crois infiniment rare. Ceux qui devant que de mourir, peuvent voir accompli ce qu’ils s’étaient proposé d’accomplir, je demande qu’on me les nomme, et je prends ma place auprès d’eux ;
6. Un mot encore : Certains ne savent voir dans ce livre, ou ne consentent à y voir, qu’une glorification du désir et des instincts. Il me semble que c’est une vue un peu courte. Pour moi, lorsque je le rouvre, c’est plus encore une apologie du dénuement, que j’y vois. C’est là ce que j’en ai retenu, quittant le reste, et c’est à quoi précisément je demeure encore fidèle. Et c’est à cela que j’ai dû, comme je le raconterai par la suite, de rallier plus tard la doctrine de l’Évangile, pour trouver dans l’oubli de soi la réalisation de soi la plus parfaite, la plus haute exigence, et la plus illimitée permission de bonheur.
« Que mon livre t’enseigne à t’intéresser plus à toi qu’à lui-même, – puis à tout le reste plus qu’à toi » Voici ce que déjà tu pouvais lire dans l’avant-propos et dans les dernières phrases des Nourritures. Pourquoi me forcer à le répéter ?
A.G.”
© André Gide, Les Nourritures terrestres suivi de Les nouvelles nourritures, Gallimard, 1917-1936 pour l’édition papier, 2012 pour l’édition numérique

