À l’occasion du cinquantième anniversaire des accords d’Évian (mars 1962) qui mettaient fin à la guerre d’Algérie, Les Éditions de Minuit viennent de numériser deux titres majeurs de la collection « Documents » (aux formats ePub et PDF, sans DRM), La Question de Henri Alleg (1958) et L’Affaire Audin de Pierre Vidal-Naquet (1958, édition augmentée de 1989). Cette double mise en ligne s’accompagne d’une opération commerciale plus qu’intéressante. En effet, pour tout achat de l’un de ces deux titres, ePagine ainsi que ses libraires partenaires vous offriront l’étude inédite de l’historienne Anne Simonin sur l’action des Éditions de Minuit en guerre d’Algérie intitulée Le Droit de désobéissance (vous recevrez ce titre en PDF et en ePub dans le même mail qui suivra la validation de votre achat).
J’ai eu la chance de pouvoir lire cette étude fouillée et éclairante (l’ePub a été fabriqué par le service fabrication d’ePagine) : plus de 120 notes en tout, 3 annexes dont la liste des 23 titres concernant la guerre d’Algérie publiés par Les Éditions de Minuit entre 1957 et 1962, la liste des livres saisis entre 1958 et 1961 ainsi qu’un article de Maurice Duverger sur les attentats, la trahison et la désertion (Le Monde du 27 avril 1960). Je dis que j’ai eu la chance de le lire en avant-première car j’avais beau avoir déjà lu quelques titres parus dans la fameuse collection « Documents » dirigée par Pierre Vidal-Naquet (La Question, L’Affaire Audin ou encore Le Désert à l’aube), j’étais loin de savoir qu’en six ans vingt-trois titres avaient été publiés par cette maison d’édition reconnue à ce moment-là pour l’exigence de son catalogue de littérature* et que sur ces vingt-trois titres une douzaine d’entre eux avaient été saisis. J’étais loin de savoir quel rôle avait alors joué l’éditeur Jérôme Lindon pendant la guerre d’Algérie, comment il s’était attaché à convaincre l’opinion nationale et internationale des tortures faites en Algérie par les militaires français, appelant à la désertion et prônant le droit à l’insoumission et à la désobéissance. Je ne savais pas si précisément quels avaient les risques pour lui et ses proches, pour sa maison d’édition. Je ne savais pas « comment l’insubordination et la désertion ici rassemblées sous le mot d’ordre « désobéissance » sont devenues un droit. » (je reproduis d’ailleurs à la fin de ce billet un extrait de cette étude, un passage qu’Anne Simonin a intitulé « La désertion comme un état de nécessité »). À tous ceux qui s’intéressent à cette période sombre de notre Histoire ainsi qu’à ceux qui aimeraient connaître un peu mieux un pan essentiel de l’histoire des Éditions de Minuit, je ne peux que leur conseiller de télécharger ces titres-là .
ChG
* Pour mémoire ou/et vous donner un ordre d’idée, hormis ces 23 titres de la collection « Documents » ont été publiés de 1957 à 1962 aux Éditions de Minuit des auteurs comme Kostas Axelos, Georges Bataille, Samuel Beckett, Michel Butor, Marguerite Duras, Pierre Klossowski, Robert Pinget, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute ou encore Claude Simon.
L’Affaire Audin, Pierre Vidal-Naquet, Minuit – Février 2012, Collection Documents, 7.49 €
Le 11 juin 1957, Maurice Audin, mathématicien, assistant à la faculté des sciences d’Alger, était arrêté par les parachutistes du 1er RCP. Le 21 juin, selon ses gardiens, il se serait évadé. Nul ne l’a plus revu vivant. Un comité Audin se constitua à Paris et décida de faire une enquête. En mai 1958, Pierre Vidal-Naquet écrivait, dans la première édition de L’affaire Audin, que l’évasion était impossible et que Maurice Audin était mort au cours d’une séance de tortures. Ouverte aussitôt, l’enquête judiciaire, menée d’abord à Alger, fut ensuite transférée à Rennes et se prolongea jusqu’en 1962.
L’ouvrage de 1958 est réimprimé intégralement ici, avec quelques précisions supplémentaires. Mais Pierre Vidal-Naquet a depuis lors eu accès aux dossiers des enquêtes successives ainsi qu’aux archives conservées au ministère de la justice ; celles-ci permettent pour la première fois de faire l’histoire de l’affaire avant le délai habituel de cinquante ans. L’affaire Audin fut le révélateur exemplaire d’une société démocratique en crise. À ce titre, et par-delà la guerre d’Algérie, elle nous concerne tous encore aujourd’hui.
La Question, Henri Alleg, Minuit – Février 2012, Collection Double, 6.49 €
Après l’interdiction de parution du quotidien Alger Républicain dont il était directeur, Henri Alleg a été arrêté le 12 juin 1957 par les parachutistes de la 10e D. P., qui l’ont séquestré à El-Biar pendant un mois entier. Livre emblématique, La Question est le récit de cette détention, Henri Alleg y dénonçant les tortures dont il a été victime. L’ouvrage fut saisi à deux reprises : quelques semaines après sa parution, en 1958, puis en 1959.
