Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

31 mai 2011

Nouvelles bannières sur ePagine

Comme signalé le 20 avril, la société ePagine ainsi que la quarantaine de librairies-partenaires avec qui elle travaille sont désormais régulièrement sollicitées par les éditeurs pour mettre en avant un ouvrage, un auteur, une collection… Les trois nouvelles bannières qui viennent d’être mises en ligne, toujours réalisées par Eddy Poitier, sont consacrées à l’ouvrage d’Alexandre Pajon, Lévi-Strauss politique publié aux éditions Privat et chroniqué sur ce blog le 23 mai, à la collection City trip du Petit Futé (chroniquée également ici le 4 mai) et à la collection lepetitlitteraire.fr (Bac de français 2011 oblige) de l’éditeur 100 % numérique Primento (lire la chronique ici). Le prochain partenariat concernera les éditions québécoises de la Courte échelle. Retrouvez ces mises en avant sur ePagine, Place des libraires numérique, Bibliosurf, chez Ombres Blanches, au Furet du Nord et sur les sites d’une trentaine d’autres libraires.  [journal de bord]

 

29 mai 2011

8 mères

Ils s’appellent Antoine Silber, Pierre-Emmanuel Scherrer, Michel Brosseau, Peter Carey, Marvin Victor, Sarah Cillaire, Robert Bober ou Alexandre Lacroix. Ils pourraient être cent, mille, dix mille de plus tant les mères sont présentes dans les textes des écrivains. Aujourd’hui ils seront huit. Ou plutôt elles seront huit. Comme les 8 femmes de François Ozon. Mais ici ce sont 8 mères et le maître de maison (a priori) n’a pas été assassiné. Et certaines valent vraiment le déplacement. On ne parlera donc pas de la sienne ni de Ma mère de Geogres Bataille. Ni de la vôtre. Mais on aura le droit de repartir avec l’une d’entre elles, en numérique.

 

« En sortant du métro Mabillon, je me souviens, on remontait le boulevard Saint-Germain jusqu’à l’église, on prenait la rue de Rennes, on entrait dans le Super-mag, juste avant la rue du Sabot, là où il y a le Monoprix aujourd’hui. Elle hésitait avant de s’offrir une paire de bas. Elle regardait plus qu’elle n’achetait.
Après, on allait à l’Old Navy, « la vieille nave », comme elle disait, boulevard Saint-Germain, côté Buci. On s’asseyait à la terrasse. Elle fouillait dans son sac, elle en sortait la grosse boîte d’allumettes qu’elle trimbalait toujours au milieu de ses mouchoirs, de son rouge à lèvres et de sa crème Lactacyd pour les mains. Et elle allumait une Gauloise en abritant l’allumette du vent dans l’arrière ouvert de la boîte. Le garçon arrivait. Elle commandait un demi. Moi, je buvais un Pschitt.
L’après-midi, souvent on se retrouvait au Luxembourg.
Une fois, on était assis, tous les deux devant le bassin. Elle venait de donner une pièce à la chaisière.
— Attends-moi ici, me dit-elle en se levant, je vais faire une course.
— Où tu vas ?
La panique, tout d’un coup.
— Ne bouge pas. Je reviens dans un quart d’heure, pas plus.
Elle est partie une demi-heure et, quand elle est revenue, elle ne me retrouvait plus, j’étais allé voir les bateaux, de l’autre côté du bassin, tout près. Elle est arrivée vers moi en courant.
— Où tu étais ?
— Là, par là…
Où était-elle allée, elle ? Je ne savais pas. S’acheter des bas comme elle avait dit ? Ou autre chose, moins avouable ? Elle s’était inquiétée, en tout cas. Cette peur sur son visage !
Elle se tamponnait le front avec son mouchoir. Elle se calmait peu à peu. On est sortis du jardin. Elle a dit :
— Ah, j’y pense.
Elle a ouvert son sac et puis m’a tendu une sucette, une Pierrot Gourmand. »
© Antoine Silber, Le Silence de ma mère, Denoël

 

