Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

31 mars 2011

Joanne Anton, Le découragement, Allia

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Les éditions Allia viennent de rejoindre le catalogue numérique avec deux premiers textes, dont Too much future (7,50 €) de Michael Boehlke et Henryk Gericke sur le punk en République Démocratique Allemande (une de mes prochaines lectures) et Le découragement (3 €), premier roman de Joanne Anton dont il sera question aujourd’hui. Notez bien que ces deux textes sont disponibles en ePub (sans DRM) sur ePagine et qu’un extrait assez long du Découragement peut être téléchargé gratuitement.

Amorçant l’écriture d’un récit sur le découragement, Joanne Anton reprend à son compte les procédés narratifs utilisés par Samuel Beckett dans Watt ou Thomas Bernhard dans Marcher, récits marqués par une pensée en mouvement, obsessionnelle et tourmentée, et dans lesquels est remise en question la fonction propre de la narration. « Ce qui serait soudain possible, ce serait d’écrire pour nous qui avons lié notre existence à la langue. On écrirait non pas une histoire candide sur un joli mercredi, on ne serait pas en mesure de fictionner à ce point, mais une question qui nous permettrait de tricher avec le croupier, même lorsqu’il semble nous laisser gagner. Parce qu’on le connaît. Cela fait des années qu’il nous fait le coup du joli mercredi. Du chanceux mercredi. De l’amour du mercredi et de la vie qu’il contient. (Le jeudi tout est foutu.) », écrit Joanne Anton. À travers une quête (inachevée) à la fois identitaire et intrinsèque à celle qui tente de faire oeuvre, l’auteur de ce « premier roman », malgré le sujet et le propos, se met rapidement en branle (marcher/penser, penser/marcher), jouant de la mise en abîme (comment ne pas se décourager face à un sujet comme celui-là ? écrit-on sur le découragement quand le récit qu’on voudrait réellement écrire n’avance pas ?), n’hésitant pas non plus à faire entrer dans cette spirale Eros et Thanatos. Bien que la question du découragement soit centrale ici (on parlera en effet d’écriture mais aussi d’amour, de réussite sociale, de sexe, de folie et de suicide), le récit prend rapidement forme grâce au rythme imposé par cette langue et via une pensée tout à la fois dynamique et bouillonnante, border line et sur le fil. C’est vers ce vertige-là que le lecteur sans cesse tenu et balloté (à l’instar des deux grands auteurs cités précédemment) sera entraîné. Oui sans doute que certains abandonneront ce récit en cours de route. Ce n’est pas mon cas.

« Il faut que nous marchions pour pouvoir penser, dit Oehler, tout comme il nous faut penser pour pouvoir marcher, une démarche découle de l’autre; et chaque démarche découle de l’autre tandis que notre habileté en tout cela ne fait que croître. Mais tout cela uniquement jusqu’à ce degré d’épuisement. Nous ne pouvons pas dire : nous pensons comme nous marchons, tout comme nous ne pouvons pas dire : nous marchons comme nous pensons, parce que nous ne pouvons pas marcher comme nous pensons ni penser comme nous marchons. Si nous marchons un certain temps en pensant intensément, dit Oehler, nous sommes bientôt obligés d’interrompre la marche ou la pensée, parce qu’il n’est pas possible de penser et de marcher pendant un certain temps avec la même intensité. » (Thomas Bernhard, Marcher, Gallimard)

Si nous devinons quel récit aurait pu naître ici, c’est bien un autre qui finit par percer : récit sur l’écriture, et en particulier sur la difficulté d’écrire au quotidien (labeur). « Corps et pensée sont à bout maintenant qu’ils sont tournés vers le souvenir de l’amour qui est lié à l’écriture, et son vide. » Derrière le mal de l’écriture il y a bien aussi cette difficulté de vivre, ce combat incessant entre le corps et l’âme. Corps lourd, main lourde, la difficulté d’écrire se fait procrastination, le désir de disparaître n’étant jamais bien loin mais « tout disparu que nous soyons, nous vivons. Eh oui. » Pour sortir de ce cercle infernal, il faut s’arracher, s’extraire, trouver force et courage : oublier par exemple la suite logique des jours, épouser les creux, les mauvais, les sourds et puis marcher vers l’est ou vers l’ouest selon que nous serons lundi ou mercredi, car marcher c’est poser un pied devant l’autre, c’est déjà se mettre en marche, marcher c’est penser et c’est déjà écrire. « C’est parce qu’on imagine simultanément tous les pas qu’on devra faire qu’on se décourage, alors qu’il s’agit de les aligner un à un », écrit Marcel Jouhandeau.

