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28 avril 2011

Derrière les mots, avec Leslie Kaplan

© Ben 92

Louise, elle est folle est un texte que Leslie Kaplan a écrit pour les comédiennes et metteuses en scène Elise Vigier et Frédérique Loliée. On a pu entendre les mots de la première et les voix des secondes lors d’une des représentations données à la Maison de la Poésie le mois dernier. Aujourd’hui Louise, elle est folle est disponible en numérique (éditions P.O.L) et ce dialogue (décapant, terrifiant et drôle) sur la bêtise, les phrases toutes faites, la société de consommation, le travail, la langue, la violence, Dieu mis à toutes les sauces, la condition féminine, les ciels, le bonheur ou encore sur les mots (force, inutilité, vide, emprunts…), est suivi par le magnifique Renversement (contre une civilisation du cliché, la ligne Copi-Buñuel-Beckett), texte dans lequel elle revient sur sa démarche théâtrale à travers la notion du « renversement ». À tous ceux qui voudraient retrouver cet affrontement verbal et théâtral ainsi qu’aux autres qui auraient manqué ça, voici de quoi les contenter. 1. En cliquant ici vous aurez droit à un extrait sonore de Louise, elle est folle. 2. Infra, un extrait de ce « diablogue » comme l’aurait sans doute sous-titré Roland Dubillard. 3. Et en prime, un extrait des Mots, ensemble de textes de Leslie Kaplan, publié une première fois par Inventaire/Invention et remis en forme par publie.net, où l’on retrouve les mêmes thématiques abordées dans Louise, elle est folle. Un extrait gratuit de chacun de ces titres peut d’ailleurs être téléchargé sur ePagine. Pour les inconditionnels de cet auteur, sachez que d’autres textes sont disponibles en numérique, Toute ma vie j’ai été une femme, écrit également pour le théâtre, ainsi que l’un de ses romans sur l’adolescence, l’histoire familiale, le crime et la folie : Fever. Dernière chose, vous pouvez également lire ou relire ce billet que j’avais consacré l’an passé à son récit-poème, L’enfer est vert.

ChG


Extrait de Louise, elle est folle, P.O.L

à télécharger sur ePagine.

Louise, elle est folle
elle achète tout
elle ne peut pas s’arrêter
rien ne l’arrête
elle le dit, elle dit,
Il n’y a aucune raison de s’arrêter

mais c’est vrai
il n’y a aucune raison
de s’arrêter

alors toi
tu achètes tout ?

bien sûr
j’achète tout

tu n’achètes pas
en fonction
de tes besoins ?

de mes besoins ?
quel rapport ?

comment ça, quel rapport
tu as un besoin
il te manque quelque chose
tu achètes

pas du tout
je n’achète pas du tout
parce qu’il me manque quelque chose

mais
alors
pourquoi

j’achète parce que je vois
quelque chose qui me plaît

n’importe quoi
c’est n’importe quoi

mais évidemment
c’est n’importe quoi

laisse tomber
ça te dépasse

qu’est-ce qui me dépasse

ça nous dépasse

mais quoi

acheter
ne pas acheter
tout ça

c’est ce que dit Louise

elle dit quoi

elle dit, Ça me dépasse

Louise, elle est folle
laisse tomber (…)

© Leslie Kaplan et les éditions P.O.L, 2011.

 

Extrait de « Consommations » in Les Mots, publie.net

à découvrir sur ePagine.