« Doris. Doris Petersen. Je ne connais qu’une seule Doris, et c’est ma mère. En temps normal, elle n’était pas la meilleure personne du monde. Chérie, tes lacets. Chérie, tes devoirs. Viens dire un mot à l’oncle Matthew, hé chérie (elle clopait au téléphone). Chérie à tout bout de champ. Ça signifiait pas forcément qu’elle était dans de bonnes dispositions. Vers Noël, elle devenait franchement méconnaissable. Elle prenait son air bizarre, elle déraillait à la moindre bêtise. Noël n’était pas ma saison préférée. Ni la sienne. Ça se voyait à ses yeux. Doris Petersen avait quelque chose dans les yeux à l’approche des fêtes de Noël. Une marée. Une colère noire et muette. Elle arrêtait de plaisanter, elle ne se moquait plus de la vie. Le matin, elle prenait son café et disparaissait chez le coiffeur, à la banque, en ville ou ailleurs. Dieu sait où elle passait sa colère. Cette humeur d’encre coïncidait avec notre virée annuelle dans l’Idaho. »
© Pierre-Emmanuel Scherrer, Desert Pearl Hotel, La Table ronde

 

« Que savait-il d’elle
Bien peu.
Une vie lisse. Mise à part sa jambe cassée au verglas… double fracture…
… s’est cassée la patte…
En allant faire des courses.
Oh ! pas loin… une épicerie à côté…
Habitaient encore en ville alors. Janvier Février Son frère était né en tout cas. Bébé.
Balayait claudiquante.
Quelques photos de sa mère resteraient. Souvenirs accrochés au papier. Fixés peu à peu en mémoire.
Dans l’allée d’un bois, elle et son beau-père. Une grande jeune femme alors. Longue et maigre dans son manteau.
… guère plus grosse qu’elle à son âge !…
Déjà vieux alors le grand-père. Classe 16 ! Droit malgré la canne. Et grand lui aussi. Pas comme son fils.
Une grande femme avec un p’tit bonhomme !… »
© Michel Brosseau, Mannish boy, publie.net

 

« Il n’y avait aucune photo du père du garçon dans la maison au nord de l’État. Il était persona non grata depuis Noël 1964, six mois avant sa naissance. Des photos de sa mère, il y en avait en quantité. Là, les cheveux blonds coupés court, les yeux très blancs en contraste avec son hâle. Et là aussi, c’était elle, les cheveux noirs, mais sans le moindre trait de ressemblance avec la fille blonde, avec qui néanmoins elle partageait une sorte de vivacité dans le regard.
C’était une actrice comme sa grand-mère, disait-on. Capable d’imiter n’importe qui. Le garçon n’avait aucune raison de ne pas le croire, n’ayant pas vu sa mère depuis l’âge de deux ans. Elle était la fille prodigue, la sainte déchue, comme l’icône que Grand-père avait un jour rapportée d’Athènes – argent luisant, encens musqué – mais personne n’avait jamais dit au garçon quelle était l’odeur de sa mère.
Et puis, il avait presque huit ans, une femme sortit de l’ascenseur, entra dans l’appartement de la Soixante-deuxième Rue Est, et il la reconnut aussitôt. On n’avait pas pris la peine de le prévenir. »
© Peter Carey, Un autre, Bourgois

 

« Par une nuit de décembre, un vendredi, comme d’autres entrent au Séjour des morts, me raconta un jour ma marraine, ma tante, elle, la sage-femme par excellence, je sortis des entrailles peureuses et gluantes de ma mère que les gens du pays de Baie-de-Henne donnaient pour une mule — cette bête hybride, issue de l’accouplement d’une jument et d’un âne et qui, selon eux, met bas soit des mouches, soit des abeilles — considérant qu’au bout des nombreuses liaisons qu’ils lui prêtaient, elle ne parvenait pas à tomber enceinte. Cette nuit-là, une foule de curieux, composée pour la plupart de femmes, se pressa autour de la maison qu’elle occupait encore, du haut de sa trentaine, avec mes grands-parents, jetant des coups d’oeil furtifs dans la pénombre de la grande pièce, avant que les plus braves n’y entrent, suivies de leurs enfants pleurnichards accrochés à leurs jupes malpropres. Toute cette foule scélérate entravait ses gestes, alors que j’étais une enfant qui se refusait à la vie, contraignant du coup ma mère à un état physique et mental déplorable, elle qui ne s’attendait plus d’ailleurs à se reproduire, de sorte qu’elle avait gardé le lit tout le long de sa grossesse, de crainte de me perdre suite à un faux pas dans la pierraille aiguë des sentiers du village. Pour déféquer, elle n’allait même plus s’asseoir sur le trône de lattes de mombin des latrines, dans l’arrière-cour, laissant à ma grand-mère la tâche de vider son pot de nuit — où flottaient ses selles ou l’écume de ses longues giclées de crachat — derrière la maison, dans ce ravin où ne coulait plus depuis longtemps aucune eau, non loin d’un petit bois où ma grand-mère allait aussi chercher des jeunes pousses de basilic avec lesquelles, après les avoir trempées dans une bassine d’eau fraîche, elle arrosait les quatre coins de cette petite chambre latérale qu’elle avait fait construire pour ma mère, quelques mois avant ma naissance. »
© Marvin Victor, Corps mêlés, Gallimard