TITRE OFFERT
Le Droit de désobéissance (Les Éditions de Minuit en guerre d’Algérie), Anne Simonin (titre offert pour l’achat de La Question ou de L’Affaire Audin)
Fondées dans la clandestinité en 1942 par Pierre de Lescure et Vercors, sous l’Occupation, Les Éditions de Minuit vont mener un autre combat pendant la guerre d’Algérie. De 1957 à 1962, la maison publiera vingt-trois ouvrages principalement centrés sur la dénonciation de la torture, établissant la désertion comme un état de nécessité.
Brève histoire d’une action risquée (douze saisies et un procès) en faveur de la désobéissance en temps démocratiques.
Anne Simonin, chercheur au CNRS (IRICE), a publié de nombreux articles en Droit et Littérature. Elle est l’auteur de Les Editions de Minuit 1942-1955. Le devoir d’insoumission (Imec éditeur) et de Le Déshonneur dans la République. Une histoire de l’indignité 1791-1958 (Grasset).
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LA DÉSERTION COMME ÉTAT DE NÉCESSITÉ
© 2012 by Anne Simonin / Les Éditions de Minuit
« L’apport spécifique des Éditions de Minuit à l’histoire du refus pendant la guerre d’Algérie est, on l’a déjà dit, d’ordre historique. Au service de la désobéissance, Les Éditions de Minuit mettent leur histoire de maison d’édition fondée dans la Résistance sous l’Occupation nazie. Elles interpellent le pouvoir gaulliste en le renvoyant à la geste fondatrice du général de Gaulle : « Chaque Français sait, en effet, depuis le 18 juin 1940 que la désobéissance ne constitue pas forcément un crime en soi, et qu’on risque même dans certains cas – cela s’est vu à la Libération, par exemple, ou après le 22 avril [1961, lors du putsch des généraux à Alger] d’être condamné pour n’avoir pas désobéi à ses supérieurs¹. » Mais la vraie nouveauté de leur insoumission par rapport à celle pratiquée pendant la Seconde Guerre mondiale réside dans la dimension juridique donnée à un combat où la désobéissance est constituée comme droit.
Comment l’insubordination et la désertion ici rassemblées sous le mot « désobéissance » sont-elles devenues un droit ? Parce que la désobéissance, pendant la guerre d’Algérie, n’induit pas une rupture de légalité, mais atteste un état de nécessité qui devrait interdire de sanctionner les déserteurs².
La pratique de la torture s’est généralisée : la dénonciation répétée de cet état de fait depuis 1957 bouleverse les consciences, mais laisse inchangée la politique des pouvoirs publics qui poursuivent la guerre en Algérie. Dès lors, le seul et unique moyen d’éviter un mal grave (torturer) est de causer un autre mal (la désertion), et ce afin de préserver un bien supérieur : la qualité d’homme.
Tout l’enjeu de Provocation à la désobéissance est de rendre public et légitime le droit de désobéir, dans une situation où il n’y a pas moyen de faire autrement pour préserver une identité d’homme. Le choix du déserteur réactualise celui du résistant. « Qui résiste donc ? » interroge Stéphane Rials, « Seuls ceux qui ne peuvent pas faire autrement [...]. Et quels sont ceux-là qui ne peuvent faire autrement ? Ceux qui sont directement et personnellement visés et veulent, avant toute chose, se conserver. Ceux qui ne se conserveraient pas vraiment en se conservant à tout prix parce que la vie ne vaut pas pour eux [...] sans l’honneur tel qu’ils le conçoivent, ou bien peut-être sans une certaine dose d’exposition et de jeu [...]³ ». En défendant la désertion, Jérôme Lindon comprend et permet de comprendre ce qu’est la résistance, ni le fruit d’un raisonnement philosophique, idéologique ou moral, non plus que le respect du devoir mais, selon Stéphane Rials toujours, un « bond », une esquive pour sauver l’essentiel, une vie concernée par le bien commun. En choisissant la désertion, « la parole s’est faite acte », selon une phrase alors souvent dite par Jérôme Lindon, transmise par Pierre Vidal-Naquet.
Et la mutation ne passe pas inaperçue. Le 6 décembre 1961, a lieu le procès du Déserteur. La nuit du 6 au 7, un attentat au plastic perpétré par l’Organisation de l’Armée Secrète (OAS) détruit en partie l’appartement de Jérôme Lindon, et menace de tuer ses deux jeunes fils. Deux jours plus tard, des bouteilles enflammées jetées dans le comptoir de vente des Éditions de Minuit risquent de détruire la maison, sauvée par les employés algériens du garage d’en face qui appellent les pompiers. Une pétition de soutien sera lancée par Claude Simon. « Cent-vingt artistes et éditeurs expriment à M. J. Lindon leur entière solidarité », titre Le Monde du 19 décembre 1961. Le chiffre n’était pas innocent : 120 + 1 = 121. »
¹ Jérôme Lindon, « En guise de postface », Provocation à la désobéissance, op. cit., p. 136.
² Jean Larguier, « Chronique de jurisprudence », Revue de science criminelle et de droit pénal comparé, no 4, octobre-décembre 1982, p. 766-767.
³ Stéphane Rials, « Préface », in Éric Desmons, Droit et devoir de résistance en droit interne. Contribution à une théorie du droit positif, LGDJ, 1999, p. XXVII.

