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31 octobre 2011

Sur la route du lirécrire 3 avec Jean Rolin et InterzOne

Sur la route du lirécrire #3 en compagnie du texte de Jean Rolin, L’Explosion de la durite, éditions P.O.L (2007) et en musique (si ça vous chante) avec le magnifique On the road/Melody from Syria (2005) d’InterzOne (Khaled Aljaramani et Serge Teyssot–Gay).


Joseph Conrad en compagnie de David Bone et de Muirhead Bone sur le Tuscania

Sur la route du précédent lirécrire nous avions suivi le narrateur de Rouler de Christian Oster (éditions de l’Olivier) à travers un parcours sinueux entre Paris et Marseille en passant par le Massif Central. Aujourd’hui le vent va nous porter au-delà des eaux territoriales françaises. Vous l’aurez compris, cette fois la voiture ne sera pas le seul moyen de locomotion. On peut même aisément avancer que dans L’Explosion de la durite de Jean Rolin (éditions P.O.L) celle-ci n’est qu’un prétexte. Car si l’objectif du narrateur de ce récit est d’acheminer une Audi 25 de Paris au Congo (l’ex Zaïre, l’ancien Congo belge) et de la transformer en taxi, l’incident quasi liminaire, celui de la durite qui explose à quelques dizaines de kilomètres de Kinshasa, n’est que le point d’entrée à partir duquel l’auteur va cartographier sa géographie intérieure, littéraire et politique. Homme et voiture passeront en réalité plus de temps à naviguer qu’à rouler. Et dans ce périple seront convoqués autant d’écrivains et de voyageurs que d’hommes politiques (Joseph Conrad, Marcel Proust, W. G. Sebald, Che Guevara, Patrice Lumumba, Joseph-Désiré Mobutu ou encore Kabila père et fils, entre autres). Le récit n’est donc pas si linéaire que ça et celui-ci ne suit pas seulement ce que voit, entend, entreprend,…, le narrateur mais également ce que les images vont faire surgir : images de ses lectures, de ses traversées, de ses rencontres, images échappées de ses propres souvenirs et des chemins de traverse, images où s’entrechoquent le temps et le lieu du lirécrire, celui du voyage, de l’attente, des doutes lors des escales, sur mer, sur piste ou dans les chambres d’hôtel. Ici la route est plurielle et le réel fragmenté autour d’un prétexte et de mille autres petits et grands événements.

Taxis (neufs) à Kinshasa

Chez Jean Rolin la phrase se déroule à la manière d’un Proust, longue, et sinusoïdale, mais plus nerveuse toutefois (et ce n’est pas un hasard si le narrateur lira ici la totalité de la Recherche du temps perdu). Avec beaucoup d’autodérision, une prise sensible sur les événements et une faculté à se projeter, Jean Rolin embrasse large, des années 60 aux années 2000 (sa jeunesse, l’Histoire du Congo, les flux, l’écriture, les existences hors du commun ou étriquées, les tragédies, les fuites…). En une phrase l’auteur peut nous entraîner de Berlin à Pointe-Noire en passant par la Place de Clichy. Car la notion d’espace préoccupe Jean Rolin. Une seule de ses phrases nous fait sortir d’une bouche de métro, grimper dans un taxi parisien, prendre un avion ou monter sur un bateau, et dix années peuvent soudain avoir été traversées. Car l’espace-temps intéresse Jean Rolin. Une seule phrase nous fait partager la jeunesse dorée d’enfants d’expatriés, les manigances de voyous à col blanc ou le quotidien d’un ancien militaire africain devenu vigile dans un McDoc français et qui attend ici des jours meilleurs. Mélanger les anonymes et les personnalités a toujours nourri Jean Rolin. Et si ses phrases (ses boucles) nous retiennent à ce point c’est bien parce qu’elles nous parlent à nous qui sommes du voyage, parce qu’elles parlent de nous, de notre rapport au temps, à la maladie, la mort, l’amour… C’est là que Jean Rolin vient placer sa voix qui est avant tout une manière de voir le monde qui l’entoure (paysages et gens), monde qui le questionne, l’interpelle, le fait douter, lui donne envie d’avancer, de se moquer gentiment de nos faiblesses ou de nos stéréotypes mais surtout de sortir des chemins battus. Mélancolique, rêveur, moqueur, Jean Rolin est surtout acteur de sa propre expérience (même si elle tangue parfois), sa vision anti-exotique, son lirécrire en bandoulière n’est jamais brandi, toujours dans un retrait où la langue se fait. Et là encore, après La Clôture (2002), Terminal frigo (2005) ou L’Homme qui a vu l’ours (2006), Jean Rolin, avec moi, a fait mouche – beaucoup plus d’ailleurs qu’avec son dernier roman qui le hisse pourtant en tête des meilleures ventes, Le ravissement de Britney Spears, mais ça c’est une autre histoire.