 

« Je veux bien appeler Irène maman, je veux bien essayer. Elle vient me dire bonne nuit après que ma mère m’a couchée.
Ma mère, elle, est en train de border Clara. Irène, je me pousse contre le mur pour qu’elle s’asseye, je reçois son baiser.
C’est le deuxième visage de femme, après celui de ma mère, qui s’approche aussi près de mon front. Autant celui de ma mère est rond, autant le sien est ovale. Sa bouche a l’odeur du vin.
Même pour un simple bonne nuit, elle parle en principal.
Cette voix calme, c’est quand elle est normale.
Elles sortent en même temps de la chambre, et laissent toujours filtrer à travers la porte, pour Clara qui a peur du noir, un rai fin de lumière. »
© Sarah Cillaire, Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? publie.net

 

« Mes parents sont nés à Przytyk, un village de Pologne pas très loin de Radom, dont la majorité de la population était juive. Ils s’étaient connus, je crois, au cours de la manifestation de protestation qui avait suivi le pogrom déclenché par des fascistes polonais. Il y eut plusieurs morts et plus d’une centaine de blessés. C’était le 9 mars 1936. Ma mère avait dix-neuf ans, mon père vingt et un. Ils se marièrent l’année suivante.
Orpheline de père, ma mère, née Hannah Horovitz, devint Hannah Appelbaum. Peu de temps après, sur l’insistance de mon père, ils quittèrent la Pologne pour venir vivre en France, bientôt rejoints par ma grand-mère maternelle, que ma mère ne s’était pas résignée à laisser seule.
Fait rarissime pour l’époque, ma mère était son seul enfant. J’ai appris, il n’y a pas si longtemps, qu’avant la naissance de ma mère, ma grand-mère, morte l’an passé et que j’appelais Boubé puisque c’était ma grand-mère, avait eu un premier enfant. Un garçon qui mourut très jeune de je ne sais plus quelle maladie.
Arrivé en France, mon père qui se prénommait Yankel, se fit appeler Jacques. Ma mère garda son prénom. »
© Robert Bober, On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux, éditions P.O.L

 

« Pendant la grossesse, mon père est allé voir une prostituée. Il avait des maîtresses, assez nombreuses, c’était un homme volage, malheureusement avec cette prostituée-là, il y avait un hic : elle lui a fait cadeau de la syphilis. A cette époque, l’usage du préservatif était rarissime, j’imagine que seuls devaient l’employer quelques hygiénistes méticuleux ou des pervers, à titre d’accessoire. Quoi qu’il en soit, papa a ramené la syphilis à la maison et l’a refilée à maman. Quand ma mère a découvert qu’elle était malade, elle s’est évidemment précipitée à l’hôpital. Elle a passé des examens, puis les médecins lui ont annoncé qu’elle allait devoir subir un traitement assez lourd et contraignant. Oui, cela pouvait être dangereux pour le bébé. Mais ne pas traiter la maladie était pire encore, car cela entraînerait des dégâts irrémédiables pour elle comme pour moi. La mort dans l’âme, elle s’est résignée à prendre le remède, en injonctions.
A ce moment-là, quelque chose s’est brisé en elle. Sa jeunesse, sa naïveté, sa candeur, son désir de former avec son mari un foyer uni – tous ses rêves de paix conjugale étaient broyés, balayés. L’amour qu’elle portait à mon père venait de recevoir un coup fatal, il ne s’en remettait pas. Oh, bien sûr, elle n’a pas fait d’esclandre ni demandé le divorce. Il lui faudrait encore cinq ans pour prendre confiance en elle et franchir le pas. Mais le lien qui l’unissait à son mari, cet homme un peu plus âgé qu’elle, qu’elle adorait, qui la dominait et la fascinait, venait d’être sectionné. Désormais, il représentait une menace, un danger pour l’enfant. Elle devait se protéger et me protéger, et apprendre à vivre seule, contre lui. »
© Alexandre Lacroix, L’Orfelin, Flammarion

