Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

30 janvier 2012

L’intégrale du Waldgänger de Jeff Balek est en ligne

C’est fait ! Le Waldgänger de Jeff Balek (publié par Numerik:)ivres) est disponible depuis hier dans son intégralité sur ePagine et les sites des libraires partenaires.



Si vous ne connaissez pas encore cette série en six épisodes de Jeff Balek publiée par Numerik:)ivres dans la collection 45 min., je ne vois que deux choses à faire : arrêter immédiatement toute activité et télécharger sans tarder le n°1 qui est gratuit. Mais attention, cette série est aussi addictive qu’un bon roman-feuilleton d’Eugène Sue, un polar de Mankel et la série TV 24 heures chrono (24 aux USA) réunis.

Le Waldgänger étant spécialement conçu pour la lecture nomade (une bonne trentaine de chapitres courts par épisode, chaque épisode pouvant être lu en 45 minutes), j’ai donc tenté l’expérience sur iPad. Je connais également des lecteurs qui ont lu la série sur smartphones et d’autres sur liseuses. Et dans tous les cas (le support ne change rien), dans mon entourage personne ne s’est arrêté en cours de route. Moi non plus d’ailleurs. Bien que je ne sois pourtant pas un lecteur assidu de thrillers futuristes me voilà déjà en train de me lancer dans le cinquième épisode au moment où le sixième et dernier vient d’être mis en ligne.

J’ai tout de suite été séduit par les phrases courtes ainsi que par le style nerveux, efficace et presque sans fioritures de Jeff Balek. Autant le dire aussi : le personnage de Blake (anagramme de Balek) m’a d’emblée fasciné. Ce Blake est en effet très attachant bien qu’il ait à peu de choses près la tête de Freddy (le personnage créé par Wes Craven) et qu’il veuille mettre à feu et à sang le district de Yumington – sorte de CapeTown, de Detroit et de Ciudad Juárez réunis où notables et voyous se partagent la ville, une ville qu’il déteste autant qu’elle le hait. En même temps, vu ce qui lui est arrivé lors d’une mission archéologique, vu ce qu’il a enduré en rentrant chez lui, vu les changements radicaux qui s’opèrent en lui, vu le nombre de manipulations au mètre carré,…, on comprend aisément que la bête traquée qu’il est devenu n’a plus vraiment le choix, qu’il devra se passer des services judiciaires et entrer en résistance pour régler la situation (on dit faire place nette, non ?). Donc : si vous croyez aux valeurs morales et à la justice, si vous n’aimez pas les poumpoum et les tactactac, si vous ne supportez pas les règlements de compte et les voyages dans le temps, passez votre chemin. Mais en revanche, pour ceux qui auraient envie de savoir comment ce héros solitaire et traqué passera de la figure de proscrit à celle de résistant ou comment ce héros va être relié à d’autres figures historiques, c’est le moment, me semble-t-il, de faire sa connaissance. Et sans vous faire le pitch (vous le trouverez partout, par exemple ici) on résumera autrement la situation de Blake alias Le Waldgänger par une question (question qu’il se pose d’ailleurs dans l’épisode 4) : Que reste-t-il à quelqu’un quand il a tout perdu ?



Avant de vous lancer dans cette aventure, j’avais une dernière chose à vous dire. Le Waldgänger n’est pas qu’un roman-feuilleton en 6 épisodes distribué sous forme électronique. Jeff Balek est véritablement en train de créer tout un univers qu’il nomme d’ailleurs thriller fantastique transmedia. Cela signifie qu’outre ces 6 épisodes disponibles chez tous les revendeurs de livres numériques (le premier épisode est gratuit, chacun des 5 autres coûtent 0.99 €), le site Le Waldgänger vous permettra de prolonger l’expérience grâce à un webdoc, Émeutes à Yumington, qui est un mini jeu tiré du roman-feuilleton dont vous êtes le héros. Par le biais de la communauté en ligne il vous sera également possible de devenir citoyen de Yumington. Enfin, vous aurez la possibilité d’écouter une chanson interprétée par le groupe de métal Hopkins, groupe d’ailleurs présent dans le roman-feuilleton, en attendant la sortie de leur album.

Le Waldgänger de Jeff Balek se lit, s’écoute et se joue (mais surtout pas en famille !)

