Pour saluer l’arrivée imminente en ePub du livre culte d’Hakim Bey, TAZ, Zone Autonome Temporaire (éditions de L’éclat), je proposerai aujourd’hui un long billet avec présentation (et liens vers différentes TAZ) de cet essai qui soutient que la seule manière d’agir serait de mettre en place des actions directes (soulèvements) dans des zones précises et éphémères gérées par des réseaux actifs, souterrains, clandestins et temporaires plutôt que de faire la révolution qui d’après l’auteur est toujours quelque chose de vain. Ma lecture sera suivie d’un texte reçu par un certain Lhermine qui, apprenant que je préparais une chronique, m’a fait parvenir son témoignage sur la TAZ appliquée aux carrières de Paris. Enfin, tout en bas je reproduirai un extrait du premier chapitre de ce livre. Un extrait plus long pourra être téléchargé sur ePagine, Place des libraires numériques et les sites des libraires-partenaires dès mardi, jour de la mise en ligne du texte intégral en ePub qui sera vendu 3,90 € sans DRM of course. Je réactualiserai alors ce billet (avec liens de téléchargement).
mise à jour du 28 juin 2011 : pour consulter la fiche de présentation de l’ePub, télécharger un extrait ou le texte complet depuis ePagine (3,90 € sans DRM), cliquez ici !
Avant toutes choses je tiens à signaler que TAZ d’Hakim Bey a été traduit de l’anglais par Christine Tréguier avec l’assistance de Peter Lamia & Aude Latarget. Si le texte original est apparu pour la première fois en 1985, il a été publié en 1991 aux États-Unis puis en mai 1997 en France aux Éditions de l’Éclat (lire le billet consacré à cet éditeur sur ce blog en novembre 2009). Aujourd’hui l’éditeur français en est à sa 8e édition bien que tous les écrits d’Hakim Bey soient libres de droits et que, selon les voeux de l’auteur et de l’éditeur, le texte original de ce livre puisse être librement piraté et reproduit (sous réserve d’information préalable auprès de l’éditeur). Enfin, TAZ est le premier titre des éditions de L’éclat à être fabriqué en ePub par Sébastien Cretin d’ePagine et à être commercialisé dans ce format ; d’autres arriveront dans les prochaines semaines. Je vous tiendrai au courant.
Avec TAZ (Temporary Autonomous Zone ou Zone Autonome Temporaire) Hakim Bey est devenu en une bonne vingtaine d’années un des personnages les plus emblématiques de la contre-culture dans le monde (d’autres essais et articles ont été écrits depuis). Libertaires, altermondialistes, anarchistes, hackers, cataphiles, créateurs, tagueurs, raveurs, internautes, squatters, tous lui vouent un véritable culte depuis la publication de son essai, un culte qu’il a lui-même alimenté en choisissant de créer ce personnage d’Hakim Bey (presque personne ne sait où vit celui qui se cache derrière ce pseudonyme) afin, dit-il, de se protéger mais aussi pour créer du mystère. Subversif, sujet à polémiques, à la fois visionnaire, utopiste et radical (il condamne par exemple la famille pour prôner la bande et il est également contre l’alphabétisation), Hakim Bey fait souvent référence dans ses écrits à Thoreau, Foucault, Baudrillard, Nietzsche, aux grands maîtres soufis ; il est également féru de chamanisme et de tantrisme et il s’intéresse de près aux sociétés totémiques du XVIIIe. S’il se défend d’être un gourou, un porte-parole ou un maître à penser, néanmoins des milliers d’hommes et de femmes dans le monde, après avoir lu TAZ, ont cherché à appliquer ce qu’il défend dans son essai, à faire tomber les barrières et à créer leur propre zone temporaire (que la raison du soulèvement soit politique, sociale, artistique…). De la même manière, s’il n’a jamais voulu « construire un dogme politique », s’il s’est « délibérément interdit de définir la TAZ » (elle « est quasiment auto-explicite (…) comprise dans l’action ») et a plutôt cherché à définir un « archétype » de la TAZ en partant de la colonisation du Nouveau Monde au XVIe jusqu’au XXe en passant par les pirates au XVIIIe (qui sont le vrai coeur de l’essai) ou la première TAZ moderne avec D’Annunzio et l’État libre de Fiume (aujourd’hui Rijeka en Croatie), les lecteurs du monde entier se sont très vite emparés du texte, de ses phrases et de ses idées – quitte d’ailleurs à les lire de travers, quitte à les recracher comme « des perroquets » (ce qu’il écrit dans une des annexes).
