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le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

19 juillet 2011

Traversée de l’e-styx (Margantin, Kosma, g@rp)

Aujourd’hui plongée dans e-styx, une « maison d’édition axée sur la science-fiction, l’anticipation et autres textes à sensation directe ». Partons d’abord du site qui propose plusieurs entrées : l’une d’elles (le labo des fictions) accueille fictions et expérimentations diverses, une autre est consacrée aux nouvelles traductions de Lovecraft, une troisième s’ouvre aux lectures et critiques des textes co-publiés par e-styx et publie.net (ils parlent de nous) et, last but not least, un espace est dédié au catalogue (avec possibilité de lire un extrait en ligne ou de le télécharger). Tous les titres publiés par cette maison d’édition numérique figurent également au catalogue ePagine (voir par exemple ici avec Place des libraires numériques). Vous y trouverez là des auteurs classiques (Balzac, Lovecraft, Baudelaire, Nodier, Poe, Verne, Maupassant…), des auteurs contemporains (Jean-François Paillard, Antoine Boute, François Bon ici et , Edgar Kosma, Olivier Le Deuff, g@rp, Laurent Margantin, Patrick de Friberg…) ainsi que des auteurs découverts ou redécouverts par Philippe Ethuin via les archives de ArcheoSF (Voyage au ciel de Samuel-Henri Berthoud et En 1950, quatre contes et nouvelles écrites entre 1892 et 1909).

Et tout de suite quelques extraits pris dans quelques-uns des textes lus dernièrement et que je ne peux que vous conseiller de télécharger, trois textes très différents qui vous donneront un aperçu de l’éventail très large que peut proposer cette maison d’édition. On y trouvera tout d’abord un extrait d’un recueil de nouvelles magnifiques, ensemble tout droit venu d’un monde inquiet, héritage peut-être de la Mitteleuropa (Laurent Margantin, Visions secondes), un extrait d’un texte aux frontières du réel, de l’étrange et de l’absurde (De ses 10 doigts d’Edgar Kosma) dans lequel vous croiserez de drôles de collègues (mais gare à vous, ici on perd un doigt à chaque chapitre) et enfin un ovni piloté par l’impressionnant g@rp (Locked In Syndrome) dans lequel le jeu vidéo, les sex toys et la ville d’Ys s’entrechoquent dans un projet d’écriture poussé à son paroxysme (ce cocktail est lui aussi très addictif, je vous aurai prévenu !). Belle traversée de l’e-styx à tou(te)s !

ChG

 

 

Pluies d’oiseaux morts, nouvelle extraite du recueil de Laurent Margantin, Visions secondes

« Pluies d’oiseaux morts, pluies d’oiseaux morts, murmure-t-il, assis par terre à l’écart du groupe. Depuis trois mois qu’ils tombent tous les jours, on attend une explication. Par milliers ils tombent dans nos jardins, en plein jour. Est-ce ce ciel noir à chaque fois ? Les enfants les ramassent en pleurant, chaque jour ils en ramassent et les entassent dans des brouettes. Est-ce nos usines de produits chimiques au nord de la ville qui les empoisonnent ? Est-ce le bruit qui les effraie, et si oui lequel ? On a eu beau chercher dans toute la variété des causes possibles, on n’a pas trouvé. On croyait pouvoir s’habituer à ces pluies-là, comme aux autres. Quand il y a une pluie d’oiseaux morts, on entend aucun cri, rien, puis tout à coup les mille chocs de leurs corps sur le sol un peu partout dans la ville. Pourquoi notre ville et pas une autre ? Pourquoi nos jardins si verts, et eux accrochés aux branches de nos arbustes comme des offrandes néfastes ? Et aujourd’hui cet article dans le journal au sujet d’un pays et d’une ville dont j’ai oublié les noms où se produisaient comme ici des pluies d’oiseaux morts, pluies qui cessèrent le jour où tous les habitants abandonnèrent leur maison et la ville. Assis par terre devant moi le vieux se cache la tête entre les bras, pour ne plus voir le ciel. »

 

L’anneau, premier chapitre de De ses 10 doigts d’Edgar Kosma

« Comme presque chaque matin, j’ouvre le portillon à l’aide de mon badge et me gare sur ma place, près de celle de mon collègue qui est plus large que la mienne mais moins que celle du chef.

Dans l’ascenseur, je me retrouve coincé entre le miroir du fond et une jeune brune qui me toise avec un sourire en coin. Curieux, je jette un œil discret vers son reflet. Son profil n’est pas sans m’évoquer celui de ma cousine Nancy. Si elle savait qui je suis, elle ferait moins la maligne avec son air, pensé-je, conscient qu’être l’assistant de l’adjoint du chef du service n’est pas rien mais qu’il y a encore beaucoup de chemin à parcourir. La brune descend au cinquième. Sans un dernier regard. L’ascenseur redémarre. J’y pense encore au sixième, un peu moins au septième et sors de la cage au huitième.