ChG

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Premières pages du découragement

EST-CE possible d’écrire sur le découragement tandis que l’on se décourage du moindre mot que l’on écrit ? Le mieux, le moins pire serait de traiter la question par une marche en crabe. Lentement, avec les pinces de la langue, s’approcher, alors que l’on aurait l’air de se diriger ailleurs. Par exemple dans une histoire. On ne pourrait pas inventer une histoire dans cet état. On se servirait d’une influence. À cause du découragement profond, on aurait perdu nos moyens et surtout nos illusions de fabriquer quelque chose avec la langue, surtout une histoire. Cela ferait longtemps, des semaines entières, que le découragement nous aurait travaillé, mâché, mordu au corps et à la pensée, et on n’aurait plus tellement de consistance pour assumer un récit. On chercherait à le mettre sous la protection d’une influence qui résulterait de la dernière lecture marquante pour notre esprit. Aussi maladivement découragé qu’il soit, cet esprit n’aurait pas perdu le goût des autres proses, seulement celui de la sienne et de tout ce qu’il produit : réflexions, souvenirs, actes, rêves, perceptions. On continuerait de penser, malgré tout, dans l’absence de possibilité autre. On penserait à Marcher de Thomas Bernhard. À partir de là, on verrait si c’est possible d’écrire sur le découragement tandis que l’on se décourage du moindre mot que l’on écrit. On commencerait sans plus tarder. On aurait l’impression d’avoir éloigné de quelques centimètres de soi le découragement, l’impression avant de se lancer de pouvoir se lancer et on se penserait moins découragé que dix minutes auparavant, quand il nous semblait impossible de faire quoi que ce soit. On aurait peut-être piégé le découragement en décidant d’écrire sur lui. On commencerait sur ce faible espoir.
On ne se décourage pas spécialement le lundi et le mercredi, écrirait-on, non, les jours ne sauraient être ici sélectionnés à l’avance, mais il est vrai que l’on n’a pas d’autre alternative – sauf extrême – que celle de marcher avec. Ainsi, on marche avec selon des horaires, des jours et des semaines parfois entières qui nous sont imposés. Même si l’on veut penser qu’il nous reste le libre arbitre dans cet agencement du temps soudain rempli contre notre volonté, et qu’il suppose que l’on puisse commander à son corps l’arrêt de tout mouvement, surtout celui de la respiration, même si l’on veut le penser donc, on doit reconnaître une contrariété : non, il ne suffit pas de vouloir ne plus marcher (avec le découragement) pour devenir un non être, un non marchant – et se libérer de son instinct de survie très décourageant, ainsi que de la souffrance liée à ces horaires affreux de marche où l’on fait surtout du surplace (sans avoir la chance de l’ignorer). Quant à l’asile de Steinhof, ce n’est pas non plus une offre accessible, écrirait-on. Car. On s’arrêterait. On mettrait un point n’importe où pour souffler. Car la folie paraît, tandis que l’on marche ainsi (avec le découragement), être un mouvement plus sécurisant bien que l’on ignore tout de cet état ; c’est même la raison qui nous le fait imaginer. Car. Avec toute sa raison on marche – le lundi, le mardi, le mercredi, le jeudi, le vendredi, le samedi, le dimanche et ainsi de suite – avec le découragement (sur les talons). Car on n’a pas le choix. Puisque l’on ne sait pas mourir.

© Joanne Anton, Le découragement, Allia, 2011.

30 mars 2011

Rencontre numérique à L’Arbre à Lettres : Astrid Monet / Numerik:)ivres / Bookeen

En collaboration avec Bookeen et ePagine, Numeriklivres proposera le vendredi 1er avril (19h) à la librairie L’Arbre à Lettres Bastille (Paris) une lecture animée par l’auteure et comédienne Astrid Monet à l’occasion de la publication de son recueil de nouvelles Reine(s), une oeuvre 100% numérique publiée dans la collection Nouvelles à lire debout. La lecture de ce texte se fera sur le Cybook de Bookeen que présentera Gwen Catala, co-éditeur avec Jean-François Gayrard de Numerik:)ivres.

Présentation de Reine(s) d’Astrid Monet par l’éditeur :

Clara et Georges. Georges et Clara. Deux êtres qui s’aiment et se cherchent, se trouvent, parfois, sans vraiment arriver à se comprendre. Avec Reine(s), le lecteur est amené à franchir 5 étapes de la vie de ce couple face à la question de l’engagement (Reine blanche, Destin de Reine, Reine psychédélique, Poudre de Reine et Reine sans armes).