ChG


épisode 1 | La vérité des fous
épisode 2 | Vengeances
épisode 3 | Manipulations
épisode 4 | Le visible et l’invisible
épisode 5 | Émeutes
épisode 6 | Apocalypse

28 janvier 2012

Meydan | la place (anthologie d’auteurs contemporains turcs n°1)

J’attendais avec impatience la mise en ligne chez publie.net de Meydan | la place, l’anthologie numérique d’auteurs contemporains turcs proposée et présentée par Canan Marasligil qui s’est également chargée de la traduction des six auteurs sélectionnés dans ce premier volume. Et je ne suis pas déçu ! Cette anthologie, qui représenterait près de 140 pages si elle était imprimée, est une chance pour tous ceux qui voudraient approfondir leur connaissance de la création littéraire turque actuelle (surtout, quand comme moi, on n’a lu que Orhan Pamuk, Nâzim Hikmet, Nadim Gürsel ou David Boratav (auteur d’origine turque, roman chroniqué ici)). Proposée aux formats ePub, mobipocket (pour kindle), PDF et en streaming (3.99€ sans DRM), vous pourrez la télécharger chez tous les revendeurs de livres numériques, ePagine et libraires partenaires notamment.

Comme pour les places, lieu central où par ses artères aborder l’un des quartiers d’une ville, dans cette anthologie c’est également à partir de la place (meydan en turc) que tout commence, vers où tout converge et où se font les rencontres – d’où le titre : meydan étant à la fois le « lieu de rencontre, de révolte, de réunion, de découverte, de partage d’idées » ou encore l’espace visible. C’est ainsi que cette anthologie ouvertement littéraire m’est apparue. Comme une des places de la littérature d’aujourd’hui. Comme une véritable visite guidée de la création contemporaine turque – de ses thématiques, ses formes, ses univers, ses styles et de ses écritures les plus variés. Au fil de la visite, de ce parcours balisé, j’ai également aimé que, dans les rues perpendiculaires, grâce à Erinç Salor s’écrive une autre histoire, en images cette fois, une histoire qui appartient à la ville d’Istanbul, l’histoire de la construction de la ligne de métro Marmaray.

Comme nos errances urbaines nous amènent à observer et à lire le monde, nos pas nous poussent à l’écouter. La lecture numérique permet cela également. Ne soyez donc pas surpris si jamais vous entendiez soudain une voix. Ce sera sans doute la voix d’un des auteurs de cette anthologie lisant son texte dans sa langue. Et si par hasard vous aviez envie de prolonger la balade un site dédié vous invitera tout naturellement via des entretiens à retrouver ces auteurs et à accéder aux coulisses de Meydan ainsi qu’à d’autres bonus (photos, vidéos…). Par ailleurs (pas de panique là non plus), Canan Marasligil a choisi de glisser avant chaque texte quelques hashtags (ces mots-clés précédés du dièse que les utilisateurs de twitter connaissent bien). Donc si sur votre chemin vous butez contre une #découverte ou une #langue sachez qu’en le copiant-collant sur twitter ce mot-clé vous permettra peut-être de rencontrer d’autres lecteurs. Mais personne ne forcera personne. D’ailleurs moi-même je ne me sens pas du tout obligé de vous #écrire.

Sachez que la balade est précédée d’une présentation de la guide. Canan Marasligil prend en effet le temps de revenir sur l’histoire politique de la Turquie via l’évolution de la langue et de la littérature, notamment à partir du coup militaire de 1980, un moment clé pour ce pays et l’engagement politique, littéraire et linguistique de ses écrivains. Elle rappelle aussi quels sont les grands noms de la littérature contemporaine turque, dit pourquoi ils sont absents de ce volume, affirme ses choix et écrit quelques phrases sur son rapport aux langues. « La visibilité des auteurs à l’étranger est également un facteur-clé, car je veux avant tout offrir l’opportunité à ces textes de revivre dans une autre langue, soit parce qu’ils n’ont pas encore été découverts en français, soit parce qu’ils ne peuvent pas se faire une place dans les circuits d’édition traditionnels. Toutes les œuvres présentées dans cette anthologie ont été publiées en turc pendant les dix dernières années, présentant ainsi un éventail de la fiction contemporaine de Turquie. Cependant, la présence de ces auteurs en traduction en français varie : Ahmet Ümit est encore récemment traduit et apprécié des lecteurs en français. Des œuvres de Latife Tekin et Perihan Mağden ont été traduites pour la dernière fois il y a près de dix ans, et sont aujourd’hui oubliées des éditeurs français. Karin Karakaşlı, Ece Temelkuran et Hakan Bıçakçı sont quant à eux inédits en français. Cette anthologie n’a absolument pas la prétention de présenter LA littérature turque contemporaine sous toutes ses formes, mais de donner, à travers une sélection forcément subjective, envie au lecteur de découvrir les différentes écritures de ce pays », écrit-elle dans sa présentation. Et plus loin : « Je ne traduis pas dans ma langue maternelle, je traduis depuis une des langues que je ressens vers une des langues avec laquelle je m’exprime. »