27 mai 2011

Lire comme 4 avec les éditeurs 100 % numérique

Il y a tellement de nouveautés numériques en ce moment que ce n’est pas lire comme quatre qu’il faudrait (pour bien faire) mais comme douze. Ceci dit, même si je n’arrive pas à tout écluser (la frustration faisant partie du jeu) c’est plutôt une bonne nouvelle. Surtout que les dernières propositions de lecture sont engageantes. Et si les éditeurs 100% numériques sont de plus en plus nombreux, actifs et innovants, ce qui depuis peu a également changé c’est que je reçois de nombreux services de presse (et pour certains, quelques semaines avant leur mise en ligne). Cette confiance-là je tenais à la souligner, seule manière de mieux travailler ensemble. Mais voilà, les textes s’accumulent et, bien que la schizophrénie me gagne je n’ai toujours pas le don d’ubiquité. Donc, dire aussi aujourd’hui à tous les éditeurs qui ont pu me solliciter qu’il leur faudra s’armer de patience, que je lirai les textes. En attendant, voici un bref aperçu de ce que j’ai pu recevoir ces derniers jours et que je chroniquerai au fur et à mesure de mes lectures (et si affinités) jusqu’à ce que mort s’ensuive (mais il paraîtrait que notre besoin de lire serait impossible à rassasier). Dire encore que tous ces textes se tiennent ensemble dans la même liseuse. Impossible de faire une photo de la pile de livres « au pied du lit » mais vous avez le droit de l’imaginer. Enfin, tous les ebooks proposés par ces éditeurs-ci sont sans verrous (DRM) mais avec tatouages (sauf pour les éditions Emue, ni DRM ni marquage).

Honneur à deux nouveaux éditeurs 100 % numérique

• Comme les éditions D-Fiction ont déjà fait l’objet d’une présentation il y a deux jours lors du billet consacré au texte d’Anne Savelli, Des Oloé, espaces élastiques où lire où écrire je ne vais pas me répéter et vous invite plutôt à aller le consulter si vous le souhaitez. Juste préciser qu’il s’agit ici du premier texte littéraire publié par cet éditeur après avoir proposé trois livres d’art contemporain et mis en ligne sur son site des dizaines de textes inédits, photos, vidéos et interviews.

• Née de l’impulsion de Sophie Marozeau, ancienne journaliste d’Europe 1 et éditrice pour les contenus numériques chez Lonely Planet, la toute jeune maison d’édition Emue est basée en Australie. C’est de là qu’elle diffuse ses livres français à travers le monde grâce au numérique et à l’édition à la demande. « Priorité est donnée aux textes frais, drôles, forts, et courts ! Nouvelles, théâtre, romans… les textes sont modernes tout en gardant une structure narrative indispensable », lit-on dans le communiqué de presse. Qu’ils soient d’origine française ou non, tous les auteurs de cette maison d’édition ont comme dénominateur commun la langue française. Deux recueils de nouvelles sont d’ores et déjà disponibles en numérique, Femmes contre nature de Léa Godard et Le doigt de l’historienne de Ray Parnac.

Place aux deux nouvelles collections chez publie.net

• La coopérative d’auteurs numériques publie.net s’ouvre à la co-édition avec la Revue des Ressources (choix éditoriaux des animateurs de la revue). Pour prolonger leur travail de revuiste en ligne (depuis 1998), la Revue des Ressources {La RdR} vient de créer les Éditions de la Revue des Ressources {ERR} à travers lesquelles seront publiés des textes parus en ligne ou totalement inédits. À peine imprimés le directeur de la publication Robin Hunzinger a demandé à publie.net comment proposer ces titres en numérique. C’est ainsi que la collection {ERR} a vu une deuxième fois le jour, chez l’éditeur 100% numérique cette fois. Dans cette première livraison on trouvera un roman, Manifeste du saumon sauvage de Rodolphe Christin et un recueil de nouvelles, Coupe de l’inaventure de Rodolphe Pradalier.