Pour aller plus loin :

Extrait de la première nouvelle de Reine(s) : « Reine blanche » :

Georges s’installa sur une terrasse de l’appartement, plein ouest. Histoire de pouvoir fumer une cigarette tranquillement sans être aveuglé par le soleil qui cognait déjà très fort en ce début de matinée. Il pensait aux six heures de voiture qui s’offraient devant lui et en était consterné :

— Tu sais quand Julien lui a fait sa demande en mariage ?
— Non…
— Le soir du Nouvel An !
— Tu peux me passer la bouteille d’eau ?
— C’était important pour elle de porter le même nom de famille que sa fille…
— Elle a quel âge déjà, deux ans ?
— Et il a lui offert une très belle alliance…
— Tu as fait des sandwiches au jambon ?
Le désir fou de Clara pour le mariage.
Il la soupçonnait même de faire le tour des églises, d’attendre au coin des mairies. Lorsqu’ils étaient au marché le samedi matin et qu’un cortège de voitures passait en klaxonnant, elle s’arrêtait toujours, son concombre ou kilo de tomates en grappe à la main, l’œil légèrement humide. C’était en général à ce moment-là que Georges se dirigeait vers le stand des confitures biologiques. Le vendeur portait un large chapeau de paille et un tablier vert dont la couleur était déjà un peu passée. Derrière lui s’étalaient des bouteilles d’huile d’olive en bidon métallique ou en verre selon leur provenance et leur taux d’acidité libre. Une petite affiche expliquait : « L’olivier est un arbre robuste, presque immortel. Il nécessite un entretien constant afin qu’il puisse bénéficier d’une croissance régulière. » Clara demanda à Georges s’il avait vu comme la mariée était belle, tandis qu’il poursuivait en silence sa lecture : « Mais cet arbre ne s’adapte pas à tous les climats et terroirs. » Clara tenait à chaque doigt des sacs en plastique blancs et oranges prêts à craquer et parla avec la fromagère de la robe qu’elle aimerait porter, elle, à son mariage. « L’olivier est menacé toute l’année par de nombreux parasites. Chaque parasite identifié est ciblé par un pesticide adéquat. » : l’affiche flottait à présent devant les yeux de Georges.
Son refus du mariage était une réaction à l’entêtement de Clara. Disait-il. Georges avait peur de l’engagement. De cet engagement officiel, devant l’État, un maire, une famille ou un dieu même. La simple idée de devoir en référer à une tierce personne pour se séparer le tétanisait. Sans parler du coût des divorces. Trois fois le budget du mariage, dans le meilleur des cas. Non, vraiment, le mariage ce n’était pas pour lui. Et que Clara ne vienne pas lui dire qu’il y avait là un rapport avec le divorce de ses parents. Oui, il était né dans les années 70, et oui, il faisait partie de la première génération d’enfants de divorcés. Et non, il n’était pas contre à perdre un peu de sa liberté. Preuve en est, il souhaitait un enfant.

Clara arriva sur la terrasse. Elle se tenait devant la porte vitrée, Georges la regardait tout en observant son reflet. Il la voyait ainsi de dos, sa robe, blanche et jaune, échancrée, laissait voir une peau métissée caramel clair. Clara avait retenu ses cheveux en chignon, une mèche s’enroulait encore dans le haut de sa nuque.
— Tu me trouves comment ?
Elle ajusta nerveusement les plis du tissu sur ses hanches rondes puis se baissa pour fermer la lanière de ses escarpins. Sa robe s’étala autour d’elle. Georges pensa à un nénuphar, limpide et solitaire sur une étendue d’eau calme.
— Je te plais ?
Clara s’approcha de Georges. Sur la table en teck devant lui, elle prit toutes les affaires et les mit sur un plateau : deux verres, une bouteille de Chablis, une assiette, un cendrier. Ensuite, elle attrapa le paquet de cigarettes. Déchira un peu du papier argenté. Prit son chewing-gum de sa bouche entre le pouce et l’index. Elle le roula doucement. Jusqu’à l’obtention d’une jolie boule rose fade. Elle l’enveloppa dans le papier argenté et l’enfouit au fond des cendres et mégots vomissant du cendrier.
— Cette chaleur, c’est insupportable. Tu ne trouves pas ?
Clara souleva le plateau et se dirigea vers la cuisine.
— Il ne faudrait pas trop tarder si nous voulons arriver à l’heure.

