Les éditions Passage du Nord Ouest entrent au catalogue numérique avec deux des textes majeurs de Rodrigo Fresán : Vies de Saints et Mantra. Ceux-ci sont pour l’instant disponibles uniquement en PDF (sans DRM) sur Place des libraires numériques. Pour faire connaissance avec l’oeuvre de cet ovni de la littérature latino-américaine, vous trouverez infra un texte très éclairant de Vies de Saints présenté sur le site de l’éditeur et, pour Mantra, un extrait de l’excellente chronique écrite par Guillaume Vissac (auteur chroniqué ici) en 2007 sur son site. Qu’ils soient tous deux remerciés !
Présentation de Vies de Saints de Rodrigo Fresán par les éditions Passage du Nord Ouest.
Raconter des histoires terrestres, la plupart surnaturelles, mais en utilisant le langage religieux de la Bible était, comme on peut le lire dans la note finale de ce livre surprenant, l’intention déclarée de Rodrigo Fresán (Buenos Aires, 1963). Le résultat forme un ensemble de récits s’imbriquant les uns dans les autres, centrés sur des personnages qu’on croirait tout droit sortis d’une version psychologique – car leurs handicaps sont mentaux, pas physiques – du film Freaks, de Tod Browning, pour finir par constituer un roman mutant, extraterrestre, à mi-chemin entre le roman déconstruit et le livre de contes radioactif. Un livre qui par sa thématique extravagante (les élucubrations de plusieurs représentations anthropomorphes de Jésus-Christ, c’est-à-dire de Dieu, et d’un chasseur de saints hallucinés) pourrait faire penser à une version parodique et corrosive du Code da Vinci s’il ne lui était antérieur de plusieurs années. Un livre où l’existence d’un Être supérieur est une question sans intérêt face à la valeur de Dieu comme personnage et comme « machine narrative », un Deus ex machina dont la force symbolique est si forte qu’elle autorise l’attaque la plus égrillarde et la plus crue. Un livre inclassable, conceptuellement et stylistiquement baroque, dont les principes formels se rattachent, comme nous le verrons plus loin, au postmodernisme, mais qui, de par ses caractéristiques propres, occupe une place à part au sein de l’œuvre, en soi-même étrange et provocatrice, de Fresán. Le complexe et foisonnant univers fresanien y est un référent essentiel et, comme cela est expliqué à la fin, nous pouvons découvrir dans ses pages de nombreuses clés pour l’aborder : on y trouve la préfiguration du roman Mantra, la création de la ville errante de Canciones Tristes, déjà présente dans Esperanto, on y retrouve la Fondation et le rockeur La Roca, connus depuis le magnifique recueil de nouvelles L’Homme du bord extérieur, mais comme nous n’avons pas pu confronter cette nouvelle édition avec la première, datant de 1993, nous ne pouvons pas savoir quelles apparitions sont là depuis le début et lesquelles font partie des « inserts » que l’auteur reconnaît avoir glissés a posteriori (ce qu’il a fait aussi dans la deuxième édition de L’Homme du bord extérieur ou la quatrième édition, française, de La Vitesse des choses.)