La TAZ est « utopique » dans le sens où elle croit en une intensification du quotidien ou, comme auraient dit les Surréalistes, une pénétration du Merveilleux dans la vie. Mais elle ne peut pas être utopique au vrai sens du mot, nulle part, ou en un lieu-sans-lieu. La TAZ est quelque part. (Hakim Bey)
Si les TAZ ont commencé à voir le jour sur les mers, dans les terres, dans la rue, sur les places ou dans les villes, aujourd’hui de nombreuses communautés et groupes libertaires et anarchistes créent des TAZ sur le Web et utilisent cet outil comme support logistique à la TAZ (« sommairement parlant, on peut dire que la TAZ existe aussi bien dans le monde réel que dans l’espace d’information. », écrit-il). Il est d’ailleurs très intéressant de lire ce qu’Hakim Bey pouvait écrire dans les années 80 alors qu’il réfléchissait à la notion de contre-culture sur Internet : « mon intuition me dit que le contre-Net est déjà en gestation, qu’il existe peut-être déjà – mais je ne peux pas le prouver. J’ai fondé la théorie de la TAZ en grande partie sur cette intuition. Bien sûr le Web implique aussi des réseaux d’échange non informatisés comme le samizdat, le marché noir, etc. – mais le vrai potentiel de la mise en réseau non hiérarchique de l’information désigne l’ordinateur comme l’outil par excellence. »
Dans TAZ il y a « temporaire » : par définition les TAZ ne sont pas prévues pour durer (lire à ce propos le chapitre sur les pirates au large de Madagascar), le principe étant donc de mettre en place une zone puis, une fois les actions directes effectuées, de la détruire pour en construire une autre ailleurs (lire aussi le chapitre sur la tactique de la disparition). Ainsi Hakim Bey recommande la TAZ « parce qu’elle peut apporter une amélioration propre au soulèvement, sans nécessairement mener à la violence et au martyre. La TAZ est comme une insurrection sans engagement direct contre l’État, une opération de guérilla qui libère une zone (de terrain, de temps, d’imagination), puis se dissout, avant que l’État ne l’écrase, pour se reformer ailleurs dans le temps ou l’espace. »
Dans TAZ il y a « autonome » : dans son essai, Hakim Bey appelle, non pas à la révolution mais au soulèvement permanent (où il y aurait selon lui plus de liberté, plus d’autonomie, plus d’invisibilité) avec actions directes et temporaires. Un exemple récent parmi d’autres : en 2004 lors du A31 à New York des activistes (des « pirates urbains » diront les journalistes) partent à l’assaut des symboles du pouvoir représenté par les républicains et notamment Georges W Bush et décident de bloquer le moindre déplacement des délégués de la convention républicaine. D’autres actions d’envergure ont vu le jour ces dernières années, au Chiapas ou en Corée du Nord notamment ou encore dernièrement en Tunisie (à ce propos lire sur le site écrans le portrait de Slim Amazou, « ex-cyberdissident, figure de proue de la révolte qui a renversé le président Ben Ali en Tunisie, et qui a été propulsé secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports quatre jours après sa sortie de prison au début de l’année 2011. (…) Il cite ses références. Hakim Bey et les TAZ (…) qui ont inspiré les jeunes Tunisiens lors des flashmobs, ces rassemblements éclairs diffusés sur Internet »). Pour ceux qui aimeraient découvrir d’autres TAZ, je leur conseille de visionner Fourth world war, ce documentaire (devenu culte lui aussi) dans lequel le réalisateur, Rick Rowley, est parti dans le monde entier à la recherche des TAZ qui ont réussi. Jetez également un oeil à cet article de Wikipédia qui présente le quartier autogéré de Copenhague, Christiania fondé en 1971 mais qui aujourd’hui est en train d’être récupéré par l’État.
Des articles sur le livre d’Hakim Bey et sur les TAZ, vous en trouverez partout sur la toile et c’est assez impressionnant de voir comment ce texte (assez court d’ailleurs mais la lecture est intense) a été retourné dans tous les sens, a été servi à toutes les sauces et a servi à de nombreuses causes (nobles et moins nobles). À signaler aussi que l’émission Tracks sur Arte lui a également été consacrée en 2004 (avec jeu de piste et chasse au trésor, pirates et « invisibilité » obligent). Voilà vous êtes parés je crois.
N’étant pas un spécialiste des TAZ ou d’Hakim Bey j’ai pu ici et là faire fausse route. Si c’était le cas n’hésitez pas à me le faire savoir. Ce billet est d’ailleurs ouvert à tous commentaires, illustrations, témoignages. Je tiens enfin à remercier toutes celles et tous ceux qui m’ont aidé à le préparer.
ChG
La TAZ appliquée aux carrières
« Tout le monde a déjà croisé ou entendu parler de TAZ (Zone Autonome Temporaire) sans le savoir. À Paris on peut en trouver des dizaines. Un squat d’artiste, une « métro party » ou même la quiétude des anciennes carrières de Paris laissées aux aventuriers d’un soir. Les carrières de Paris, appelées improprement catacombes, rentrent parfaitement dans la définition de TAZ. Espace interdit mais autogéré par les cataphiles. État temporaire qui peut à tout moment repasser sous l’autorité de l’État de droit. À l’intérieur même de cette TAZ souterraine, on peut trouver d’autres zones encore plus secrètes… tel ce cinéma clandestin installé dans les carrières souterraines sous le Palais de Chaillot et qui fut découvert par la police après deux années de projection avant d’être réinvesti quelques années plus tard par des cataphiles avertis puis transformé en bar souterrain ! Ces TAZ se sont évaporées mais il se dit, au détour des couloirs, que d’autres ont vu le jour dans la pénombre des catacombes… »
texte écrit et envoyé par Lhermine.

