J’attendais avec impatience la mise en ligne chez publie.net de Meydan | la place, l’anthologie numérique d’auteurs contemporains turcs proposée et présentée par Canan Marasligil qui s’est également chargée de la traduction des six auteurs sélectionnés dans ce premier volume. Et je ne suis pas déçu ! Cette anthologie, qui représenterait près de 140 pages si elle était imprimée, est une chance pour tous ceux qui voudraient approfondir leur connaissance de la création littéraire turque actuelle (surtout, quand comme moi, on n’a lu que Orhan Pamuk, Nâzim Hikmet, Nadim Gürsel ou David Boratav (auteur d’origine turque, roman chroniqué ici)). Proposée aux formats ePub, mobipocket (pour kindle), PDF et en streaming (3.99€ sans DRM), vous pourrez la télécharger chez tous les revendeurs de livres numériques, ePagine et libraires partenaires notamment.
Comme pour les places, lieu central où par ses artères aborder l’un des quartiers d’une ville, dans cette anthologie c’est également à partir de la place (meydan en turc) que tout commence, vers où tout converge et où se font les rencontres – d’où le titre : meydan étant à la fois le « lieu de rencontre, de révolte, de réunion, de découverte, de partage d’idées » ou encore l’espace visible. C’est ainsi que cette anthologie ouvertement littéraire m’est apparue. Comme une des places de la littérature d’aujourd’hui. Comme une véritable visite guidée de la création contemporaine turque – de ses thématiques, ses formes, ses univers, ses styles et de ses écritures les plus variés. Au fil de la visite, de ce parcours balisé, j’ai également aimé que, dans les rues perpendiculaires, grâce à Erinç Salor s’écrive une autre histoire, en images cette fois, une histoire qui appartient à la ville d’Istanbul, l’histoire de la construction de la ligne de métro Marmaray.
Comme nos errances urbaines nous amènent à observer et à lire le monde, nos pas nous poussent à l’écouter. La lecture numérique permet cela également. Ne soyez donc pas surpris si jamais vous entendiez soudain une voix. Ce sera sans doute la voix d’un des auteurs de cette anthologie lisant son texte dans sa langue. Et si par hasard vous aviez envie de prolonger la balade un site dédié vous invitera tout naturellement via des entretiens à retrouver ces auteurs et à accéder aux coulisses de Meydan ainsi qu’à d’autres bonus (photos, vidéos…). Par ailleurs (pas de panique là non plus), Canan Marasligil a choisi de glisser avant chaque texte quelques hashtags (ces mots-clés précédés du dièse que les utilisateurs de twitter connaissent bien). Donc si sur votre chemin vous butez contre une #découverte ou une #langue sachez qu’en le copiant-collant sur twitter ce mot-clé vous permettra peut-être de rencontrer d’autres lecteurs. Mais personne ne forcera personne. D’ailleurs moi-même je ne me sens pas du tout obligé de vous #écrire.