• Après la collection mauvais genres dédiée aux textes noirs, publie.net lance une nouvelle collection qui publiera des récits d’anticipation et de science-fiction. Baptisée e-styx elle accueillera, outre les retraductions de Lovecraft (que je vous conseille de lire sans tarder), des textes d’auteurs contemporains. Deux titres viennent d’être propulsés, celui d’Olivier Le Deuff, Print brain technology et un autre du talentueux g@rp qui avait m’avait fait mourir de rire avec son Motel, et autres légendes urbaines. Cette fois, avec Locked In Syndrome, texte plus long, plus ambitieux et tout aussi déjanté que son recueil (humour très noir), il sera question de la fin du monde, celle annoncée le 12 décembre 2012 et de la cité d’Ys.

Rejoignons les très actifs Numerik:)ivres

• Je viens de recevoir un texte que j’ai très envie de lire. Il s’agit de la réédition augmentée d’une remarque sur le courrier électronique et la lettre, Sevigne@internet, signée Benoît Melançon (directeur des littératures de langue française de l’Université de Montréal). Cette version numérique reprend intégralement l’édition qui avait rencontré un franc succès au moment de sa publication aux éditions Fides en 1996. À celle-ci se rajoute une postface inédite de l’auteur qui quinze ans plus tard fait le point sur le devenir de la lettre face au courrier électronique. Je signale également quatre autres nouveautés chez l’éditeur québécois : La petite fille qui voulait remourir de Nicole Dubroca (en co-édition avec Morey éditions), La tache originelle de Noël-Henri Montgrain (collection Histoires à lire debout), Les Hirondelles sont menteuses d’Anita Berchenko (collection Nouvelles à lire debout) et Manihi de Christine Machureau (collection Histoires à lire debout).

Terminons avec LC éditions

• J’ai appris (officieusement au salon du livre, officiellement sur leur site) que Chiens féraux, l’excellent premier roman du jeune auteur chilien Felipe Becerra Calderón que j’avais chroniqué sur ce blog, serait publié à la rentrée littéraire chez un grand éditeur parisien. La mauvaise nouvelle (temporaire heureusement) est que ce titre n’est plus disponible en numérique. Il le sera à nouveau à la rentrée dans une traduction revue et corrigée. Par ailleurs, LC éditions a fait paraître plusieurs textes dont Cornelia Battistini ou du Fighettisme de Massimiliano Perrotta, Les Coeurs cassés de Florence Day (service de presse reçu) et Le Talent tueur d’Alexandre Holsteing.

Bonnes lectures numériques

ChG

25 mai 2011

Anne Savelli, Des Oloé, D-Fiction

Depuis 2009 D-Fiction est une revue en ligne. Elle est aussi une maison d’édition 100% numérique (distribuée par la plateforme immatériel) qui offre toutefois la possibilité de publier à la demande. Si au départ les premiers ebooks étaient essentiellement consacrés aux arts plastiques (catalogues d’exposition, écrits d’artistes contemporains…), D-Fiction, en publiant Des Oloé (espaces élastiques où lire où écrire), texte inédit avec photos d’Anne Savelli (auteur déjà chroniqué ici), ouvre cette fois son catalogue à la littérature contemporaine. Ces ebooks sont proposés dans plusieurs formats et peuvent être lus sur différents supports, depuis l’écran d’un ordinateur jusqu’aux tablettes de lecture en passant par les liseuses ou les smartphones. Le texte d’Anne Savelli présenté aujourd’hui (j’ai appris que c’était jour d’anniversaire pour elle, Tanti Auguri, donc !) est notamment disponible en ePub sur ePagine (site internet et site mobile) ; en PDF et en ePub sur Place des libraires numérique ainsi que sur les sites des libraires-partenaires. À ce propos, amis libraires qui lisez ce blog, sachez que la maison d’édition tient à votre disposition un service de presse numérique de ce texte ; si vous souhaitez le lire il vous suffira d’en faire la demande ici.