Vous ne trouverez donc pas ici des auteurs comme Yashar Kemal, Orhan Pamuk (4 romans actuellement disponibles en numérique), Nâzim Hikmet, Nedim Gürsel, Elif Şafak, Sait Fait Abasıyanık Ahmet Hamdi, Sabahattin Ali, Falih Rıfkı Atay, Yakup Kadri, Tanpınar, Hasan Ali Toptaş et Aslı Erdoğan (parmi ces auteurs, certains figureront dans le second volume). En revanche vous découvrirez Ece Temelkuran, Latife Tekin, Hakan Bıçakçı, Perihan Mağden, Karin Karakaşlı et Ahmet Ümit, des auteurs que pour ma part je n’avais jamais lus.

© Le béton s'écrit (Marmaray), photo de Erinç Salor / remerciements à Gülbin Salor

Au-delà des styles hétérogènes sont abordés ici des thèmes forts : la spiritualité, l’amour, le désir, le mariage, les traditions ou encore le rapport au territoire, à la ville, à la nuit, aux langues. Le quotidien parfois tragique n’est pas en reste non plus. Les questions politiques et religieuses ou encore les fréquents tremblements de terre qui secouent la Turquie sont bel et bien présents dans ces œuvres. La part d’engagement est ici très importante et prégnante. D’ailleurs j’en profite pour signaler que les temps sont toujours aussi durs pour les auteurs engagés. Deux événements récents (information apprise hier après-midi) : le premier Ministre turc vient de charger Perihan Mağden (l’une des auteurs présents dans cette anthologie) ainsi que son éditeur au journal Taraf de lui payer des dommages-intérêts pour une de ses chroniques et dans le même temps Ece Temelkuran (autre auteur de Meydan) vient de se faire renvoyer de son journal.

Sur les six auteurs, une seule « rencontre » n’a pas eu lieu. J’ai en revanche beaucoup aimé les deux extraits issus de la chambre obscure de Hakan Bıçakçı. Ici la traductrice a choisi deux ambiances très différentes, l’une très urbaine, visuelle et fantasmatique et l’autre, plus caustique, qui se déroule lors d’un mariage au cours duquel le photographe officiel nous dresse un portait au vitriol mais très universel des convives. J’ai été également très ému par Ali et Ramadan de Perihan Mağden, roman inspiré d’un fait divers et qui raconte l’histoire tragique de deux jeunes homosexuels qui se sont rencontrés dans un orphelinat. Résumé ainsi on pourrait imaginer une ambiance glauque et pathétique. Le résultat est plutôt ébouriffant, les déplacements syntaxiques y sont nombreux et le style est efficace. Quant à Latife Tekin, elle est sans doute l’auteur qui m’a fait la plus grande impression. Je vous invite d’ailleurs à visiter le site de Christine Jeanney (qui a largement contribué à cette anthologie) sur lequel elle donne à lire un extrait du jardin de l’oubli (j’avais également choisi cet extrait-là). Jetez par ailleurs un œil à Karin Karakaşlı, d’abord parce que sont traduites d’elle des nouvelles (et non des extraits de romans) mais aussi parce que dans ses trois nouvelles, toutes inspirées des tremblements de terre qui ont secoué la Turquie, l’auteur parvient de manière subtile à imbriquer l’événement et ses conséquences (la catastrophe, l’urgence, la peur, la souffrance, l’aide humanitaire…) à l’intime (avec incursions fortes dans le couple et la famille). Si la première nouvelle pose très clairement la question du désir et des choix du point de vue féminin (et quelle importance ça a ici !), les deux autres nouvelles, écrites en miroir, sont une plongée troublante dans le quotidien de deux enfants marqués par le séisme (je n’en dis pas plus). Le recueil se termine enfin sur un extrait de La porte mystérieuse de Ahmet Ümit, un roman qui me touche, sans doute parce qu’il est question de la ville de Konya qui a été un grand choc pour moi quand je l’ai visitée au début des années 90 mais aussi parce que dans ce roman très incarné il y est question du retour vers la terre natale, de filiation et de soufisme.

Bonne lecture à tous et grand merci à Canan Marasligil pour toutes ces #découvertes et son beau rapport à la #langue (aux #langues devrais-je plutôt #écrire).