Sachez que la balade est précédée d’une présentation de la guide. Canan Marasligil prend en effet le temps de revenir sur l’histoire politique de la Turquie via l’évolution de la langue et de la littérature, notamment à partir du coup militaire de 1980, un moment clé pour ce pays et l’engagement politique, littéraire et linguistique de ses écrivains. Elle rappelle aussi quels sont les grands noms de la littérature contemporaine turque, dit pourquoi ils sont absents de ce volume, affirme ses choix et écrit quelques phrases sur son rapport aux langues. « La visibilité des auteurs à l’étranger est également un facteur-clé, car je veux avant tout offrir l’opportunité à ces textes de revivre dans une autre langue, soit parce qu’ils n’ont pas encore été découverts en français, soit parce qu’ils ne peuvent pas se faire une place dans les circuits d’édition traditionnels. Toutes les œuvres présentées dans cette anthologie ont été publiées en turc pendant les dix dernières années, présentant ainsi un éventail de la fiction contemporaine de Turquie. Cependant, la présence de ces auteurs en traduction en français varie : Ahmet Ümit est encore récemment traduit et apprécié des lecteurs en français. Des œuvres de Latife Tekin et Perihan Mağden ont été traduites pour la dernière fois il y a près de dix ans, et sont aujourd’hui oubliées des éditeurs français. Karin Karakaşlı, Ece Temelkuran et Hakan Bıçakçı sont quant à eux inédits en français. Cette anthologie n’a absolument pas la prétention de présenter LA littérature turque contemporaine sous toutes ses formes, mais de donner, à travers une sélection forcément subjective, envie au lecteur de découvrir les différentes écritures de ce pays », écrit-elle dans sa présentation. Et plus loin : « Je ne traduis pas dans ma langue maternelle, je traduis depuis une des langues que je ressens vers une des langues avec laquelle je m’exprime. »
Vous ne trouverez donc pas ici des auteurs comme Yashar Kemal, Orhan Pamuk (4 romans actuellement disponibles en numérique), Nâzim Hikmet, Nedim Gürsel, Elif Şafak, Sait Fait Abasıyanık Ahmet Hamdi, Sabahattin Ali, Falih Rıfkı Atay, Yakup Kadri, Tanpınar, Hasan Ali Toptaş et Aslı Erdoğan (parmi ces auteurs, certains figureront dans le second volume). En revanche vous découvrirez Ece Temelkuran, Latife Tekin, Hakan Bıçakçı, Perihan Mağden, Karin Karakaşlı et Ahmet Ümit, des auteurs que pour ma part je n’avais jamais lus.

© Le béton s'écrit (Marmaray), photo de Erinç Salor / remerciements à Gülbin Salor
Au-delà des styles hétérogènes sont abordés ici des thèmes forts : la spiritualité, l’amour, le désir, le mariage, les traditions ou encore le rapport au territoire, à la ville, à la nuit, aux langues. Le quotidien parfois tragique n’est pas en reste non plus. Les questions politiques et religieuses ou encore les fréquents tremblements de terre qui secouent la Turquie sont bel et bien présents dans ces œuvres. La part d’engagement est ici très importante et prégnante. D’ailleurs j’en profite pour signaler que les temps sont toujours aussi durs pour les auteurs engagés. Deux événements récents (information apprise hier après-midi) : le premier Ministre turc vient de charger Perihan Mağden (l’une des auteurs présents dans cette anthologie) ainsi que son éditeur au journal Taraf de lui payer des dommages-intérêts pour une de ses chroniques et dans le même temps Ece Temelkuran (autre auteur de Meydan) vient de se faire renvoyer de son journal.
Sur les six auteurs, une seule « rencontre » n’a pas eu lieu. J’ai en revanche beaucoup aimé les deux extraits issus de la chambre obscure de Hakan Bıçakçı. Ici la traductrice a choisi deux ambiances très différentes, l’une très urbaine, visuelle et fantasmatique et l’autre, plus caustique, qui se déroule lors d’un mariage au cours duquel le photographe officiel nous dresse un portait au vitriol mais très universel des convives. J’ai été également très ému par Ali et Ramadan de Perihan Mağden, roman inspiré d’un fait divers et qui raconte l’histoire tragique de deux jeunes homosexuels qui se sont rencontrés dans un orphelinat. Résumé ainsi on pourrait imaginer une ambiance glauque et pathétique. Le résultat est plutôt ébouriffant, les déplacements syntaxiques y sont nombreux et le style est efficace. Quant à Latife Tekin, elle est sans doute l’auteur qui m’a fait la plus grande impression. Je vous invite d’ailleurs à visiter le site de Christine Jeanney (qui a largement contribué à cette anthologie) sur lequel elle donne à lire un extrait du jardin de l’oubli (j’avais également choisi cet extrait-là). Jetez par ailleurs un œil à Karin Karakaşlı, d’abord parce que sont traduites d’elle des nouvelles (et non des extraits de romans) mais aussi parce que dans ses trois nouvelles, toutes inspirées des tremblements de terre qui ont secoué la Turquie, l’auteur parvient de manière subtile à imbriquer l’événement et ses conséquences (la catastrophe, l’urgence, la peur, la souffrance, l’aide humanitaire…) à l’intime (avec incursions fortes dans le couple et la famille). Si la première nouvelle pose très clairement la question du désir et des choix du point de vue féminin (et quelle importance ça a ici !), les deux autres nouvelles, écrites en miroir, sont une plongée troublante dans le quotidien de deux enfants marqués par le séisme (je n’en dis pas plus). Le recueil se termine enfin sur un extrait de La porte mystérieuse de Ahmet Ümit, un roman qui me touche, sans doute parce qu’il est question de la ville de Konya qui a été un grand choc pour moi quand je l’ai visitée au début des années 90 mais aussi parce que dans ce roman très incarné il y est question du retour vers la terre natale, de filiation et de soufisme.