© Reine(s) d’Astrid Monet, Numerik:)ivres, 2010.

28 mars 2011

Série Marc Pautrel #1 Un voyage humain (Gallimard, 2011)

Pour faire écho à son premier livre, je dirais que chaque texte de Marc Pautrel est une surprise. Auteur de plusieurs récits oniriques, poétiques et fantastiques chez différents éditeurs (Confluences, Atelier In8, publie.net), de deux courts romans (deux Vies) chez Gallimard dans la collection L’Infini et d’un essai sur l’écriture chez publie.net, il tient également sur son site un carnet quotidien et anime de manière plus irrégulière un blog. Auteur traditionnel mais aussi numérique, Marc Pautrel est avant tout un écrivain minutieux et opiniâtre. Le suivre au fil des jours à travers ses publications papier et numériques ainsi que dans son atelier est devenu, pour le lecteur que je suis, plus qu’une habitude : un geste important, une compagnie nécessaire. Il me semblait donc assez pertinent de lui consacrer une série de chroniques, profitant également de la parution récente de Un voyage humain (Gallimard) et du quatrième anniversaire de la naissance de son carnet. Cette série débute aujourd’hui avec la lecture de Un voyage humain ; elle se poursuivra avec L’homme pacifique puis avec Le moteur à os et autres récits et se terminera autour de La vie des écrivains classiques. Chaque chronique sera accompagnée d’un extrait à lire en ligne (les premières pages). Pour aller plus loin, n’hésitez pas à télécharger sur ePagine un extrait plus long, à visiter ses site et blog et à lire l’entretien de Bernard Strainchamps sur Bibliosurf.

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Série Marc Pautrel #1 Un voyage humain (Gallimard, 2011)

Téléchargez la version numérique sur ePagine.

C’est sans doute parce que sa manière de raconter des vies me rappelle celle de Pierre Michon que je me suis mis à aimer lire Marc Pautrel. Et il y aurait sans doute quelque chose à creuser là, dans cette filiation littéraire. J’ai également immédiatement aimé cette façon qu’il a de saisir un segment précis, de s’emparer de la vie d’un personnage au moment où ce dernier est amené à prendre une décision importante. Et bien souvent, ce moment-là de la décision a quelque chose à voir avec… la filiation justement. À lire ses romans mais également ses récits et son essai, cette problématique est omniprésente. On y reviendra donc souvent.

Je disais que les deux romans de Marc Pautrel (mais également nombre de ses récits) mettent en scène des personnages face à leurs choix. Certains les assument, d’autres pas ; certains les regrettent amèrement, d’autres ne seront jamais apaisés. Parmi les décisions à prendre, choisir de faire un enfant n’est jamais un acte neutre. Imaginez Bartleby face à cette question ! Si on devait poser cette question au personnage de Marc Pautrel (celui de Un voyage humain), il serait plutôt du genre à répondre « je ne sais pas », ce qui en soi est déjà une réponse parce que « le monde de l’avenir nous est inconnu, (que) nous ne savons presque rien sur la suite ». Mais répondant soudainement oui à sa compagne dans des circonstances très particulières, on comprendra pourquoi (au bout de trois semaines de « voyage humain ») cette décision entraînera des conséquences encore plus douloureuses — pour lui, pour le couple.

Un voyage humain, c’est donc ça : raconter l’attente d’un enfant du point de vue masculin avec une économie de moyens, en posant le mot juste, en évitant le pathos, le jugement, le conflit. C’est efficace. On ne reviendra pas sur le pourquoi du comment : lisez plutôt les premières pages, vous comprendrez tout des motivations de ce personnage plus complexe qu’il n’y paraît. Juste préciser que la suite de cette histoire aurait pu se dérouler en une suite de verbes : concevoir, imaginer, rater, recommencer, attendre, tester, choisir, regarder et toucher, réaménager… Sans vouloir non plus tout dévoiler (vous avez d’ailleurs peut-être déjà lu des notes de lecture sur ce roman), on peut juste dire que le narrateur, bien qu’il y ait un peu pensé au début, s’est tant jeté dans le fantasme de la paternité qu’il a fini par oublier que la vie et la mort étaient indissociables. Je dis ça parce qu’il m’aura fallu deux lectures pour voir en lui deux facettes d’un même personnage. J’ai d’abord fait ce voyage en sa compagnie et, comme lui, je suis resté tétanisé aux alentours du 14e chapitre. Mais lors de la deuxième lecture j’ai vu de l’égoïsme et de la naïveté chez lui. « Je n’étais rien, je suis devenu tout, et on m’enlève ce tout (…), ce futur et ce présent porteur de futur. », dit-il. « Je n’étais pas venu sur terre pour ça. », dit-il encore. Et pourtant, chaque prise de décision est un acte qui porte à conséquences ; on n’est pas ici dans la rêverie mais dans la réalité. « Elle n’est pas là et, même quand elle est là, elle reste avec son corps, le fonctionnement autonome de ce corps et le choix qu’il a fait, qui la préoccupe davantage que mes sentiments. », dit-il toujours, parlant de sa compagne. Il est une fois encore question de choix (celui que fait le corps à un moment donné) bien qu’il soit associé par le narrateur à un coup du sort. Même si ce qu’il souligne à plusieurs reprises dans ce récit est intéressant (cette difficulté pour l’homme de vivre la grossesse, forcément vécue de l’extérieur), on a plus d’une fois envie de dire à cet homme en colère qu’on ne devient pas père en trois semaines. Mais pour cela il faudrait reprendre le récit depuis le début et se souvenir dans quelles circonstances ce projet s’est fait.