Vous voulez savoir ce que c’est, la sexualité industrielle de masse ? Vous vous demandez ce que ça peut être ? Je vais vous raconter l’histoire d’un ami d’enfance, André. André, je le connais depuis toujours, on est allé à l’école ensemble. Comme tout le monde, il a fait beaucoup de sexpériences. Pardonnez le jeu de mots, c’est le sien. Il a essayé les femmes, mais il se demandait s’il n’aimait pas mieux les hommes. Il a essayé les hommes, mais il n’était pas sûr de ne pas préférer les femmes. Il a cherché l’amour romantique, l’amour simple, mais c’était compliqué. Il a voulu connaître d’autres horizons, l’amour exotique, mais il en est revenu. Il a expérimenté les clubs et les groupes, les marginaux et les bourgeois, les plaisirs et les douleurs, jamais les enfants, notez bien, il gardait des principes, mais c’était très très fatiguant.
Une fois il m’avait dit, ça m’avait frappé, je fais tellement de choses, je cherche, on ne peut pas dire que je ne fais pas d’efforts, je cherche, je me donne beaucoup de mal, je veux trouver… mais finalement, avait dit André, ça m’est venu comme ça une fois et maintenant j’y pense tout le temps, finalement j’ai la même sensation que j’avais à l’école quand je copiais. La même sensation. Copier c’est un travail, il avait dit, je trouve qu’on ne reconnaît pas suffisamment que les enfants qui copient font vraiment des efforts. Moi j’étais assis à côté du gros Louis, tu te souviens, il était bon en tout, et souvent je regardais sa feuille, d’ailleurs il était brave, un camarade, il me la montrait, sa feuille, et je recopiais. Et quand on corrigeait j’étais complètement excité avant d’avoir ma note, combien j’allais avoir, et bien sûr si on allait voir que j’avais copié. Et j’avais une bonne note et ça retombait. Je m’en fichais. Eh bien là, c’est pareil… Je m’excite comme un fou, je me suis toujours excité comme un fou, tout ce que je connais pas, surtout si c’est un peu interdit, ça m’excite, j’essaye ceci, j’essaye cela, je fais ceci, je fais cela, je bande, je jouis, remarque je ne suis pas impuissant, c’est toujours ça, et après…C’est comme à l’école. Le devoir, ce n’était pas le mien, et même si j’avais tout bon, bien sûr ce n’était pas moi…
Est-ce que je copie quand je fais l’amour ? C’est moi, quand même. Mais je me demande.
Et alors, moi, je ne sais pas quoi lui dire, à André, je n’ai jamais su quoi lui dire, d’autant qu’il a la tête remplie, mais remplie…
Par exemple André pense sincèrement que maintenant que les femmes sont libérées les hommes se sentent menacés.
Parfois, variante savante, il dit : castrés.
Il dit qu’il y a une crise de la masculinité.
Mais pour rien au monde André ne voudrait d’une femme qui ne soit pas libérée.
D’ailleurs André pense que les femmes qui travaillent ne se comporteront jamais comme des hommes.
Il pense que les femmes sont plus humaines.
Par nature, pense André, les femmes sont plus naturelles que les hommes.
Mais depuis longtemps, pense André, les femmes ne sont plus naturelles.
Les hommes non plus ne sont plus naturels.
D’ailleurs, pense André, plus personne n’est naturel.
Pourtant André pense que les femmes noires (variante : asiatiques) sont plus naturelles et sexuelles que les femmes blanches.
Les hommes noirs (variante : asiatiques) sont aussi plus naturels et sexuels que les hommes blancs.
En général les femmes, dit André, sont plus simples (variante : plus primaires) que les hommes.
Ceci dit les femmes sont aussi plus compliquées (variante : plus névrosées) que les hommes.
Les hommes, pense André, sont au fond des enfants.
Mais les femmes, parce qu’elles enfantent, pense André, sont plus proches de la vie, moins destructrices, que les hommes.
Pourtant les femmes sont plus envieuses, plus jalouses, plus rancunières que les hommes, pense André.
Et moi, je ne sais pas quoi lui dire, à André. Je n’ai jamais vu quelqu’un avoir la tête si remplie.
La tête d’André me fait penser à un caddie dans un supermarché la veille de Noël.
Il se rend compte qu’il tourne comme une toupie, il est épuisé, il se sent agressé, mais par quoi ?
Assommé, ballotté, excité, mais sans désir.
Et alors ? Vous voulez savoir comment ça s’est terminé ? Ça ne s’est pas terminé. Il s’est marié, il a divorcé. Avant son divorce, il a eu un enfant. Son enfant… Il s’en occupe, il est présent… Mais ce qui est bizarre, c’est que l’enfant ne l’a pas modifié. C’est comme s’il ne l’avait pas eu. Oui, c’est ça qui est vraiment bizarre, c’est comme s’il ne l’avait pas eu.

© Leslie Kaplan et publie.net, 2009.

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