ChG


« Sur la pierre du sang, dans le ciel la pleine lune, dans le jardin l’odeur de la terre. Les arbres flottaient sous une brise effrayante. Le temps était venu pour les roses d’hiver de se multiplier, pour les narcisses de se renouveler. Sept personnes étaient entrées dans le jardin… Sept âmes en colère, sept esprits de la raison possédés par la haine, sept couteaux tranchants. Sept hommes maudits arpentèrent le jardin silencieux en sept rangées vers la porte en bois où se trouvaient leurs martyrs…

Sur la pierre du sang. Dans le jardin une brise effrayante. Le seul témoin de l’assassinat était la pleine lune. Sans étonnement, sans effroi, sans crainte, elle observait à travers les feuilles mortes des longs peupliers. Le plus jeune des sept hommes avait frappé à la porte. Le plus vieux avait appelé celui qui était à l’intérieur. Tous les sept avaient d’un seul coup planté leurs sept couteaux sur celui qui sortait de là.

Sur la pierre du sang, dans le cœur des gens de la haine, dans la pleine lune une profonde tranquillité. Un bébé pleurait quelque part au loin, un bébé s’agitait dans l’une des maisons. Une jeune fille dormait au loin, le corps d’une jeune fille pourrissait lentement sous la terre. Le corps intact de la jeune fille pourrissant dans la tombe avait bougé lorsque le plus jeune des sept enfonça son couteau dans l’homme. Un sourire se posa sur son visage que même la mort n’avait pas pu détériorer. Lorsque le plus jeune des sept enfonça son couteau, un cri de soulagement s’échappa du dernier souffle resté coincé dans la gorge nouée de la jeune fille.

Sur la pierre du sang, sept couteaux, sept plaies. Sept jets rouges. À sept reprises l’homme fût ébranlé, à sept reprises les sept personnes qui enfoncèrent le couteau furent ébranlées. Mais le corps intact de la jeune fille sous la terre ne bougeait plus. Tout comme le corps de la jeune fille, le sol aussi se tût. Comme si la fin du monde était arrivée, toutes les créatures vivantes et mortes s’étaient tues, s’étaient figées. Le sang sur la pierre était figé. Dans le sang qui se trouvait sur la pierre la pleine lune en extinction était figée. Les longs peupliers, les roses d’hiver qui se multipliaient, les narcisses qui se renouvelaient, le jardin à l’odeur de terre… Toutes les créatures vivantes et mortes s’étaient tues, elles étaient toutes emprisonnées dans le sang qui se trouvait sur la pierre… »

© extrait de La porte mystérieuse de Ahmet Ümit, in Meydan | la place (anthologie d’auteurs contemporains turcs n°1), traduit par Canan Marasligil, publie.net, 2012.

26 janvier 2012

Camille de Toledo | L’inquiétude d’être au monde

Un samedi après-midi j’entre aux Folies d’encre (librairie à Montreuil). Une couverture attire mon attention (le jaune si reconnaissable des éditions Verdier), le titre aussi : L’inquiétude d’être au monde. Quant à l’auteur, bien qu’on m’en ait souvent parlé, je ne l’ai pas encore lu. Pourtant voilà presque un an que j’ai en tête ce titre Vies pøtentielles (éd. du Seuil, La Librairie du XXIe siècle) mais ce samedi je ressors avec L’inquiétude d’être au monde et le lis deux fois de suite. À ce moment-là je ne sais pas encore qu’il sera disponible en numérique. Je ne l’apprendrai que deux semaines plus tard via un mail du CDE qui diffuse notamment les éditions Verdier. Alors dimanche je l’ai relu et hier encore une fois, dans l’idée de partager mes impressions et de tenter de dire à quel point il est important, me semble-t-il, de le lire. Mais je me rends compte qu’il est difficile pour moi de parvenir à dire pourquoi ce texte me trouble, pourquoi cette voix me parle, pourquoi j’y pense souvent. Sans doute parce qu’elle parle de nous. Parce qu’elle dit le vertige qui est le nôtre, celui de notre présence au monde, loin du think pink et du glamour. Cette voix, belle et tragique, est pour moi celle d’un coryphée, le chef de chœur d’un groupe né au XXe siècle sur les ruines de deux guerres mondiales, de dizaines de massacres, de tentatives d’épuration, d’extermination… et qui a abordé avec crainte ce siècle déjà plus si neuf, un siècle secoué par des conflits armés, des catastrophes naturelles et encore des massacres, un siècle qui serait en quelque sorte le rejeton atrophié du précédent, encore plus mouvementé, toujours moins apaisé, un siècle-monstre (j’utilise à dessein le trait d’union qui a une importance chez Camille de Toledo), un siècle-folie, un siècle-vertige, un siècle-déjà-mort.