Bonne lecture à tous et grand merci à Canan Marasligil pour toutes ces #découvertes et son beau rapport à la #langue (aux #langues devrais-je plutôt #écrire).
ChG
« Sur la pierre du sang, dans le ciel la pleine lune, dans le jardin l’odeur de la terre. Les arbres flottaient sous une brise effrayante. Le temps était venu pour les roses d’hiver de se multiplier, pour les narcisses de se renouveler. Sept personnes étaient entrées dans le jardin… Sept âmes en colère, sept esprits de la raison possédés par la haine, sept couteaux tranchants. Sept hommes maudits arpentèrent le jardin silencieux en sept rangées vers la porte en bois où se trouvaient leurs martyrs…
Sur la pierre du sang. Dans le jardin une brise effrayante. Le seul témoin de l’assassinat était la pleine lune. Sans étonnement, sans effroi, sans crainte, elle observait à travers les feuilles mortes des longs peupliers. Le plus jeune des sept hommes avait frappé à la porte. Le plus vieux avait appelé celui qui était à l’intérieur. Tous les sept avaient d’un seul coup planté leurs sept couteaux sur celui qui sortait de là.
Sur la pierre du sang, dans le cœur des gens de la haine, dans la pleine lune une profonde tranquillité. Un bébé pleurait quelque part au loin, un bébé s’agitait dans l’une des maisons. Une jeune fille dormait au loin, le corps d’une jeune fille pourrissait lentement sous la terre. Le corps intact de la jeune fille pourrissant dans la tombe avait bougé lorsque le plus jeune des sept enfonça son couteau dans l’homme. Un sourire se posa sur son visage que même la mort n’avait pas pu détériorer. Lorsque le plus jeune des sept enfonça son couteau, un cri de soulagement s’échappa du dernier souffle resté coincé dans la gorge nouée de la jeune fille.
Sur la pierre du sang, sept couteaux, sept plaies. Sept jets rouges. À sept reprises l’homme fût ébranlé, à sept reprises les sept personnes qui enfoncèrent le couteau furent ébranlées. Mais le corps intact de la jeune fille sous la terre ne bougeait plus. Tout comme le corps de la jeune fille, le sol aussi se tût. Comme si la fin du monde était arrivée, toutes les créatures vivantes et mortes s’étaient tues, s’étaient figées. Le sang sur la pierre était figé. Dans le sang qui se trouvait sur la pierre la pleine lune en extinction était figée. Les longs peupliers, les roses d’hiver qui se multipliaient, les narcisses qui se renouvelaient, le jardin à l’odeur de terre… Toutes les créatures vivantes et mortes s’étaient tues, elles étaient toutes emprisonnées dans le sang qui se trouvait sur la pierre… »
© extrait de La porte mystérieuse de Ahmet Ümit, in Meydan | la place (anthologie d’auteurs contemporains turcs n°1), traduit par Canan Marasligil, publie.net, 2012.