Cet homme, en effet, n’est pas un pacifique, il utilise d’ailleurs le terme « guérilla » pour décrire son rapport au quotidien. En cela il est à l’extrême opposé de cet autre personnage, L’homme pacifique, dans lequel le narrateur dresse le portrait de son oncle et Parrain né en 1926 et mort quatre-vingts ans plus tard, homme qui face aux traumatismes (seconde guerre mondiale, mort prématurée des parents, mort de la femme de sa vie qui n’aura jamais pu avoir d’enfants…) préférera l’apaisement à la colère.  Mais on verra ça dans la prochaine chronique.

ChG

 

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Extrait du premier chapitre de Un voyage humain
Gallimard (L’Infini), 2011

1

Un jour, elle qui n’écrit presque jamais, elle m’envoie une lettre. Je suis bloqué dans la capitale, je ne reviendrai dans sa ville que dans deux semaines, le trajet est long, et cher, nous nous sommes séparés trois mois avant, puis nous nous sommes réconciliés, mais c’est peut-être fragile, je ne sais pas. Elle me reproche de toujours dire cette phrase : « Je ne sais pas. » Mais le monde de l’avenir nous est inconnu, nous ne savons presque rien sur la suite.
J’ouvre son enveloppe, j’aime recevoir du courrier à l’ancienne, et cette fois mon nom et mon adresse ont été tracés avec les belles lettres calligraphiées de son écriture à elle, une écriture de travailleuse manuelle avec des majuscules élancées et ornementées comme des lettrines. L’enveloppe contient une belle carte postale. Les mots qu’elle a écrits me bouleversent. Elle répond à une question que je lui avais posée il y a longtemps, avant l’été, avant que je claque la porte, définitivement croyais-je, exténué par notre vie. Elle me dit qu’elle a réfléchi, que c’est non par principe mais que pour moi, pour moi qui suis moi, ce sera oui, parce que c’est moi. C’est la lettre la plus courte et la plus belle que j’aie jamais reçue.
Cette carte postale me fait changer d’avis, elle me vrille et elle bascule mon axe. Si elle revient sur sa décision, alors moi aussi. Je suis prêt à changer de vie pour suivre sa décision. Je mesure l’effort qu’elle aura fait. Je la vois qui tourne et tourne et tourne pendant des heures, la nuit sans sommeil, la journée dans le vide à répondre à côté aux questions de sa grande fille, de son jeune fils, préoccupée, absente. Je la vois se concentrer, penser fortement en faisant toutes ces tâches ménagères qu’elle sacralise pourtant tellement d’habitude. Je la vois qui baisse enfin la tête, résolue, qui choisit une carte illustrée parmi celles qu’elle garde dans le tiroir à souvenirs de son bureau, et qui trace ces mots.
Je la vois qui colle le timbre sur l’enveloppe, écrit mon nom et mon adresse, à destination de cette grande ville qui lui déplaît, où pour rien au monde elle n’habiterait un jour. Je la vois qui descend l’escalier jusqu’à la cuisine, lace ses chaussures, sort dans la rue, descend la chaussée en pente jusqu’à la petite place et glisse l’enveloppe dans la boîte à lettres au jaune éclatant. Il fait très froid mais le ciel est magnifique, bleu acier avec un soleil éblouissant et venté, un grand souffle lumineux qui balaie les hauteurs de la ville. Il ne lui reste plus qu’à attendre deux jours, que je reçoive la carte, que je l’appelle, que je réponde, oui ou non, elle pense que oui, elle n’est pas sûre.