Vies de saints est, avec Mantra et Esperanto, une des œuvres majeures de Fresán, ce qui revient à dire de toute la littérature en langue espagnole récente. Cumulant l’ambition démesurée et vitriolée de Mantra, la désolation et la musique d’Esperanto, Vies de saints est un collage de cauchemars, débordant de ces trouvailles dont Fresán a le secret : « Le monde des autres a disparu, comme le nitrate de ces films muets où tous les personnages trébuchent et courent derrière quelque chose dont ils ne savent pas bien ce que c’est. » « Au début était le Verbe et le Verbe était croire. » « Il me dit […] de lui demander ce que je voulais. Je lui demandai si Dieu existe. Il me répondit que l’important n’était pas que Dieu existe mais que ce soit un grand personnage. Je lui rétorquai que ce n’était pas une réponse. Il me répondit que si j’y réfléchissais un peu, ma question n’était pas non plus une question. » Dans un passage, un des personnages fait allusion à la condition fragmentaire de toutes les histoires, et de toute narration possible. Disons que, à mi-chemin entre le roman choral et le livre de nouvelles entrecroisées, Vies de saints est un grand balbutiement, où le bégaiement consiste non en la répétition de mots mais en la reproduction de boucles stylistiques, en omettant les interjections. L’auteur a recours à des éléments syntaxiques et sémantiques « samplérisés », qui donnent une consistance homogène à son style. Fresán crée ainsi (rendant au passage hommage à l’un de ses maîtres, Burroughs) une poétique dont il applique l’esthétique non seulement au récit mais à la narration même. Comme l’a écrit Carmen África Vidal, dans le récit postmoderne « le texte finit par être un objet sans vecteur […] c’est une production, un résultat qui paradoxalement se trouve en état de flux constant, complètement dépourvu de centre ou d’origine […], un cumul de fragments apparaît, une série discontinue, rien ne reste définitivement, seulement le devenir essentiel du fragment ». (Vers une pataphysique de l’espoir. Réflexions sur le roman postmoderne, université d’Alicante, 1990, p. 39.) À ce propos, les allusions à la nécessité d’un mouvement perpétuel sont suffisamment révélatrices de cette condition de « flux constant » du texte fresanien, même si plus que de flux conscient on pourrait parler de « flux d’inconscience » : plus Artaud que Woolf. Mais le postmodernisme, dans Vies de saints, ne se limite pas aux aspects formels. Le livre est truffé d’innombrables anecdotes égrillardes et de désopilantes scènes d’un surréalisme seulement comparable à celui de Greg Saunders, qui pourraient amener certains lecteurs à penser que Fresán devrait consulter un psychiatre (ou un psychanalyste), mais les choses ne sont pas si simples. Rien dans ce réalisme hallucinogène n’est désorganisé. Le genre de folie de ce livre, comme d’autres de Fresán, n’est pas une névrose mais une psychopathie : c’est un esprit froid qui programme ces implacables et sérieuses énormités, avec une cosmovision très cruelle de l’humanité, dans la lignée de Ballard. Même chose pour l’apparent chaos de références. Les livres de Fresán sont une caisse de résonance de la culture pop de son époque : musique, paroles et images rock, séries B, films en noir et blanc et en technicolor, littérature pulp et bonne science-fiction, pop-art, mythes créés ou sacralisés. Toute cette globalisation iconographique entre dans l’œuvre de Fresán – et c’est ce qui le distingue des autres écrivains – consciemment et joyeusement, il savoure l’examen de ces matériaux dont la frivolité contraste avec le naturel mélancolique et un peu fataliste de l’auteur. Fresán est « actuel » et fashion par légitime défense, pour ne pas se laisser vaincre par l’accablement et éviter d’écrire vingt suites au Livre de l’intranquillité de Pessoa ; comme le fait remarquer C. África Vidal, dans le roman postmoderne la tragédie n’est pas bien vue, et son absence est vécue comme un « déchirement » (op. cit., p. 41). Il est préférable d’adopter la poétique de Burroughs et de faire de la littérature un lieu où reconnaître la dissolution du monde et la volonté de « le reconstruire en constructeur absurde, décadent, parodique ou personnel, mais, en tout cas, créatif » (Ibab Hassan, The Dismemberment of Orpheus, Oxford University Press, New York, 1971, p. 98). Cette tension entre le métaphysique et le banal, cette conception microscopique du grand, rend l’écriture de Fresán unique, son discours sait opérer le miracle de faire alterner des éléments très dangereux sans brusquerie ni interruption, en aiguisant leurs arêtes avec ironie. L’agilité proverbiale de ces pages éblouit le lecteur, qui saute le plus naturellement du monde d’une image théologique à une autre de dessin animé, sans marquer de différences stylistiques. Fresán est le summum de la postmodernité, certes, mais sa frivolité est contrebalancée, son irrévérence est solennelle et son ironie triste, ce qui nous oblige, nous, lecteurs, à regarder au-delà de ce qui nous est raconté, pour découvrir ce qu’il veut nous dire. Comme Ronald Sukenick dans The death of the novel (1969), Fresán croit qu’il faut faire des livres ludiques mais, contrairement à lui, il ne pense pas que cela exclue la possibilité d’une « grande œuvre ». Sa façon d’unir ces deux extrêmes est claire : parler de façon ludique des choses profondes et graves qu’il veut aborder. Et ce que souhaite évoquer ici Fresán, de façon déguisée mais pas cachée, est peut-être la rapacité de l’être humain, capable de monter en grade dans une Église pour satisfaire non sa foi mais sa soif de pouvoir. Peut-être veut-il nous dire aussi que l’histoire humaine n’est qu’apparence, notre vie bruit et fureur, et tout pouvoir – terrestre ou divin – un assassinat. Des sujets presque shakespeariens, très sérieux, des chansons tristes que Fresán ne peut ni ne veut raconter d’une autre façon. Et c’est très bien comme ça.
