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14 mai 2012

La Nébuleuse de l’insomnie de António Lobo Antunes (extrait)

Pour fêter l’arrivée au catalogue du grand auteur portugais António Lobo Antunes, voici un extrait de son dernier roman toujours aussi polyphonique et qui, pour l’instant, est le seul texte disponible à la vente en numérique. La Nébuleuse de l’insomnie, traduit du portugais par Dominique Nédellec et publié chez Christian Bourgois éditeur, comme la quasi totalité de ses textes traduits en français, vient en effet de paraître conjointement dans sa version papier et en numérique. Il est proposé en France au même prix partout et il est protégé par la DRM Adobe. L’extrait que vous allez lire est issu du chapitre 1 de la première partie (le roman est divisé en trois parties qui comprennent chacun cinq chapitres). Celui qui parle ici a été surnommé « l’idiot » par son grand-père, qui gère en autocrate et avec violence un grand domaine agricole. Un extrait plus long peut être téléchargé gratuitement en cliquant ici.

Extrait

D’où peut bien me venir cette impression que dans la maison, alors que rien n’a changé, tout ou presque a disparu ? Les pièces sont les mêmes avec les mêmes meubles et les mêmes tableaux et pourtant ce n’était pas comme ça, ce n’était pas ça, de vieilles photos à la place de ma mère, de mon père, des bonnes de la cuisine et de la toux de mon grand-père qui commandait le monde, pas sa présence, pas ses ordres, la toux, un mouchoir sortait de sa poche et lui embroussaillait la moustache, mon père attachait le cheval à l’anneau et après rien d’autre que le bruissement des herbes qui lui perdure en revanche, mais sec et dur même après la pluie, depuis la terrasse les champs que je connais et ne connais pas, l’allée de cyprès qui conduisait au portail et au-delà du portail dont l’un des piliers s’est écroulé les chênes-lièges et le blé, le bourg toujours plus distant dont les lumières accentuent l’obscurité, un lieu habité par les morts dont je parcourais les rues au trot blotti contre mon père, effrayé par les petites fenêtres vides et avec la certitude qu’on nous épiait depuis les aulnes de la place à l’époque où rien n’avait encore disparu dans la maison, ma mère à l’étage qui parfumait des coffres, la tasse de ma grand-mère sur la soucoupe et elle qui me fixait de son regard de portrait traversant les âges retour d’un pique-nique pour dames à bandeaux et messieurs à faux col en celluloïd et moi de penser et si tout le monde était encore là plongé dans ces conversations que l’horloge à pendule noyait dans le cœur au ralenti, un après-midi j’ai trouvé la tasse et la soucoupe au bord de la table et la chaise vide, un autre après-midi les coffres à l’étage ont cessé de sentir seulement cette fois des voitures dans la cour, des messieurs qui m’ébouriffaient les cheveux avec une compassion attendrie
— L’orphelin
pendant que les bonnes de la cuisine amoncelaient des fleurs dans la charrette où il m’a semblé que l’odeur des coffres se dissipait doucement, mon grand-père avec une cravate lui qui ne mettait jamais de cravate, il mettait un bouton de cuivre qui lui fermait le cou et mon père détachant de l’anneau les rênes du cheval, je l’ai vu s’arrêter sur une crête avant de repartir au trot, puis on l’a aperçu en train de fixer les fleurs depuis l’extérieur du cimetière mais ce que je me rappelle le mieux c’est une grive sur un ange de plâtre et la bruine d’octobre, des gouttes qui ne tombaient pas, elles changeaient de place sous un ciel lessivé, des hommes munis de houes, les croix des soldats morts en France dans un carré où les arbustes poussaient sans que jamais on les taille et qui semblaient gémir, mon père à travers champs poursuivi par le hurlement des chiens et affolant les poules lui qui ne parlait pas à ma mère, ne la saluait même pas, il dormait dans la pièce à côté de la cuisine et la rendait coupable de l’indifférence de mon frère, mon frère qui est toujours avec moi dans cette maison où tout ou presque a disparu alors que rien n’a changé, les mêmes escaliers, les potiches, les lambrequins, le cheval que personne n’a plus jamais monté et mon père sur la marche à l’arrière de la maison, en fin d’après-midi, tirant les lièvres à mesure que le bourg se mettait à grouiller de spectres et le parfum des coffres remplacé par l’odeur de moisi des vêtements, quand mon grand-père est mort des années plus tôt personne n’est venu nous rendre visite excepté un ou deux hommes de son âge avec un bouton de cuivre qui leur fermait le cou que personne ne visitait non plus et qu’on pousserait sans fleurs jusqu’au cimetière que les types à la houe ont déserté nous laissant au milieu des blés flétris et de l’avoine roussie et mon père qui n’avait que faire de l’avoine, un étranger pour moi comme j’étais un étranger pour lui pareils aux aïeuls des portraits dans ce que je m’entête à appeler maison faute de trouver un autre nom, trop grande pour nous avec deux ou trois palmiers et ma grand-mère
— Le jardin
un souffle chargé de poudre montait des croix des soldats quand les créatures du bourg, trépassées depuis tant d’années, ont commencé à nous encercler, pendant les mois de la révolution l’armée et les paysans ont essayé de nous voler la maison
(la tasse de ma grand-mère tremblotant sur la soucoupe, pas ma grand-mère, la tasse, ma grand-mère impavide sur sa chaise)
ils ont mis le feu au grenier, égorgé les volailles et brisé les pattes des agneaux et des vaches
(la tasse contre la soucoupe, la tasse sans répit contre la soucoupe)
ma mère cachée à l’étage en train de pleurer j’imagine comme lorsque mon père
— Quelle idée j’ai eue pourquoi je t’ai pas laissée aux fourneaux ?
elle travaillait à la cuisine avec les autres jusqu’au jour où lui avant de gagner la remise
— Demain tu monteras tes affaires à l’étage (…)

© António Lobo Antunes, La Nébuleuse de l’insomnie, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Christian Bourgois éditeur, mai 2012

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