L’extrait que je reproduis ci-dessous se situe aux trois-quarts du texte. J’aime particulièrement ce moment où le narrateur vient de terminer sa longue traversée en bateau et attend à Pointe Noire que l’Audi soit débarquée avant de l’acheminer à Kinshasa. Un autre extrait (le début du texte) peut être téléchargé gratuitement en ePub sur tous les sites des libraires partenaires d’ePagine (liste à jour ici).

ChG


Extrait de L’Explosion de la durite
Jean Rolin
, éditions P.O.L

Sur la route du lirécrire... de Paris à Kinshasa

« (…) la vie que je menais à Pointe-Noire était pour l’essentiel celle d’un retraité des couches inférieures ou moyennes de la fonction publique. Tous les matins, j’allais chercher des journaux français dans une librairie où j’étais sûr de n’en trouver aucun, ou alors il s’agissait d’un exemplaire datant de plusieurs semaines et ayant perdu tout attrait, même s’il faisait état d’événements survenus pendant mon embarquement et donc à mon insu. À défaut, j’achetais des journaux congolais, qui témoignaient d’une emphase et d’une confusion telles que je n’arrivais jamais à déterminer s’ils soutenaient les vues des autorités ou critiquaient ces dernières, une explication possible de cette obscurité, à la décharge des journalistes congolais, étant la nécessité de se dérober, derrière un écran de fumée, aux poursuites de la censure.
À midi, j’allais déjeuner d’une crêpe bretonne au salon de thé La Citronnelle, celui dont le décor et l’atmosphère me rappelaient si étrangement le Dakar des années soixante. Quelquefois, je partageais mon repas avec le chauffeur que la compagnie avait mis à ma disposition, et qui était un homme d’une piété confondante, presque toujours en train de se remettre d’une nuit passée à prier avec des pasteurs d’une quelconque « Église du réveil », ou de préparer la suivante.
Dans l’après-midi, il arrivait que je me promène avec lui, allant par exemple jusqu’à la frontière du Cabinda, ou encore visiter le club de tennis (ou de golf), dont je feuilletais distraitement le livre d’or, plein de photos de banquets réunissant des Blancs et, en plus petit nombre, des Noirs de même condition sociale qu’eux.
Dans la soirée, je remontais à pied, dans l’obscurité, l’avenue Barthélemy-Boganza jusqu’à son intersection avec l’avenue du Général-de-Gaulle, déclinant en chemin une demi-douzaine de propositions de baise qui émanaient souvent de filles très attirantes, puis je m’installais pour dîner à la terrasse du restaurant Le Kactus, lequel était fréquenté principalement par des expatriés. De ma place, je pouvais voir l’enseigne lumineuse de la station-service Total, de l’autre côté du carrefour, juste en face celle de la succursale du Crédit Lyonnais, avec son distributeur automatique de billets, et un peu plus loin, sur l’avenue du Général-de-Gaulle, celle de l’agence Air France. Le Kactus n’était donc pas un endroit où l’on pouvait se sentir dépaysé. Afin de limiter encore les risques d’un tel accident, j’y dînais invariablement d’une pizza Ninja – dont le nom me paraissait de circonstance, car c’était également celui d’une des milices qui s’étaient affrontées, quelques années auparavant, dans les guerres civiles de ce pays – et d’une bouteille de bière Ngok, dont l’étiquette représentait un crocodile vert sur fond jaune. Souvent dînaient à côté de moi, en gloussant, des filles pour expatriés, dont certaines me faisaient regretter le parti que j’avais pris de les éviter. Assis en contrebas de la terrasse, des membres du personnel s’entretenaient surtout en français, et tantôt dans une langue qui était probablement le lingala, si bien qu’au moment où la conversation prenait un tour intéressant, elle me devenait incompréhensible.
« Le mal d’amour tue, disait l’un, je vois bien que tu souffres, tu ne le sais pas toi-même, mais moi je le vois. » « Ton père a souffert, poursuivait-il, et toi, tu veux souffrir comme ton père : personnellement, jamais il n’y aura de femme chez moi. » Mais lorsque l’amoureux souffrant développait sa propre argumentation, et peut-être prenait la défense des femmes qui font souffrir, ou des hommes qui aiment à souffrir de telles femmes, c’était en lingala. »

© Jean Rolin, L’Explosion de la durite, P.O.L

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