© Passage du Nord Ouest, site Lekti-écriture.
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Chronique de Mantra de Rodrigo Fresán par Guillaume Vissac
Il y a des livres que l’on sait extraordinaires avant même de commencer à les lire. On le sait. C’est tout. Ça ne s’explique pas. Mantra est de ceux-là. Je ne connaissais ni l’auteur, ni le livre avant de tomber dessus par hasard, un jour de janvier 2007, à la Fnac, alors que je cherchais des livres nouveaux capables de me sauter à la gorge. Ce jour-là, j’ai trouvé Mantra. Ça tient probablement au hasard, au titre étrange, au résumé bien foutu, à ces quelques phrases prises au hasard et qui intriguent, à la couverture énigmatique. Ça tient, aussi, parfois à ce genre de trucs… Toujours est-il que ma lecture de ce roman de Rodrigo Fresán a confirmé ce que je savais déjà : Mantra est un livre extraordinaire.
On ne peut pas vraiment dire que Mantra raconte une histoire ; il serait plus juste de dire que Mantra raconte des histoires. Une par partie, tout d’abord, au nombre de trois, et autant de narrateurs qu’il y a de parties, même si ce niveau là, il faut bien l’avouer, rien n’est clair. Au-delà du découpage triple du récit, le roman s’axe sur un concept séduisant : s’attaquer à la représentation littéraire d’une ville, en l’occurrence, celle de Mexico. Et pour représenter Mexico, rien de mieux que de s’embarquer (embarquer est réellement le terme qui convient, en témoigne le « bon voyage » lancé par l’auteur en préambule de son roman) dans un récit foisonnant, luxuriant, souvent complètement décalé, parfois aberrant ou incohérent, mais « résolument génialiforme » pour reprendre les expressions idiomatiques du roman.
Pour partir en quête de Mexico, Fresán choisit plusieurs systèmes qui lui permettent de contourner le problème de la représentation (comment retranscrire une ville tentaculaire dans un roman ?), parmi lesquels se dégage le personnage de Martin Mantra, véritable oeil du cyclone dans le roman. Martin Mantra, personnage-clé que recherche le narrateur (les narrateurs successifs) de l’oeuvre, Martin Mantra petit garçon à grosse tête qui filme tout ce qu’il voit grâce à la caméra qu’il a fixée sur son crâne. Martin Mantra, diable faiseur de fiction, personnification de l’Art et de la Vie, représentation humaine de Mexico de part sa double initiale (M. M. comme Mexico, Mexico ; la ville et le pays réunie dans le même mot) ; Martin Mantra qu’on cherche et ne trouve jamais, ce qui permet, heureusement, de retourner en arrière, pour mieux se remettre à le chercher, et échouer avec plaisir.
On ne peut pas dire que Mantra raconte une histoire, non. Des intrigues sont racontées, toutes plus diverses les unes que les autres (des histoires de piscines, de revolver, de suicide subliminal, de momie en métal, des épisodes de la Quatrième Dimension qui n’existent pas, des films qui existent, des anecdotes, des légendes aztèques, des récits de conquistador, des histoires de religion, de croyance et de morts, une apologie des catcheurs masqués, un petit garçon avec une caméra sur la tête…), mais on ne peut jamais rien résumer, on ne peut jamais réduire Mantra à un seul élément. C’est sans doute ce qui fait son charme. Le roman de Rodrigo Fresán rend ainsi parfaitement compte d’un Mexico comme « tumeur géographique », comme il est dit dans le livre…
Si la première partie du roman peut apparaître assez classique (et encore), c’est le coeur de l’oeuvre qui a tendance à dérouter : celle-si ne suit pas l’ordre chronologique habituel des narrations normales, elle prend la forme d’un abécédaire tentaculaire (ainsi que l’explique le premier extrait proposé quelques lignes plus bas), sorte de guide touristique de l’impossible (en partant du principe que la ville décrite par ce guide soit totalement étrange et barrée) qui réunit suffisamment d’éléments sur Mexico (réels et fictifs) pour parvenir à bâtir un labyrinthe superbe, dans lequel non seulement on prend plaisir à se perdre, mais dont on espère secrètement ne jamais pouvoir ressortir. Et le charme opère instantanément. L’agencement de ces « articles » classés par ordre alphabétique étant aussi bien pensé que ces derniers sont bien écrits, le problème de la cohérence de l’ensemble ne se pose jamais. Bien vite (très vite), on s’habitue tout à fait à ce mode de narration. Cela devient évident. Le temps, du coup, s’interrompt pour prendre la forme circulaire du temps mexicain si particulier, de là s’enchaînent les bouts d’histoires, les dialogues perdus, les réflexions, les anecdotes réelles sur des personnages historiques, les anecdotes fausses sur des personnages fictifs (et inversement), etc.