 

« Voici ce que je nomme : inquiétude.
Veille et terreur qui ne cessent de grandir en nous.
Quiétude que nous espérons,
mais qui nous quitte au fil de l’âge. »


Ce texte de Camille de Toledo est très court, très dense, aussi court que riche et fécond. C’est un chant où le lyrisme est assumé, un texte poétique, fouillé, politique, éthique, po-éthique dit l’auteur dans la vidéo que je reprends à la fin de ce billet, un texte où se mêlent le temps, l’Histoire, la géographie, les langues, la littérature, le cinéma, la philosophie, la politique et l’actualité. Ici la voix pourtant grave envoûte et le rythme haché emporte tout.


« Nous sommes des femmes et
des hommes du vingt-et-unième siècle,
et nous devons, maintenant,
apprendre à vivre entre les langues.
dans l’inquiétude informe, métaphorique
de toute chose. L’effroi au-dessus de nos têtes.
Partout, l’inquiétude.
Le tremblement, là, au bout du jardin,
Et la sonnette du portillon qui annonce encore,
toujours, que le temps des monstres
et des catastrophes n’est pas
derrière nous. »


Les interrogations que l’auteur soulève sont nombreuses. Il y est notamment question de la place de la littérature dans notre monde, du rôle de la technologie, de la place de l’homme dans cette Europe que certains voudraient refermer sur elle-même, hanter, diaboliser, terroriser. Quels rapports entre le massacre de Columbine (États-Unis, 1999) et celui d’Utoya (Norvège, 2011) ? Qu’est-ce qui rapproche ou sépare un père qui attend son enfant, priant en silence, et une mère qui, parce que son enfant n’est plus là où il devait être (sur le manège), pense déjà au pire ? Pourquoi tant d’inquiétude et de terreur ? Pourquoi si peu d’apaisement ? De Pascal à Zweig, de Stig Dagerman à Aimé Césaire, de Walter Benjamin à Pasolini, ce chant va creuser là où « l’inquiétude est entrée (…), dans le corps des choses. » Et face à notre « impossible apaisement/ dont nous portons le souvenir », l’auteur se demande comment éviter de trouver refuge dans la nostalgie – et quelle nostalgie d’ailleurs, celle d’un temps qui aurait été meilleur ? mais de quel pays aurions-nous le regret, nous qui sommes des bâtards (aujourd’hui on dit métis, ça fait plus politiquement correct) ? Il s’insurge aussi contre ceux qui font du commerce avec la consolation (« impossible à rassasier » comme on le sait) et le poète saoule d’ailleurs le Messie quand il vient frapper à sa porte. Reste alors à trouver le « seul endroit sauvage qu’il nous reste » : « l’entre-des-langues ».


« Là, pas de maître-mot, mais un trou,
un vertige, une hésitation.
A nowhere land, une terre sans mot,
sans doute pas même une terre.
Un non-lieu que je nomme u-topos,
où nous pourrions bien apprendre
à penser ; non pas dans la langue de l’autre,
mais dans l’entre, là où nous sommes également muets,
traversés par le même effroi.
Là, justement, où nous devons apprendre à vivre,
dans l’inquiétude de toute chose. »


L’inquiétude d’être au monde de Camille de Toledo, écrit et lu à Lagrasse en août 2011 lors du Banquet du livre et publié depuis par les éditions Verdier, est disponible en librairie dans sa version imprimée (6.30 €) ; quant au fichier ePub (4.85 €), il peut être téléchargé sur ePagine et chez tous les libraires partenaires (liste à jour ici).

ChG



Camille de Toledo, L’inquiétude d’être au monde
éditions Verdier

24 janvier 2012

Sous les toits & Le cri de l’oiseau moqueur | Sébastien Ayreault

Aujourd’hui, découverte d’un auteur : Sébastien Ayreault qui vient de publier coup sur coup un roman et une nouvelle en numérique, Sous les toits et Le cri de l’oiseau moqueur, chez StoryLab (les illustrations sont de Noémie Barsolle). Et ça dépote !


© Noémie Barsolle

David Serre est le nom du personnage et le double de Sébastien Ayreault. C’est la deuxième fois qu’il apparaît. Après Dieu vit au-dessus du frigo (Ex-Æquo, novembre 210), il débarque Sous les toits de Paris (StoryLab) et on me dit même qu’un troisième volet lui serait consacré (à Atlanta cette fois ?).