© Marc Pautrel, Un voyage humain, Gallimard (L’Infini), 2011

 

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Les quatre titres de Marc Pautrel disponibles en numérique sur ePagine :

Autres textes de Marc Pautrel non disponibles en numérique :

Pour aller plus loin :

26 mars 2011

2 romans de Rodrigo Fresán en numérique (Passage du Nord Ouest)

Les éditions Passage du Nord Ouest entrent au catalogue numérique avec deux des textes majeurs de Rodrigo Fresán : Vies de Saints et Mantra. Ceux-ci sont pour l’instant disponibles uniquement en PDF (sans DRM) sur Place des libraires numériques. Pour faire connaissance avec l’oeuvre de cet ovni de la littérature latino-américaine, vous trouverez infra un texte très éclairant de Vies de Saints présenté sur le site de l’éditeur et, pour Mantra, un extrait de l’excellente chronique écrite par Guillaume Vissac (auteur chroniqué ici) en 2007 sur son site. Qu’ils soient tous deux remerciés !

Présentation de Vies de Saints de Rodrigo Fresán par les éditions Passage du Nord Ouest.

Raconter des histoires terrestres, la plupart surnaturelles, mais en utilisant le langage religieux de la Bible était, comme on peut le lire dans la note finale de ce livre surprenant, l’intention déclarée de Rodrigo Fresán (Buenos Aires, 1963). Le résultat forme un ensemble de récits s’imbriquant les uns dans les autres, centrés sur des personnages qu’on croirait tout droit sortis d’une version psychologique – car leurs handicaps sont mentaux, pas physiques – du film Freaks, de Tod Browning, pour finir par constituer un roman mutant, extraterrestre, à mi-chemin entre le roman déconstruit et le livre de contes radioactif. Un livre qui par sa thématique extravagante (les élucubrations de plusieurs représentations anthropomorphes de Jésus-Christ, c’est-à-dire de Dieu, et d’un chasseur de saints hallucinés) pourrait faire penser à une version parodique et corrosive du Code da Vinci s’il ne lui était antérieur de plusieurs années. Un livre où l’existence d’un Être supérieur est une question sans intérêt face à la valeur de Dieu comme personnage et comme « machine narrative », un Deus ex machina dont la force symbolique est si forte qu’elle autorise l’attaque la plus égrillarde et la plus crue. Un livre inclassable, conceptuellement et stylistiquement baroque, dont les principes formels se rattachent, comme nous le verrons plus loin, au postmodernisme, mais qui, de par ses caractéristiques propres, occupe une place à part au sein de l’œuvre, en soi-même étrange et provocatrice, de Fresán. Le complexe et foisonnant univers fresanien y est un référent essentiel et, comme cela est expliqué à la fin, nous pouvons découvrir dans ses pages de nombreuses clés pour l’aborder : on y trouve la préfiguration du roman Mantra, la création de la ville errante de Canciones Tristes, déjà présente dans Esperanto, on y retrouve la Fondation et le rockeur La Roca, connus depuis le magnifique recueil de nouvelles L’Homme du bord extérieur, mais comme nous n’avons pas pu confronter cette nouvelle édition avec la première, datant de 1993, nous ne pouvons pas savoir quelles apparitions sont là depuis le début et lesquelles font partie des « inserts » que l’auteur reconnaît avoir glissés a posteriori (ce qu’il a fait aussi dans la deuxième édition de L’Homme du bord extérieur ou la quatrième édition, française, de La Vitesse des choses.)