Utopies pirates
« Au XVIIIe siècle, les pirates et les corsaires créèrent un « réseau d’information » à l’échelle planétaire : bien que primitif et conçu essentiellement pour le commerce, ce réseau fonctionna toutefois admirablement. Il était constellé d’îles et de caches lointaines où les bateaux pouvaient s’approvisionner en eau et nourriture et échanger leur butin contre des produits de luxe ou de première nécessité. Certaines de ces îles abritaient des « communautés intentionnelles », des micro-sociétés vivant délibérément hors-la-loi et bien déterminées à le rester, ne fût-ce que pour une vie brève, mais joyeuse.
Il y a quelques années, j’ai examiné pas mal de documents secondaires sur la piraterie, dans l’espoir de trouver une étude sur ces enclaves – mais il semble qu’aucun historien ne les ait trouvées dignes d’être étudiées (William Burroughs et l’anarchiste britannique Larry Law en font mention – mais aucune étude systématique n’a jamais été réalisée). J’en revins donc aux sources premières et élaborai ma propre théorie. Cet essai en expose certains aspects. J’appelle ces colonies des « utopies pirates ».
Récemment Bruce Sterling, un des chefs de file de la littérature cyberpunk, a publié un roman situé dans un futur proche. Il est fondé sur l’hypothèse que le déclin des systèmes politiques générera une prolifération décentralisée de modes de vie expérimentaux : méga-entreprises aux mains des ouvriers, enclaves indépendantes spécialisées dans le piratage de données, enclaves socio-démocrates vertes, enclaves zéro-travail, zones anarchistes libérées, etc. L’économie de l’information qui supporte cette diversité est appelée le Réseau ; les enclaves sont les Iles en Réseau (et c’est aussi le titre du livre en anglais : Islands in the Net).
Les Hashashins du Moyen Âge fondèrent un « État » qui consistait en un réseau de vallées de montagnes isolées et de châteaux séparés par des milliers de kilomètres. Cet État était stratégiquement imprenable, alimenté par les informations de ses agents secrets, en guerre avec tous les gouvernements, et son seul objectif était la connaissance. La technologie moderne et ses satellites espions donnent à ce genre d’autonomie le goût d’un rêve romantique. Finies les îles pirates ! Dans l’avenir, cette même technologie – libérée de tout contrôle politique – rendrait possible un monde entier de zones autonomes. Mais pour le moment ce concept reste de la science-fiction – de la spéculation pure.
Nous qui vivons dans le présent, sommes-nous condamnés à ne jamais vivre l’autonomie, à ne jamais être, pour un moment, sur une parcelle de terre qui ait pour seule loi la liberté ? Devons-nous nous contenter de la nostalgie du passé ou du futur ? Devrons-nous attendre que le monde entier soit libéré du joug politique, pour qu’un seul d’entre nous puisse revendiquer de connaître la liberté ? La logique et le sentiment condamnent une telle supposition. La raison veut qu’on ne puisse combattre pour ce qu’on ignore ; et le cœur se révolte face à un univers cruel, au point de faire peser de telles injustices sur notre seule génération.
Dire : « Je ne serai pas libre tant que tous les humains (ou toutes les créatures sensibles) ne seront pas libres » revient à nous terrer dans une sorte de nirvana-stupeur, à abdiquer notre humanité, à nous définir comme des perdants.
Je crois qu’en extrapolant à partir d’histoires d’« îles en réseau », futures et passées, nous pourrions mettre en évidence le fait qu’un certain type d’« enclave libre » est non seulement possible à notre époque, mais qu’il existe déjà. Toutes mes recherches et mes spéculations se sont cristallisées autour du concept de « zone autonome temporaire » (en abrégé TAZ). En dépit de la force synthétisante qu’exerce ce concept sur ma propre pensée, n’y voyez rien de plus qu’un essai (une « tentative »), une suggestion, presque une fantaisie poétique. Malgré l’enthousiasme ranteresque1 de mon langage, je n’essaie pas de construire un dogme politique. En fait, je me suis délibérément interdit de définir la TAZ – je me contente de tourner autour du sujet en lançant des sondes exploratoires. En fin de compte, la TAZ est quasiment auto-explicite. Si l’expression devenait courante, elle serait comprise sans difficulté… comprise dans l’action. »
© Hakim Bey, TAZ Zone Autonome Temporaire, L’éclat (extrait)