David Serre n’est donc plus un enfant, il a quitté l’Ouest de la France pour Paris avec en tête pas mal d’ambitions et un peu de fric en poche mais très vite dépensé. David Serre s’ennuie un peu, picole beaucoup, mange mal, se masturbe entre une ou deux mésaventures dans son immeuble et quelques poèmes scatologiques griffonnés. Dans ses errances urbaines, David Serre rencontre des types pas si paumés que ça et forcément attachants ainsi que des filles qu’il ne sait (ou ne peut) pas retenir. Car David Serre ne sait pas où il va mais il y va. Et, à partir du moment où il se met à lire Miller, Bukowski, Fante ou encore Calaferte, David Serre se dit qu’il a trouvé sa voie, qu’il sera écrivain ou rien. Je ne sais pas si alignées comme ça ces phrases peuvent donner envie d’aller lire Sous les toits de Sébastien Ayreault. Pourtant cet auteur vaut le détour et son histoire décolle très vite, servie par des phrases qui font mouche, un style direct qui peut rappeler les auteurs cités supra mais sans mimétisme, sans maniérisme (sauf au début peut-être, le temps de s’y coller).

Peu importe l’histoire ici, d’ailleurs je ne la raconterai pas. Ce n’est pas ça qui a retenu mon attention. Que David Serre aille se cogner dans Paris, en banlieue, à Katmandou ou bien qu’il fasse et défasse ses premières armes n’y changera rien. C’est l’écriture qui compte, comme toujours, et le fait que celle-là contienne tout ce que le monde contemporain nous injecte (parfois de plus déstabilisant) m’a plu. Les déplacements ne sont juste là que pour décentrer David Serre et montrer la dispersion ou au contraire le sentiment de claustrophobie qui habitent ce personnage. Car pour moi ce roman de Sébastien Ayreault est avant tout un regard sur notre aujourd’hui, la dérive (avec tentative de s’en sortir et non de revenir à la case départ…) d’un jeune type qui doit traverser Paris + banlieue dans tous les sens pour survivre, une plongée dans l’intérim et la vie en usine ainsi qu’une saignée de la réalité sans cesse déformée par les litres d’alcool descendus. C’est aussi une vision, certes plus trash que ce qu’on nous propose en général en tête de gondoles, sur l’inquiétude d’être vivant et sur l’incertitude d’être soi d’un qui ne calculerait pas, jamais. D’ailleurs, le présent et l’écriture le travaillent tant qu’il est capable d’oublier ceux qui vivent à ses côtés. Oui David Serre est un personnage égoïste, instable, fragile comme tout, et borderline. Le constat est parfois sévère même si l’auteur jamais ne juge ni ne cherche d’excuses ou de justifications à ses actes. On est là, avec lui, au jour le jour, dans sa peau, son corps même, ses gueules de bois et ses descentes… Et si ça file à cent à l’heure c’est bien parce que David Serre vit tout intensément (quand il ne déprime pas) malgré les nombreuses galères et avec le minimum d’entraves. Et parce que David Serre cherche une solution pour gagner sa vie le plus facilement possible afin d’avoir du temps pour écrire. Comme l’usine ne lui permet pas ça, la musique sera peut-être son salut. À vous de lire…

© Noémie Barsolle

Pour ceux qui préfèrent les textes plus courts, les nouvelles, Sébastien Ayreault vient de publier Le cri de l’oiseau moqueur qui se lit en moins d’une demi-heure. On retrouve ici la même ambiance, la même auto-dérision, le même univers, noir, glauque et attachant, que dans Sous les toits, via un récit polyphonique sur fond de fin du monde, une structure narrative plus éclatée et une virée à travers les USA en compagnie de déjantés de première. En la terminant je me suis dit que les frères Coen devraient adapter cette nouvelle.

Pour aller plus loin, Sébastien Ayreault anime également son propre blog et nous permet d’écouter ses dernières chansons. Il a également écrit sur ventscontraires et a proposé un feuilleton sur le site des éditions de l’Abat-Jour. Et maintenant deux extraits. Le premier est issu de Sous les toits et l’autre du Cri de l’oiseau moqueur. Ils sont tous deux accompagnés d’illustrations saignantes de Noémie Barsolle qui a également signé la couverture de Sous les toits.

Ces deux titres sont disponibles chez tous les revendeurs de livres numériques, notamment sur ePagine ainsi que sur les sites des libraires partenaires (liste à jour ici).