Vies de saints est, avec Mantra et Esperanto, une des œuvres majeures de Fresán, ce qui revient à dire de toute la littérature en langue espagnole récente. Cumulant l’ambition démesurée et vitriolée de Mantra, la désolation et la musique d’Esperanto, Vies de saints est un collage de cauchemars, débordant de ces trouvailles dont Fresán a le secret : « Le monde des autres a disparu, comme le nitrate de ces films muets où tous les personnages trébuchent et courent derrière quelque chose dont ils ne savent pas bien ce que c’est. » « Au début était le Verbe et le Verbe était croire. » « Il me dit […] de lui demander ce que je voulais. Je lui demandai si Dieu existe. Il me répondit que l’important n’était pas que Dieu existe mais que ce soit un grand personnage. Je lui rétorquai que ce n’était pas une réponse. Il me répondit que si j’y réfléchissais un peu, ma question n’était pas non plus une question. » Dans un passage, un des personnages fait allusion à la condition fragmentaire de toutes les histoires, et de toute narration possible. Disons que, à mi-chemin entre le roman choral et le livre de nouvelles entrecroisées, Vies de saints est un grand balbutiement, où le bégaiement consiste non en la répétition de mots mais en la reproduction de boucles stylistiques, en omettant les interjections. L’auteur a recours à des éléments syntaxiques et sémantiques « samplérisés », qui donnent une consistance homogène à son style. Fresán crée ainsi (rendant au passage hommage à l’un de ses maîtres, Burroughs) une poétique dont il applique l’esthétique non seulement au récit mais à la narration même. Comme l’a écrit Carmen África Vidal, dans le récit postmoderne « le texte finit par être un objet sans vecteur […] c’est une production, un résultat qui paradoxalement se trouve en état de flux constant, complètement dépourvu de centre ou d’origine […], un cumul de fragments apparaît, une série discontinue, rien ne reste définitivement, seulement le devenir essentiel du fragment ». (Vers une pataphysique de l’espoir. Réflexions sur le roman postmoderne, université d’Alicante, 1990, p. 39.) À ce propos, les allusions à la nécessité d’un mouvement perpétuel sont suffisamment révélatrices de cette condition de « flux constant » du texte fresanien, même si plus que de flux conscient on pourrait parler de « flux d’inconscience » : plus Artaud que Woolf. Mais le postmodernisme, dans Vies de saints, ne se limite pas aux aspects formels. Le livre est truffé d’innombrables anecdotes égrillardes et de désopilantes scènes d’un surréalisme seulement comparable à celui de Greg Saunders, qui pourraient amener certains lecteurs à penser que Fresán devrait consulter un psychiatre (ou un psychanalyste), mais les choses ne sont pas si simples. Rien dans ce réalisme hallucinogène n’est désorganisé. Le genre de folie de ce livre, comme d’autres de Fresán, n’est pas une névrose mais une psychopathie : c’est un esprit froid qui programme ces implacables et sérieuses énormités, avec une cosmovision très cruelle de l’humanité, dans la lignée de Ballard. Même chose pour l’apparent chaos de références. Les livres de Fresán sont une caisse de résonance de la culture pop de son époque : musique, paroles et images rock, séries B, films en noir et blanc et en technicolor, littérature pulp et bonne science-fiction, pop-art, mythes créés ou sacralisés. Toute cette globalisation iconographique entre dans l’œuvre de Fresán – et c’est ce qui le distingue des autres écrivains – consciemment et joyeusement, il savoure l’examen de ces matériaux dont la frivolité contraste avec le naturel mélancolique et un peu fataliste de l’auteur. Fresán est « actuel » et fashion par légitime défense, pour ne pas se laisser vaincre par l’accablement et éviter d’écrire vingt suites au Livre de l’intranquillité de Pessoa ; comme le fait remarquer C. África Vidal, dans le roman postmoderne la tragédie n’est pas bien vue, et son absence est vécue comme un « déchirement » (op. cit., p. 41). Il est préférable d’adopter la poétique de Burroughs et de faire de la littérature un lieu où reconnaître la dissolution du monde et la volonté de « le reconstruire en constructeur absurde, décadent, parodique ou personnel, mais, en tout cas, créatif » (Ibab Hassan, The Dismemberment of Orpheus, Oxford University Press, New York, 1971, p. 98). Cette tension entre le métaphysique et le banal, cette conception microscopique du grand, rend l’écriture de Fresán unique, son discours sait opérer le miracle de faire alterner des éléments très dangereux sans brusquerie ni interruption, en aiguisant leurs arêtes avec ironie. L’agilité proverbiale de ces pages éblouit le lecteur, qui saute le plus naturellement du monde d’une image théologique à une autre de dessin animé, sans marquer de différences stylistiques. Fresán est le summum de la postmodernité, certes, mais sa frivolité est contrebalancée, son irrévérence est solennelle et son ironie triste, ce qui nous oblige, nous, lecteurs, à regarder au-delà de ce qui nous est raconté, pour découvrir ce qu’il veut nous dire. Comme Ronald Sukenick dans The death of the novel (1969), Fresán croit qu’il faut faire des livres ludiques mais, contrairement à lui, il ne pense pas que cela exclue la possibilité d’une « grande œuvre ». Sa façon d’unir ces deux extrêmes est claire : parler de façon ludique des choses profondes et graves qu’il veut aborder. Et ce que souhaite évoquer ici Fresán, de façon déguisée mais pas cachée, est peut-être la rapacité de l’être humain, capable de monter en grade dans une Église pour satisfaire non sa foi mais sa soif de pouvoir. Peut-être veut-il nous dire aussi que l’histoire humaine n’est qu’apparence, notre vie bruit et fureur, et tout pouvoir – terrestre ou divin – un assassinat. Des sujets presque shakespeariens, très sérieux, des chansons tristes que Fresán ne peut ni ne veut raconter d’une autre façon. Et c’est très bien comme ça.

