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27 juillet 2011

nouvelle traduction du Bartleby de Melville chez publie.net (extrait)

On ne pouvait pas ne pas saluer la nouvelle traduction du grand Bartleby d’Herman Melville. Rebaptisé Bartleby, commis aux écritures (et sous-titré une histoire de Wall-Street) on doit cette traduction à Ruth Szafranski (déjà traductrice de Lovecraft pour publie.net). Pour lire la présentation de ce texte où il est aussi question de son travail, visitez cette page du tiers livre. Et pour le plaisir, tout de suite, voici un extrait. Merci aux éditeurs de nous avoir permis ça.
Petite précision : ce texte est disponible en numérique sur tous les sites des revendeurs de livres numériques dont ePagine. Il est proposé à 2,99 €, sans DRM. On y court !

 

« (…)
Maintenant, mon travail original – celui d’un gestionnaire de portefeuilles et prestataire d’actes abscons de toutes sortes – s’était considérablement augmenté en devenant maître des requêtes. Il y avait maintenant vraiment du travail pour des copistes. Non seulement j’avais de quoi fournir aux clercs qui m’accompagnaient, mais je devais leur procurer une aide supplémentaire. Suite à ma petite annonce, j’aperçus un matin un jeune homme immobile sur le pas de la porte, qu’on avait laissée ouverte parce que c’était l’été. Je me remémore facilement cette silhouette aujourd’hui – blême et bien coiffé, pitoyablement respectable, incurablement solitaire : c’était Bartleby !
Après un bref entretien sur ses qualifications, je l’engageai, heureux de disposer dans ma brigade de commis d’un homme aussi singulièrement pondéré d’aspect, dont je pensais qu’il serait d’une influence bénéfique sur le tempérament inconstant de Turkey, et celui agité de Nippers.
J’aurais dû préciser auparavant qu’une porte vitrée divisait mes locaux en deux parties, l’une d’entre elles occupée par mes deux copistes, l’autre par moi-même. Selon l’humeur du jour, je laissais cette porte ouverte ou la refermais. Je décidai d’attribuer à Bartleby le coin auprès de la porte vitrée, mais de mon propre côté, et avoir ce garçon tranquille à portée d’appel pour toutes les petites choses insignifiantes qu’on aurait à faire. Je lui installai son pupitre le long d’une petite fenêtre de côté, une fenêtre qui au départ procurait une vue latérale sur une cour de briques crasseuse, mais qui désormais, en raison des constructions successives, ne procurait plus de vue du tout, mais quand même un peu de lumière. À moins d’un mètre des vitres il y avait un mur aveugle, et la lumière arrivait de loin au-dessus, entre deux immeubles très hauts, comme une toute petite ouverture dans un dôme. Pour un arrangement satisfaisant, j’achetai un haut paravent en accordéon vert, qui isolerait complètement Bartleby de ma vue, mais le garderait à portée de voix. Et de cette façon espace privé et relation sociale s’ajoutaient.
Au début, Bartleby remplit une quantité extraordinaire d’écriture. Comme affamé depuis longtemps de quelque chose à copier, il semblait se gaver lui-même de mes documents. Il n’y avait pas de pause pour la digestion. Il continuait presque jour et nuit, copiant à la lumière du jour puis à la chandelle. J’aurais dû me sentir réjoui de cette application, si j’y avais senti une industrie joyeuse. Mais il écrivait en silence, avec indifférence, mécaniquement.
C’est bien sûr une part indispensable du travail de copiste que vérifier l’exactitude de sa copie, collationnée mot à mot. Quand il y a deux copistes ou plus dans un bureau, ils s’épaulent l’un l’autre pour cette vérification, l’un lisant la copie, l’autre tenant l’original. C’est une affaire morne, fastidieuse, léthargique. Je peux vraiment imaginer qu’elle paraisse intolérable à certains tempéraments sanguins. Par exemple, je ne peux accorder foi à l’idée qu’un poète fougueux comme Byron aurait été heureux de s’asseoir à côté de Bartleby pour la vérification d’un acte juridique de – disons cinq cents pages, écrites serrées par une main précise.
De temps en temps, dans l’urgence des affaires, j’avais pris l’habitude de collationner certains brefs documents moi-même, convoquant Turkey ou Nippers pour m’aider. Mon but, en plaçant ainsi Bartleby à ma portée derrière son paravent, était de profiter de ses services en de telles occasions courantes. C’était le troisième jour, je crois, après son arrivée, avant que la nécessité se soit présentée de collationner une de ses propres copies, qu’ayant à me presser de boucler une affaire de routine, j’appelai soudain Bartleby. J’étais assis la tête penchée, l’original posé devant moi sur ma table, tendant la main droite de côté, agitant avec un peu de nervosité la copie, de telle façon qu’émergeant à l’instant de sa retraite, Bartleby puisse s’en saisir et qu’on procède à notre vérification sans le moindre délai.
C’est en tout cas dans cette attitude que je me tenais quand je l’appelai, lui résumant rapidement ce que je voulais qu’il fasse – en l’occurrence, relire un court texte avec moi. Imaginez ma surprise, non : ma consternation, quand sans même bouger de son repaire, avec une voix singulièrement douce, mais ferme, me répondit :
« Je préférerais ne pas.
– Préférerais pas quoi », je repris en écho, me levant en pleine fièvre, et traversant la pièce d’une enjambée : « Vous voulez dire quoi ? Vous tombez de la lune ? Si vous voulez m’aider à collationner cette feuille-là, vous la prenez », et je la lui lançai.
« Je préférerais ne pas », dit-il.
Je le fixai avec résolution. Son visage maigre impassible, ses yeux gris vagues et calmes. Pas un soupçon d’agitation qui se soit emparé de lui. Aurait-il été le moindre du monde mal à l’aise, coléreux, insolent ou impertinent dans ses façons, en d’autre mots, y aurait-il eu quoi que ce soit d’humainement ordinaire dans son propos, sans aucun doute je l’aurais immédiatement renvoyé de mes locaux. Mais tel que c’était, j’aurais pu aussi bien mettre à la porte mon buste pâlichon de Cicéron en plâtre de Paris. Je restais à le fixer pendant un moment, tandis qu’il continuait sa propre recopie, puis me rassit à mon bureau. Voilà qui est étrange, je pensai. Qu’est-ce que j’aurais pu faire de mieux ? Mais le travail pressait. J’en conclus qu’il valait mieux oublier ça pour l’instant, et y revenir un peu plus tard. Et donc, appelant Nippers dans l’autre pièce, le document fut vite expédié. »

© Herman Melville, Bartleby, traduit de l’anglais par Ruth Szafranski (publie.net)

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