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6 février 2012

Chacun porte une chambre en soi : 57 récits brefs de Franz Kafka traduits par Laurent Margantin

57 récits brefs de Franz Kafka traduits et réunis par Laurent Margantin sous le titre Chacun porte une chambre en soi viennent d’être mis en ligne par publie.net. Disponible dans plusieurs formats, cet ensemble (2.99 € sans DRM) peut être téléchargé depuis toutes les plateformes de vente de livres numériques, ePagine et ses libraires-partenaires compris.

Après avoir acheté en 2010 en Allemagne une anthologie de textes courts de Franz Kafka (« des fragments de récits extraits de ses cahiers et de son journal par l’ami Max Brod »), Laurent Margantin se met immédiatement à en traduire quelques-uns et les donne à lire sur son site Oeuvres ouvertes. « Après cette première salve de traductions, j’approfondis ma connaissance de l’œuvre et de la vie de Kafka, et je fais l’acquisition d’une édition critique de l’œuvre, composée de deux volumes de fragments posthumes, justement ceux qui m’intéressent, dans l’ordre chronologique. Je retraduis notamment Première souffrance, un cap est passé avec ce texte, je ne sais pas trop expliquer. Viendront ensuite d’autres textes plus courts, certains arrêtés au milieu d’une phrase, d’autres repris ou plutôt continués dans une autre configuration narrative, mais avec des éléments semblables (la résurgence du serpent par exemple) », écrit-il dans son billet de présentation posté ce matin et que, pour plusieurs raisons, je vous conseille vivement de lire. Parce que là sont posées, par lui-même mais aussi par François Bon, des questions essentielles qui renvoient, via l’œuvre ouverte de Kafka, à nos pratiques quotidiennes : lecture, écriture, traduction, éditorialisation ou encore diffusion.

Certains de ces textes sont inachevés : Kafka ne reprend pas, il recommence. Laurent Margantin, dans ce cas, a gardé ici la suspension au terme du paragraphe, ou la virgule orpheline. Mais nous ne lisons pas ces tentatives comme des inachèvements. Ce sont des saisies brutes d’écriture, dans un champ de tension qui définit son intensité même. Et nous savons aujourd’hui reconnaître ce geste comme au niveau même du geste romanesque, ou de l’œuvre dans sa constitution arbitraire. Pendant les deux ans des Lettres à Felice, Kafka n’écrit presque rien d’autre : ces lettres que le hasard (et l’intuition de Felice Bauer) nous a préservées, est-ce que c’est l’œuvre de Kafka, ou son entour ? Et lorsqu’il se met à l’hébreu et tient un cahier d’exercice de grammaire, l’aphorisme qu’il trace en dédoublant l’exemple proposé, est-ce l’œuvre, ou pas l’œuvre ? (François Bon, « Un nouveau Kafka ? », texte de présentation à l’édition de Chacun porte une chambre en soi, publie.net, 2012, reproduit sur le site Œuvres ouvertes le 6 février 2012)

Qu’est-ce qu’écrire au quotidien ? Comment, en creusant chaque jour les thèmes qui obsèdent Kafka à travers ses notes, ses fragments et ses récits brefs, dans ses lettres, ses journaux, ses carnets, parvient-il à affiner sa perception du monde et de ses troubles sans jamais parvenir à se sentir apaisé ou satisfait ni à parvenir à achever ses textes ? On sait depuis longtemps qu’écrire n’est pas tant chercher à répondre à ses propres questions que de s’en poser d’autres, qu’il n’y a pas de finalité satisfaisante (en cela le roman est un leurre), qu’aucun texte ne peut être achevé et que toute œuvre est à jamais ouverte. D’ailleurs, voyez comme ni Le Procès ou Le Château (ses deux « romans » les plus connus) ne peuvent avoir de fin – bien que signifiant, l’essentiel n’étant pas là. Kafka savait ça mieux que quiconque, lui qui questionnait son « inquiétude d’être » par l’écriture, le monde par son rapport à la matière, les autres par son retrait (du dehors au dedans, éternels allers et retours). Et c’est bien pour ça que je vous invite tous, que vous ayez lu ou pas ses textes fantastiques (dans tous les sens du terme), du Procès au Château en passant par la Lettre au père, Le Terrier, Le Verdict ou encore la Métamorphose, pour prendre ses textes les plus connus), à lire Chacun porte une chambre en soi (référence indéniable à Virginia Woolf qui elle-même, avec sa chambre à soi, avait souhaité rendre hommage à Jane Austen et Emily Brontë).