Mon collègue, ponctuel et bien rasé, est déjà en place derrière son poste. Comme d’habitude. Je ne suis pas quelqu’un de particulièrement envieux mais je voudrais bien être rasé comme lui. Sans rancœur, je lui tends la main et il me la serre, avec la même moiteur que les autres jours. Sociabilité oblige, je prends de ses nouvelles, et plutôt que de me répondre « Ça peut aller… », comme il le fait d’habitude, sans lever les yeux de l’écran, il me regarde d’un air sidéré : « Je savais pas que tu t’étais marié, toi ! »

– Pardon, m’étonné-je, avec une surprise telle que j’en oublie de lui reprendre ma main que je m’empresse d’habitude d’essuyer contre l’arrière de mon pantalon !

– J’ai dit : « Je savais pas que t’étais marié, toi ! »

– Oui, j’avais compris.

– Pourquoi tu réponds pas alors ?

– Je ne comprends pas pourquoi tu me demandes ça…

En guise d’explication, il se limite à pointer son index en direction de ma main tout juste relâchée. Intuitivement, je suis l’orientation de son doigt et tourne mon regard vers le mien.

– Mais qu’est-ce que c’est que ça ?

– Va savoir… C’est ta main !

– Oui, je sais, mais cette bague n’est pas à moi !

– Ah non, c’est à qui ? À moi peut-être ?

– Je ne comprends pas.

– Qu’y a-t-il à comprendre ? T’as une alliance, t’es marié !

Sur cette conclusion implacable, je rejoins vite mon poste avant que le chef n’arrive. Mon ordinateur tarde à s’allumer et je n’arrive pas à me débaguer. Subordonné, je reviens vers mon collègue dont l’ordinateur tourne à merveille. Il commence à m’énerver.

– Ça te dérange de me tenir la bague pendant que je retire mon doigt ?

– Euh…

– S’il te plaît !

– Mais…

– Seul, je n’y arrive pas.

– Bon…

Mon collègue agrippe la bague du bout des doigts et, de mon côté, je tire ma main vers moi. Rien ne bouge. Comme stimulé par la perspective d’un échec potentiel, il se lève pour la pincer avec plus de force, tandis que je continue de tirer vers moi avec toujours plus de vigueur.

Soudain, le bruit d’un élastique qui rompt retentit et je me retrouve propulsé au sol. Face à moi, mon collègue, blême, tient mon doigt dans sa main. Au-dessus de moi, mon chef, écarlate, vocifère : « Qu’est-ce qu’il se passe encore ici ? »

C’est alors que je me réveille. J’attrape mon ordinateur, veillant au pied du lit. Et c’est en ouvrant le capot que je constate que mon annulaire a disparu. Point de sang ni de cicatrice. Seul un trou béant au milieu de ma main. »

 

Fonction exécutable, premier chapitre de Locked In Syndrome de g@rp

« Vous ne me connaissez pas, je suis la célébrité la plus anonyme au monde. Concepteur du nec plus ultra en matière de sex toy – deux millions d’utilisateurs – aucun retour, taux maximal de satisfaction – un jeu, mais révolutionnaire. Pour la Wii.

L’idée m’en est venue, pour ainsi dire, par jeu de mots. Un jeu de mots graveleux. Il m’a suffi de penser  Wii = Ouiiiiii ! » et le tour était joué. Mon esprit tordu a fait le reste, décidant d’exploiter toutes les possibilités de la manette… vibrante. C’était ça, le truc.

Une première version exclusivement réservée aux femmes, puis une seconde, « spéciale couples ». En tout : un an de programmation. Du cousu main.

Trouver un titre s’est avéré davantage problématique. WiiX me tentait bien, mais Nintendo n’allait pas laisser passer ça, je courais droit au procès. Pas les moyens, à l’époque. Finalement, après m’être gratté la tête j’ai décidé de ne pas me la casser et SexyWi est né. La saison de la chasse au distributeur pouvait s’ouvrir.

Nintendo a fait la grimace et refusé sous prétexte d’incompatibilité avec leur image de marque. Je suis tout de même sorti de chez eux avec le sourire et sans procès aux fesses, confiant en l’avenir de SexyWi. L’engouement pour les sex toys propulserait mon jeu au panthéon, et ses adeptes au septième ciel. Une telle innovation ne pouvait pas finir distribuée sous le manteau.

C’est, en substance, ce que m’a déclaré le patron de Xsoft, quelques jours plus tard.

Il n’avait pas d’image de marque, ce qui le démarquait des « grands », point de vue scrupules. Aujourd’hui, grâce à SexyWi, on peut dire qu’il s’est acheté une conduite. Il est même coté en bourse…

En ce qui me concerne, j’ai hérité des scrupules. »

Un commentaire

  1. le pilote de l’ovni vous remercie infiniment (et au-delà) pour cet article enthousiaste.
    (signé) g@rp

    Commentaire by g@rp — 19 juillet 2011 @ 17:36

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