 

Je forme l’hypothèse que la force qui porte à écrire et soutient dans le travail de l’écriture
naît de l’opposition entre un désir d’appartenance et une impossibilité d’appartenir,
ou encore entre la quête d’un lieu et la fatalité d’un non-lieu
.
(Olivier Rolin, Bric et broc, éditions Verdier)

 

Si je voulais citer un passage du livre d’Anne Savelli pour à la fois tenter de définir son objet et vous inviter à lire/entendre sa voix ce serait celui-là : « Chacun ses obsessions, bien sûr. L’une des miennes, c’est cette place dans le monde que le monde vous octroie ou non, que vous allez chercher ou non, que vous investissez ou non. Une place qui parfois s’offre mais qu’il vous faut souvent inventer et défendre, une place où lire écrire, disons. » Place dans le monde / inventer / défendre / lire écrire : avec ces mots-là je crois qu’on est parés.

© Anne Savelli, D-Fiction, 2011

Je connais beaucoup de lecteurs qui n’écrivent pas mais je ne connais pas d’écrivains qui ne lisent pas – sans compter que souvent le travail (rémunéré) d’un bon nombre d’auteurs est de lire professionnellement (pardon pour ce mot si laid). Anne Savelli fait partie de ceux-là : elle lit, écrit et lit/écrit. Par ailleurs, on a lu dans de nombreux journaux, carnets, mémoires, correspondances et aujourd’hui sur les sites et blogs combien ce rapport entre lecture et écriture peut être étroit, inconfortable aussi. Tout dépend de l’état des lieux, des finances, du physique et du moral. Tout dépend également si l’auteur parvient à s’accommoder du bruit ou pas ou encore à lire/écrire chez lui, au moins dans son chez lui, celui lié à cette activité-là, dans sa chambre à soi. Les oloé d’Anne Savelli parlent de ça. De cette double activité (lire et écrire) mais aussi du rapport qu’elle entretient avec le monde. En ce sens le lire/écrire pourrait n’être qu’un prétexte ici s’il n’y avait pas là un projet poétique, fort et abouti où l’on a régulièrement la sensation d’être à côté de celle qui est aux prises avec le réel, avec sa restitution aussi. Car derrière le lire/écrire, ce qui nous retient dans ce texte c’est avant tout une manière d’être et de résister au monde, dans l’instable (l’intranquillité aurait dit Pessoa). Autrement dit, oloé (où lire où écrire) est d’abord un (forcément) imprononçable otspdlm (où trouver sa place dans le monde) et où trouver des « lieux où s’attacher, se concentrer, se laisser distraire ; s’alléger, se lester, jouer des dimensions ».

© Anne Savelli - D-Fiction

Les assises et lieux où lire où écrire, nommés et/ou photographiés, sont nombreux : chaise-table du CentQuatre, bancs, chaise-longue, lit, fauteuils d’une salle d’attente, banquette d’un train, piquets pour ne pas s’asseoir, bureau d’une loge, bitume, sous l’escalier d’un atelier, dans un coin d’une bibliothèque municipale, sur scène, dans une maison d’architecte, le Lab-Labanque, la magasin à fiction, un café…, à Paris (La Villette, Belleville, Jourdain…), à Montreuil, dans un jardin d’Oise, dans une maison dans le Sud, dans le Nord (Arras, Lille, Béthune…), à Berlin. Dans ces oloé on y croise forcément des livres et des écrivains (Christian Prigent, Arthur C. Clarke, Claude Simon, le Cambouis d’Antoine Emaz, Donna Leon, Hans Fallada, Jean Tardieu, un livre de magie, Jean Paulhan, Dominique Aury, Kits Hilaire, Brigitte Giraud) et ses propres textes achevés ou en cours (Franck, Dita Kepler) mais aussi des artistes (Bob Verschueren, Fernand Léger, Marcel Duchamp), des gens et personnages du théâtre et du cinéma (Éric Elmosnino, Louis Malle, le Cabaret Les filles de joie, Jacques Tati, Catherine Deneuve, Fantômas, Madeleine Renaud) mais également un musicien (Serge Teyssot-Gay).