ALFABETICO (ALPHABETIQUE)
(L’ordre)
Non, ce n’est pas sûr et rien ne permet de l’affirmer, Marìa-Marie, que ta vie tout entière défile sous tes yeux comme une émission de télévision bourrée jusqu’aux antennes d’amphétamines pendant ta dernière seconde de vie. Ce qui se passe, ce qui s’est passé (en tout cas pour ce qui me concerne) est bien différent : à la fin du début et au début de la fin apparaît Rod Sterling, le présentateur de The Twillight Zone – tu te rappelles, Marìa-Marie ? – et il t’informe que désormais, certains fragments de ta biographie vont être repaginés. Par ordre alphabétique pour qu’on puisse te consulter plus facilement à l’avenir. Tu y crois ? On te consigne sous forme d’entrées encyclopédiques plus ou moins longues, on te divise en doses homéopathiques d’informations. Dans la langue de l’endroit où tu es décédé, qui plus est. Aïe, Marìa-Marie : heureusement que tu m’as appris l’espagnol, sans quoi je ne comprendrais plus ni ma propre histoire, ni ma propre vie ou ma propre mort, qui sont les choses les plus personnelles que je possède. L’histoire de tout individu, sa vie entière, peut connaître beaucoup de maîtres différents, commes certaines compagnies multinationales dont le paquet d’actions est divisé. Comme Snob, par exemple.
En revanche, la mort n’appartient qu’à celui qui meurt.
On comprendra aisément qu’aucun vivant n’a intérêt à investir dans une chose morte dont on lui retirera tôt ou tard la propriété.
Rodrigo Fresán, Mantra, Passage du Nord-Ouest, P. 152
L’écriture de Rodrigo Fresán, elle, m’est presque déjà familière, comme si elle découlait naturellement d’un mouvement général qui va à la fois vers le réalisme magique (« irréalisme logique ») et le verbe épuré, la formule rituelle, le slogan effréné et efficace. Cela n’est pas sans me rappeler la dangerous writing de Spanbauer ou le style incisif et corrosif de Palahniuk, comme si tout le monde s’était donné le ton pour écrire ce que moi j’avais envie de lire (et ce n’est pas plus mal) !
Le parti pris narratif du livre lui-même permet également une plus vaste maîtrise du sujet : l’intrigue étant tellement éclatée qu’il n’en subsiste que des fragments dispersés dans le désordre, le roman s’axe de fait beaucoup plus sur les personnages eux-mêmes, constamment évolutifs, jamais réellement fixés quelque part – en témoigne les variations que subit le narrateur tout au long des cinq-cent pages de l’oeuvre – et sur les impressions, le décors, l’univers. L’écriture de Fresán s’apparente du coup à une passerelle psychédélique vers des terres rougeoyantes, des temples syncrétiques et des morts ressuscités. Mexico transpire sous ces pages et se dégage de ces mots classés par ordre alphabétique. Non pas la Mexico réelle, bien sûr, mais une autre Mexico (« La Nouvelle Tenochtitlan du Tremblement de Terre »), fictive, superbe, horrible, infernale, emmêlée, insurmontable dont la devise pourrait être ce dyptique très court classé à la lettre « C » et que je vous invite à découvrir :
CLICHÉ
(Étranger)
Devenir fou dans la ville de Mexico sous les regards à la fois pieux et satisfaits des mexicains.
CLICHÉ
(Mexicain)
Regarder d’un air à la fois pieux et satisfait les étrangers devenir fou dans la ville de Mexico.