ChG

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Extrait de Sous les toits,
illustrations de Noémie Barsolle,
StoryLab, coll. Urban stories, 2.99€

« L’usine, les jours, les semaines, les mois qui défilent à la pointeuse. Identiques, sans un souffle de vent. Les mêmes blagues, les mêmes histoires de famille, les mêmes gueules dans le fumoir, la même Vierge en pendentif, la même paie. Mes siestes l’après-midi. Luba à l’université. Mes soirées à enregistrer chez Phil. Luba endormie à mon retour. L’alcool, les drogues, les aspirines 1000 vitaminées au réveil. Et puis Le If disparu à jamais.

J’avais fini par ouvrir un blog. J’y publiais les textes de mes chansons, des petites nouvelles, des poèmes, quelques états d’âme. J’avais deux, trois lecteurs. Deux, trois lecteurs qui écrivaient aussi. On s’envoyait des compliments, des commentaires et souvent, je me sentais misérable. Souvent, Cambrasse couchée sur mes genoux, je repensais à mon hamster, rongeant ses barreaux, courant comme un con dans sa roue blanche. J’avais complètement zappé mon histoire avec Laura, mais pas celle avec Agnès. J’avais retrouvé son numéro de téléphone dans l’annuaire. Elle vivait toujours au même endroit. J’avais envie de l’appeler, de lui parler. Minuit à la pendule. Je regardais le téléphone, j’hésitais, et puis je partais à la fenêtre. Une fenêtre pleine nuit. Je rêvassais. J’imaginais une de mes chansons passant à la radio et Agnès, dans sa voiture, qui soudain reconnaissait ma voix. A l’autre bout de l’appartement, à des kilomètres de là, Luba dormait. Luba dormait de plus en plus. J’avais trouvé une boîte d’antidépresseurs planquée dans son sac. Lui en parler, avouer que je fouillais dans ses affaires… Je me taisais. Ce n’était pas nos vies de tous les jours qui s’accordaient mal – on riait, on buvait, on dansait nu sur des musiques débiles – plutôt nos rêves qui grinçaient les uns contre les autres. Luba voulait parcourir le monde et moi le monde, je m’en foutais. Du moins, le monde pouvait attendre. J’étais complètement parti dans cette affaire de chanteur. Je me voyais tout là-haut. Je me voyais number ONE, mal rasé, à la télé, à la radio, sur des affiches dans le métro. Je me voyais partout, causant de tout, donnant mon avis sur tout. Et plus ma découpeuse découpait, séparait et empilait les relevés de banque, plus je délirais. Et ouais, j’allais taper sur des bambous, gagner quelques millions, et sûr putain, sûr que ça m’irait vachement bien.

N’oublie jamais : « Peu importe ce que tu fais. Il y aura toujours des gens pour aimer, d’autres pour détester, et la plupart pour s’en foutre. » »

 

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Extrait du Cri de l’oiseau moqueur,
illustrations de Noémie Barsolle,
StoryLab, coll. One shot, 0.99€

« J’ai toujours aimé écrire. Des bouts de phrases sur des bouts de papier. Éphémères.
Je n’ai pas su quoi en faire. L’abandonner au bord de la route n’était pas une solution. Pas que j’en avais spécialement quelque chose à foutre qu’il se laisse crever, j’avais surtout la trouille qu’il aille se dénoncer à la police. Et ça, il en était hors de question. Je l’avais payée assez cher ma liberté.
Fin octobre – marre de rouler, marre des motels, marre de fuir – j’ai loué une maison dans le sud de l’Idaho, à Cedar City. C’est de là que j’écris, en ce 20 décembre 2012.
Il fait chaud. Étrangement chaud. Par la fenêtre, je l’aperçois en train de peindre cette cabane en bois. Voilà plusieurs jours qu’il est dessus. C’est pour les oiseaux moqueurs, qu’il dit. En souvenir de Billy. Après ça, il descendra à la rivière, il y restera une bonne heure, et puis il reviendra, s’effondrera devant la télé, et je lui donnerai ses médicaments. Quinze jours qu’on n’a pas baisés. Je crois que c’est le rouge. Il ne me parle plus de la fin du monde. Aucun besoin. Parce que la fin du monde, elle est en lui. Il la porte en lui. Pire qu’un poison. (Hillary, Carnet intime, feuilles déchirées, retrouvés dans un pick-up…)
« 

22 janvier 2012

« Pirater ! Moi ? Jamais ! » by Numeriklivres

Il y a un peu moins de deux ans maintenant (juin 2010) arrivaient sur ePagine (et sur les sites des libraires partenaires) les premiers titres propulsés par la maison d’édition de Jean-François Gayrard, Numeriklivres (qu’on peut également orthographier comme ça, Numerik:)ivres). Dès le départ l’éditeur a fait plusieurs choix, et c’est de cela que j’aimerais parler aujourd’hui.

