Un samedi après-midi j’entre aux Folies d’encre (librairie à Montreuil). Une couverture attire mon attention (le jaune si reconnaissable des éditions Verdier), le titre aussi : L’inquiétude d’être au monde. Quant à l’auteur, bien qu’on m’en ait souvent parlé, je ne l’ai pas encore lu. Pourtant voilà presque un an que j’ai en tête ce titre Vies pøtentielles (éd. du Seuil, La Librairie du XXIe siècle) mais ce samedi je ressors avec L’inquiétude d’être au monde et le lis deux fois de suite. À ce moment-là je ne sais pas encore qu’il sera disponible en numérique. Je ne l’apprendrai que deux semaines plus tard via un mail du CDE qui diffuse notamment les éditions Verdier. Alors dimanche je l’ai relu et hier encore une fois, dans l’idée de partager mes impressions et de tenter de dire à quel point il est important, me semble-t-il, de le lire. Mais je me rends compte qu’il est difficile pour moi de parvenir à dire pourquoi ce texte me trouble, pourquoi cette voix me parle, pourquoi j’y pense souvent. Sans doute parce qu’elle parle de nous. Parce qu’elle dit le vertige qui est le nôtre, celui de notre présence au monde, loin du think pink et du glamour. Cette voix, belle et tragique, est pour moi celle d’un coryphée, le chef de chœur d’un groupe né au XXe siècle sur les ruines de deux guerres mondiales, de dizaines de massacres, de tentatives d’épuration, d’extermination… et qui a abordé avec crainte ce siècle déjà plus si neuf, un siècle secoué par des conflits armés, des catastrophes naturelles et encore des massacres, un siècle qui serait en quelque sorte le rejeton atrophié du précédent, encore plus mouvementé, toujours moins apaisé, un siècle-monstre (j’utilise à dessein le trait d’union qui a une importance chez Camille de Toledo), un siècle-folie, un siècle-vertige, un siècle-déjà-mort.
« Voici ce que je nomme : inquiétude.
Veille et terreur qui ne cessent de grandir en nous.
Quiétude que nous espérons,
mais qui nous quitte au fil de l’âge. »
Ce texte de Camille de Toledo est très court, très dense, aussi court que riche et fécond. C’est un chant où le lyrisme est assumé, un texte poétique, fouillé, politique, éthique, po-éthique dit l’auteur dans la vidéo que je reprends à la fin de ce billet, un texte où se mêlent le temps, l’Histoire, la géographie, les langues, la littérature, le cinéma, la philosophie, la politique et l’actualité. Ici la voix pourtant grave envoûte et le rythme haché emporte tout.
« Nous sommes des femmes et
des hommes du vingt-et-unième siècle,
et nous devons, maintenant,
apprendre à vivre entre les langues.
dans l’inquiétude informe, métaphorique
de toute chose. L’effroi au-dessus de nos têtes.
Partout, l’inquiétude.
Le tremblement, là, au bout du jardin,
Et la sonnette du portillon qui annonce encore,
toujours, que le temps des monstres
et des catastrophes n’est pas
derrière nous. »
Les interrogations que l’auteur soulève sont nombreuses. Il y est notamment question de la place de la littérature dans notre monde, du rôle de la technologie, de la place de l’homme dans cette Europe que certains voudraient refermer sur elle-même, hanter, diaboliser, terroriser. Quels rapports entre le massacre de Columbine (États-Unis, 1999) et celui d’Utoya (Norvège, 2011) ? Qu’est-ce qui rapproche ou sépare un père qui attend son enfant, priant en silence, et une mère qui, parce que son enfant n’est plus là où il devait être (sur le manège), pense déjà au pire ? Pourquoi tant d’inquiétude et de terreur ? Pourquoi si peu d’apaisement ? De Pascal à Zweig, de Stig Dagerman à Aimé Césaire, de Walter Benjamin à Pasolini, ce chant va creuser là où « l’inquiétude est entrée (…), dans le corps des choses. » Et face à notre « impossible apaisement/ dont nous portons le souvenir », l’auteur se demande comment éviter de trouver refuge dans la nostalgie – et quelle nostalgie d’ailleurs, celle d’un temps qui aurait été meilleur ? mais de quel pays aurions-nous le regret, nous qui sommes des bâtards (aujourd’hui on dit métis, ça fait plus politiquement correct) ? Il s’insurge aussi contre ceux qui font du commerce avec la consolation (« impossible à rassasier » comme on le sait) et le poète saoule d’ailleurs le Messie quand il vient frapper à sa porte. Reste alors à trouver le « seul endroit sauvage qu’il nous reste » : « l’entre-des-langues ».
« Là, pas de maître-mot, mais un trou,
un vertige, une hésitation.
A nowhere land, une terre sans mot,
sans doute pas même une terre.
Un non-lieu que je nomme u-topos,
où nous pourrions bien apprendre
à penser ; non pas dans la langue de l’autre,
mais dans l’entre, là où nous sommes également muets,
traversés par le même effroi.
Là, justement, où nous devons apprendre à vivre,
dans l’inquiétude de toute chose. »
L’inquiétude d’être au monde de Camille de Toledo, écrit et lu à Lagrasse en août 2011 lors du Banquet du livre et publié depuis par les éditions Verdier, est disponible en librairie dans sa version imprimée (6.30 €) ; quant au fichier ePub (4.85 €), il peut être téléchargé sur ePagine et chez tous les libraires partenaires (liste à jour ici).
ChG
Camille de Toledo, L’inquiétude d’être au monde
éditions Verdier

Auraient ils tout pris
Des mots
Allant du noir au blanc
Que le désir d’être et d’aller
Sur le même paysage
Tu ne saurais l’avoir
Car le noir
Quand la lumière le change
Est il à dire
Avec les mêmes mots
Et le blanc
Que l’eau dilue
Sera-t-il dit
En cet instant
Par un mot renouvelé
Ne laisse pas le vertige
Te réduire
Va avec le monde
Les oiseaux te prêteront leurs ailes
Le vent te soufflera un alphabet
Le ciel s’écrira pour toi
Laisse toi emporter et reviens
Avec le poli des bois flottés
Sois ton propre poème
Commentaire by Leon — 3 juin 2012 @ 14:26