Mantra, Ibid, P. 201
Mantra, c’est également un roman plein de surprises et de bonnes idées, comme par exemple ce passage entier où le narrateur décrit l’histoire du Mexique en énumérant les évènements clés (et parfois fictifs)… à l’envers. Véritable bijou d’anthologie, ce passage n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de trouvailles ingénieuses, d’expérimentations littéraires et de réussites esthétiques. Mantra s’apparente finalement à un puzzle, un puzzle particulier où chaque pièce, chaque motif, pourrait en réalité s’imbriquer à n’importe quel autre endroit du dessin général. Chaque passage fait partie d’un tout, mais d’un tout sans forme, un tout sans temps, un tout tellement malléable qu’on peut le tordre à loisir pour mieux le rendre sien. Ce principe du cut-up, Rodrigo Fresán (ou plutôt son narrateur) l’explique lui-même très bien, dans un passage de la lettre « C » (encore) qui, justement, s’intitule…
CUT-UP
(De Burroughs)
De toute manière, après avoir travaillé dans la publicité, j’ai été un moment dans l’armée. J’ai été réformé honorablement pour m’essayer aussitôt après à tous les métiers qu’on exerce en temps de guerre : barman, dératiseur, reporter, divers postes dans des usines et des bureaux.
Et après, Mexico City, un endroit sinistre.
William Seward Burroughs II,
Interview in The Paris Review (1965)
Mexico DF est la ville la plus cut-up du monde. C’est sûr. Je ne connais pas Hong Kong (je ne connaîtrai jamais Hong Kong), mais je ne crois pas qu’elle lui arrive à la cheville.
Mexico CU :
Le cut-up en tant que nouveau langage où tout est fragmenté, où les histoires commencent là où elles se terminent, sans respecter l’ordre chronologique des faits. L’important, c’est de tout mettre par écrit, vite, avant que le récit disparaisse ou sombre dans l’oubli. Soumettre chaque instant au plus grand nombre possible de variations dont chacune serait présentée sous un angle intéressant et également justifiable. Modifier sa façon de lire, de voir un film, de penser. Altérer d’abord le nerf optique et, à partir de la pupille, atteindre le cerveau et reprogrammer tout le système nerveux. Laisser ainsi des mots, des dates et des sentiments en dehors. En tant que mode de vie, le cut-up ne fait pas autre chose que rendre le processus psychosensoriel explicite et clair, comme sur ces dessins en noir et blanc où chaque chiffre correspond à une couleur différente. Je me rappelle être assis dans une cafétaria, à New York. Je prends mon petit déjeuner dans un compartiment. Je me rappelle m’être demandé ce qu’on ressentait dans cette ville à force d’être constamment compartimenté, de passer d’une caisse à une autre. J’ai regardé par la fenêtre et vu s’avancer dans la rue un camion gigantesque puis, cut-up : coordonner ce qui se passe à l’extérieur de ce que l’on pense. Tel est mon message : gardez les yeux ouverts. Ce ne sera pas simple. Il n’est pas facile d’éliminer la puissance énonciative de certaines phrases qui fonctionnent l’une à côté de l’autre afin de les désactiver, de les transformer en son, en musique d’accompagnement pour un autre paysage. Décider, choisir une alternative, être les maîtres de notre propre création », dit un vieil homme, un très vieil homme qui ressemble à la momie craquante d’un pharaon égyptien. Je sais de qui il s’agit.
Mantra Ibid, P. 209-210
Extraordinaire, je le confirme. Mantra est l’un de ces rares livres qui dépassent leur condition de livre pour devenir un univers à part-entière. Ce n’est pas un « livre dont on aurait dit qu’il avait uniquement été écrit pour moi », ni même un « livre que j’aurais souhaité écrire moi-même », c’est plus étrange encore, ça va au-delà de ces simples considérations. Mantra est un livre en perpétuelle évolution, en perpétuel renouvellement. Un livre que je pourrais lire des dizaines de fois à la suite sans en capter les redondances. Un livre interminable et qui ne finit jamais. Un livre pour lequel j’ai été incapable d’écrire moi-même une critique cohérente et organisée. Un livre pour lequel je n’ai pas pu me restreindre et pour lequel j’ai cité trois passages différents (record !) dans ma critique. Un livre qui restera dans ma tête encore longtemps. Un livre qui mériterait qu’on lise tous les autres livres, parce que l’on sait que cette soif-là ne sera plus jamais étanchée. Et si vous le lisez à votre tour, ce livre, alors je n’ai plus qu’une seule chose à vous dire : bon voyage.
© Guillaume Vissac, juillet 2007.