© Anne Savelli - D-Fiction

Puisque l’auteur envisage la ville « comme un jeu de piste », je me disais qu’il faudrait peut-être envisager les oloé de la même manière, en jouant avec le dehors/dedans, le bruit/silence et le haut/bas/fragile. Les oloé deviendraient ainsi une carte avec laquelle se déplacer en restant libre – liberté dans son rapport à l’autre et au territoire. C’est une des choses que je veux également retenir, cette place qu’elle laisse au lecteur (même dans son « fuir », même dans son « chercher un endroit où… ») tandis qu’elle-même dans ses déplacements (lieu, temps, corps, langue) cherche cette place où lire où écrire mais surtout et d’abord où vivre, où supporter ce qui parfois est insupportable et où trouver malgré tout la beauté (l’inventer si besoin), voir, saisir, appréhender le monde, ses curiosités, ses coups bas, les gestes et les mouvements, l’éphémère, les faiblesses, les doutes. Mais on verra très vite qu’il lui est souvent impossible de s’asseoir, de rester longtemps quelque part. Elle est une femme qui marche (j’écrivais déjà ça au moment de Franck pour définir la narratrice), verticale, à la verticale du réel, du fantasme, de la projection et de l’illusion, une femme aux aguets, une guerrière, toujours sur le seuil et prête à. Elle le note par ailleurs : « Et j’écris en marche puisque c’est ma place ». Mais la balade devient très vite une ballade rock (je pense aux Cowboy Junkies en écrivant ça mais aussi à Lou Reed et à PJ Harvey.)

© Anne Savelli - D-Fiction

En cherchant à approcher l’écriture au plus près on sent bien que c’est sur un fil qu’Anne Savelli marche quand elle ne se tient pas sur un balancier – dans cet équilibre instable ou ce « vital déséquilibre » qu’elle parvient à nommer à travers ses déambulations, marches, excursions, visites et textes. « On voudrait se maintenir au plus haut (…) trouver le point d’équilibre (…) conserver l’abri », écrit-elle. Mais vivre est ailleurs, souvent. Et c’est alors que le récit se casse soudain, prend une autre direction, va creuser plus loin, là où prose et poésie se cherchent, se télescopent, regardent le monde en le restituant chacun à leur manière. Ça fait bang, un trou dans le déroulé parfois, ça inquiète ou amuse. On nage entre deux eaux : « ne pas tenir en place », « partir », « rester ? En faire un point fixe ? Non », « longtemps après, s’asseoir ». Violence et douceur mêlées, comme toujours chez elle (lisez également Franck, Cowboy Junkies / The Trinity Session et Fenêtres open space).

L’auteur a photographié chacun des oloé, un pas de côté là aussi (j’en ai d’ailleurs « volé » quatre au passage pour écrire ce billet). Ces photos illustrent parfois le propos mais viennent surtout le compléter, se glissent dans les blancs du texte, le non-dit, s’attachent aux détails, jouent avec les reflets, les fenêtres et les ciels ouverts. On peut d’ailleurs, grâce au travail remarquable du graphiste, Juan Clemente, lire les oloé de cette manière.

Cet ensemble de textes d’Anne Savelli a d’abord été conçu comme une liste de textes paraissant chaque mois sur le site Mélico entre début 2009 et début 2011, site que je vous recommande (Thierry Beinstingel y tient son roman de bureau en ce moment et Philippe Annocque un indispensable « Écrire, c’est lire encore »). Retrouvez également l’auteur sur les deux blogs qu’elle anime, Fenêtres open space et Dans la ville haute.

 

Un extrait gratuit de ce texte peut être téléchargé ici.

L’ebook complet est disponible dans plusieurs formats (streaming, PDF, ePub) et sans DRM pour 3,99 euros sur tous les sites des libraires partenaires d’ePagine ; en ePub uniquement sur le site internet et le site mobile ePagine.

Plusieurs notes de lectures ont été publiées ces derniers jours sur différents blogs et sites (en attendant d’autres encore j’imagine), sur Liminaire, chez Joachim Séné, Franck Queyraud et brigetoun.