Le premier de ces choix a été de publier des textes destinés à n’être lus qu’en numérique, autrement dit de proposer aux lecteurs des textes à lire en ligne (streaming) et à télécharger aux formats numériques (PDF, abandonné depuis, mobi/kindle et ePub) sans passer par la version imprimée. Dix-huit mois plus tard, le catalogue se compose de plus de 80 titres dont la plupart sont des histoires (nouvelles, récits, romans) et des essais écrits par des auteurs d’aujourd’hui même si nous trouvons également depuis peu des grands classiques de la littérature. En parcourant à nouveau ce catalogue que je commence à bien connaître (on en a souvent parlé ici), on remarque désormais que la palette est cette fois très étendue : récits poétiques, érotiques ou fantastiques, romances et thrillers côtoient essais, études, réflexions mais également les BD (celles du Plup) et même l’humour. De trois collections au départ (Histoires à lire debout, Nouvelles à lire debout, Carnets à blog), la maison aujourd’hui en compte cinq supplémentaires (Comprendre le livre numérique, Les grands classiques en numérique, Roman de fille, 45 min et Les petites histoires à lire debout) sans compter ses coéditions avec Robert ne veut pas lire et Delbusso éditeur.

Le deuxième choix a été de proposer des textes qui ne dépasseraient pas 10 €. En fonction du nombre de signes et des contraintes techniques, les textes sont généralement vendus entre 0.99 € et 9.99 € (exception faite pour une des deux éditions du Roi des éditeurs). Dans tous les cas, près de 60 titres ne dépassent pas les 4.99 €, le reste se situant entre 5.99 € et 9.99 € (20 titres, coéditions comprises).

Le troisième choix a été, dès le départ, de jouer la clé de l’ouverture et de la confiance. Aucun verrou anti-copies (ou DRM) n’a en effet jamais été posé sur les fichiers numériques. L’éditeur s’en est d’ailleurs souvent expliqué sur les blogs, les réseaux sociaux et les forums. Une note d’intention figure désormais dans chacun des ebooks. Et si j’ai choisi de reproduire cette note à la fin de ce billet (capture d’écran), c’est bien parce qu’elle me semblait bien faite, pédagogique et pertinente, respectant le lecteur tout en mettant l’accent (à l’heure du « tout gratuit ») sur le travail que demande la création de telles oeuvres (de la part des auteurs, des « codeurs » et des éditeurs).

Si vous ne connaissez pas encore cette maison d’édition, n’hésitez pas à consulter son catalogue. Sûr que vous trouverez là des histoires et des écritures que vous aurez plaisir à lire avec votre Cybook Odyssey, votre dernière liseuse Sony, votre tablette Samsung ou votre iPad. Et maintenant quelques conseils (ah quand même, il était temps…)

Parmi les derniers titres mis en ligne, hormis le shadokien Plup qui me fait toujours autant rire (un nouveau Plup vient d’ailleurs d’être mis en ligne ces derniers jours, attention au cactus !), je conseillerais aux amateurs de littérature de lire Avez-vous connu l’amour de Karl Dubost qui, de Montréal à Tokyo en passant par l’Australie et la Normandie, cherche à retenir (par les mots et les images) ce qui, par inadvertance, par fatigue, par trop d’inattention, s’échappe trop souvent. Il y a une grande sensibilité dans cet ensemble de textes, tous issus de ses carnets via son site La Grange (cf. aussi L’ange comme extension de soi chez publie.net) ainsi qu’une perméabilité aux êtres et aux éléments qui émeut souvent ou fait sourire (dans le bon sens du terme). On se déplace beaucoup avec lui, en lecture et en écriture ; on questionne également le temps (qui passe et qu’il fait), sa relation aux autres (physique et virtuelle), le numérique, le quotidien, la ville et, avant toute chose, sa place dans le monde (distance). C’est très délicat.

Dans un genre totalement différent (plus trash et plus punk, mais tout aussi efficace), si vous êtes amateurs de thrillers et de feuilletons, ruez-vous sur le Waldgänger, le thriller fantastique, futuriste et sans pitié de Jeff Balek en 6 épisodes (le premier est gratuit, les autres sont vendus 0.99 € chacun et le dernier arrive d’ici une semaine). Promis, on reparlera !

En attendant, bonnes lectures en numérique.

ChG


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