Les récits rassemblés ici ont été composés par Kafka à différentes périodes de sa vie, et dans des contextes divers. Les premiers datent des années 1907-1912, ils ont été réunis sous le titre Considération (Betrachtung). Quatre autres textes que nous avons retraduits ont été également édités en 1918 dans le recueil de nouvelles intitulé Un médecin de campagne. Tous les autres textes de cette édition sont extraits des cahiers de l’écrivain (pour la traduction nous nous sommes servis des deux volumes Écrits et fragments posthumes édités par Jost Schillemeit chez Fischer). À la différence des récits publiés en volume ou en revue du vivant de Kafka, la plupart de ces textes n’ont pas de titre, et certains sont inachevés (mais, aux yeux de Kafka – lire son Journal – même ses textes les plus aboutis étaient inachevés). Cette suite de textes classés dans l’ordre chronologique offre un aperçu de ce qu’on pourrait appeler la chambre d’écriture de Franz Kafka, qui est – en raison du grand nombre de thèmes et de figures qui sont sans cesse repris – chambre d’échos. (Note liminaire de Laurent Margantin à l’édition de Chacun porte une chambre en soi, publie.net, 2012)

Cet ensemble de textes courts, hormis leur qualité indéniable, est une source de réflexion et d’inspiration inépuisables pour quiconque aime Kafka mais aussi pour tous ceux qui ont un rapport étroit avec la langue poétique et pratiquent la lecture/écriture (le lirécrire) au quotidien. L’écrivain Laurent Margantin le sait, lui qui écrit depuis de nombreuses années maintenant, avec exigence, persévérance, obstination et régularité, dans son atelier ouvert, sur le web. Et le traducteur Laurent Margantin s’en rend bien compte, lui qui travaille au plus près la phrase, le rythme de la phrase, la polysémie, l’étrangeté de la langue de Kafka mais aussi celle de Novalis ou encore de Hölderlin.

Traduire n’est pas autre chose qu’écrire au fond : on met les mots de sa langue (les mots qu’on a faits siens) sur des émotions ressenties, ici en lisant le texte d’un autre dans une langue étrangère, là en captant des flux qui sont aussi un langage inconnu et dont on décèle les rythmes et les couleurs. Traduire est donc (ou devrait toujours être) un exercice d’écriture : on y avance aussi dans sa langue, on écrit à partir du texte de l’autre ce qui n’est finalement qu’à soi, et on progresse, du moins j’espère, vers de nouvelles formes d’écriture. Reste que, pour avoir tenté moi-même l’écriture de courts récits, les fragments de Kafka me paraissent singulièrement proches. (Laurent Margantin, Retour à Kafka, site Œuvres ouvertes, 18 février 2011)

Ce que j’aime aussi dans ce projet-là c’est cette manière de poser « en direct » les choses, de se questionner, de se demander comment et quoi traduire parmi ces milliers de pages, dans quel ordre proposer ses récits et fragments, quel sens donner à cet ensemble. Un atelier dans l’atelier en quelque sorte que permet le web. D’ailleurs, pour tous ceux qui voudront aller plus loin je donnerai à la fin de ce billet (après reproduction d’un récit bref intitulé comme d’autres d’après la première phrase Hier une syncope est venue chez moi) plusieurs liens qui me semblent importants. Grand merci personnel à Laurent Margantin et à François Bon qui, avec bien d’autres bien sûr, renouvellent au quotidien l’écriture en mouvement, simplement complexe, de Kafka (un de ceux sans qui…) et nous la rendent vivante, au présent, par leurs lectures, leurs échappées et leurs traductions.

ChG


HIER UNE SYNCOPE EST VENUE CHEZ MOI

Hier une syncope est venue chez moi. Elle habite dans la maison voisine, je l’ai déjà vue souvent disparaître le soir penchée sous la petite porte. Une grande dame avec une longue robe flottante et un large chapeau orné de plumes. Ses vêtements froufroutants, elle est entrée chez moi à toute vitesse, comme un médecin craignant d’arriver trop tard auprès d’un malade agonisant. « Anton, cria-t-elle d’une voix caverneuse et pleine d’emphase, j’arrive, je suis là ». Elle s’effondra dans un fauteuil que je lui indiquai. « Tu habites bien haut, tu habites bien haut », dit-elle en gémissant. Je hochai la tête, assis au fond de mon fauteuil. Les unes après les autres, innombrables, les marches d’escalier qui mènent à ma chambre sautillèrent devant mes yeux, infatigables petites vagues. « Pourquoi m’accueilles-tu avec cette froideur ? », demanda-t-elle en enlevant ses longs et vieux gants d’escrime qu’elle jeta sur la table, avant de me regarder, la tête penchée et clignant des yeux. Il me sembla que j’étais un moineau en train de faire mes sauts dans l’escalier et qu’elle ébouriffait mon doux plumage gris et floconneux. « Je suis profondément désolée que tu brûles pour moi. J’ai souvent regardé avec une réelle tristesse ton visage consumé de chagrin, quand tu étais dans la cour en bas et levais tes yeux vers ma fenêtre. Mais sache que je n’ai rien contre toi, et que si tu ne t’es pas encore emparé de mon cœur, tu peux cependant le conquérir. »

© Franz Kafka, in Chacun porte une chambre en soi, publie.net, 2012, traduction Laurent Margantin

 

// Pour aller plus loin

• Télécharger Chacun porte une chambre en soi
• Tous les textes de et sur Kafka disponibles actuellement en numérique
• Franz Kafka sur Oeuvres ouvertes
• Franz Kafka sur le tiers livre
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Entretien avec Laurent Margantin sur ActuaLitté
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