ChG

23 mai 2011

Lévi-Strauss politique, Alexandre Pajon, Privat

Les éditions Privat viennent d’entrer au catalogue numérique avec deux premiers ebooks, Catholiques et francs-maçons de Paul Pistre et Lévi-Strauss politique d’Alexandre Pajon. C’est à ce dernier titre qu’on s’intéressera aujourd’hui. Par ailleurs, note très importante, le prochain ebook mis en ligne par Privat sera Feux du Perthus, première publication du journal en français d’Alvaro De Orriols (avec l’intégralité de ses dessins) dans lequel il retrace l’histoire de ce chemin de croix qu’a été « La Retirada » (lorsqu’un demi-million de civils et militaires en janvier 1939, craignant la répression du futur régime totalitaire de Franco, ont fui la Catalogne via les Pyrénées pour rejoindre la France), exode qui a signé la faillite de tout un pays mais également celle de l’oeuvre perdue à jamais entre Barcelone et la France de cet écrivain… Ces ebooks sont proposés sans DRM à moins de 8 € (pas de prix annoncé encore pour le journal d’Alvaro De Orriols). Vous pouvez les découvrir et télécharger gratuitement pour chacun d’eux un extrait en ePub sur ePagine.

En s’intéressant à une période peu étudiée de la vie de Claude Lévi-Strauss, sa jeunesse politique au sein de la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière), Alexandre Pajon tend à démontrer que, bien qu’il ait fait le choix de l’anthropologie, le grand homme n’a, durant toute sa carrière, jamais renié son militantisme ni quitté son engagement politique. Au contraire même, l’auteur nous donne les clés pour relire son parcours, ses actes et ses oeuvres à la lumière de ce premier engagement. Pour ce faire il rappelle d’emblée le discours que Claude Lévi-Strauss a prononcé en 2005 (au moment du débat sur l’identité nationale) où il pointait du doigt les dérives de politiques étatiques : « J’ai connu une époque où l’identité nationale était le seul principe concevable des relations entre les États. On sait quels désastres en résultèrent », disait-il. On connaît en effet les grandes dates de la vie de l’académicien, on a au moins lu Tristes tropiques, on a retraversé le siècle lors des nombreux hommages au moment de sa mort. Mais ici dans cette étude il s’agit surtout des années d’apprentissage dont il sera question ainsi que de la formation d’un esprit et d’un intellectuel hors normes. On le suivra donc quasiment pas à pas, de son enfance au milieu de ses parents artistes à ses premières lectures, de son parcours universitaire (droit, philosophie) jusqu’à son entrée au Collège de France en 1959 en passant par son passage en Belgique où il découvrira Marx, de ses rencontres déterminantes à la tentation d’une carrière politique et jusqu’à son départ pour le Brésil où il dirigera plusieurs missions ethnographiques dans le Mato Grosso et en Amazonie. Bien avant cela, militant au sein de la SFIO il sera chargé d’animer le Groupe d’Études Socialistes avant d’assumer le rôle de Secrétaire Général des Étudiants Socialistes et il sera même tenté de mener une campagne électorale alors qu’il n’a pas 30 ans à l’époque. Des années 30 aux années 50 c’est à la fois le parcours d’un futur grand, le fondateur du structuralisme, qui est retracé ici et au millimètre mais c’est bien entendu également celui d’une période cruciale du XXe siècle, l’entre-deux-guerres d’abord, la seconde guerre mondiale ensuite, l’après-guerre enfin, périodes au cours desquelles Lévi-Strauss sera très marqué par l’impuissance des démocraties européennes face aux régimes fascistes et devra s’exiler aux États-Unis en raison des lois raciales de Vichy avant de revenir en France et de retraverser à nouveau l’Atlantique.

Alexandre Pajon a fait des études d’histoire et de sciences politiques à Toulouse, puis à la Sorbonne et à Sciences-Po Paris. Spécialiste de l’histoire intellectuelle et politique de l’entre-deux-guerres, il a enseigné à Paris avant d’opter pour une carrière dans les relations internationales. Il a publié dans de nombreuses revues françaises et allemandes dont Diogène, Lendemains, Gradhiva, Europe, et a aussi contribué au Dictionnaire des intellectuels français (Le Seuil, 1996). Son dernier ouvrage chroniqué aujourd’hui, Lévi-Strauss politique, est disponible en ePub sur ePagine ; en ePub et en PDF sur Place des libraires numérique.

ChG

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