© Passage du Nord Ouest, site Lekti-écriture.

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Chronique de Mantra de Rodrigo Fresán par Guillaume Vissac

Il y a des livres que l’on sait extraordinaires avant même de commencer à les lire. On le sait. C’est tout. Ça ne s’explique pas. Mantra est de ceux-là. Je ne connaissais ni l’auteur, ni le livre avant de tomber dessus par hasard, un jour de janvier 2007, à la Fnac, alors que je cherchais des livres nouveaux capables de me sauter à la gorge. Ce jour-là, j’ai trouvé Mantra. Ça tient probablement au hasard, au titre étrange, au résumé bien foutu, à ces quelques phrases prises au hasard et qui intriguent, à la couverture énigmatique. Ça tient, aussi, parfois à ce genre de trucs… Toujours est-il que ma lecture de ce roman de Rodrigo Fresán a confirmé ce que je savais déjà : Mantra est un livre extraordinaire.

On ne peut pas vraiment dire que Mantra raconte une histoire ; il serait plus juste de dire que Mantra raconte des histoires. Une par partie, tout d’abord, au nombre de trois, et autant de narrateurs qu’il y a de parties, même si ce niveau là, il faut bien l’avouer, rien n’est clair. Au-delà du découpage triple du récit, le roman s’axe sur un concept séduisant : s’attaquer à la représentation littéraire d’une ville, en l’occurrence, celle de Mexico. Et pour représenter Mexico, rien de mieux que de s’embarquer (embarquer est réellement le terme qui convient, en témoigne le « bon voyage » lancé par l’auteur en préambule de son roman) dans un récit foisonnant, luxuriant, souvent complètement décalé, parfois aberrant ou incohérent, mais « résolument génialiforme » pour reprendre les expressions idiomatiques du roman.
Pour partir en quête de Mexico, Fresán choisit plusieurs systèmes qui lui permettent de contourner le problème de la représentation (comment retranscrire une ville tentaculaire dans un roman ?), parmi lesquels se dégage le personnage de Martin Mantra, véritable oeil du cyclone dans le roman. Martin Mantra, personnage-clé que recherche le narrateur (les narrateurs successifs) de l’oeuvre, Martin Mantra petit garçon à grosse tête qui filme tout ce qu’il voit grâce à la caméra qu’il a fixée sur son crâne. Martin Mantra, diable faiseur de fiction, personnification de l’Art et de la Vie, représentation humaine de Mexico de part sa double initiale (M. M. comme Mexico, Mexico ; la ville et le pays réunie dans le même mot) ; Martin Mantra qu’on cherche et ne trouve jamais, ce qui permet, heureusement, de retourner en arrière, pour mieux se remettre à le chercher, et échouer avec plaisir.
On ne peut pas dire que Mantra raconte une histoire, non. Des intrigues sont racontées, toutes plus diverses les unes que les autres (des histoires de piscines, de revolver, de suicide subliminal, de momie en métal, des épisodes de la Quatrième Dimension qui n’existent pas, des films qui existent, des anecdotes, des légendes aztèques, des récits de conquistador, des histoires de religion, de croyance et de morts, une apologie des catcheurs masqués, un petit garçon avec une caméra sur la tête…), mais on ne peut jamais rien résumer, on ne peut jamais réduire Mantra à un seul élément. C’est sans doute ce qui fait son charme. Le roman de Rodrigo Fresán rend ainsi parfaitement compte d’un Mexico comme « tumeur géographique », comme il est dit dans le livre…

Si la première partie du roman peut apparaître assez classique (et encore), c’est le coeur de l’oeuvre qui a tendance à dérouter : celle-si ne suit pas l’ordre chronologique habituel des narrations normales, elle prend la forme d’un abécédaire tentaculaire (ainsi que l’explique le premier extrait proposé quelques lignes plus bas), sorte de guide touristique de l’impossible (en partant du principe que la ville décrite par ce guide soit totalement étrange et barrée) qui réunit suffisamment d’éléments sur Mexico (réels et fictifs) pour parvenir à bâtir un labyrinthe superbe, dans lequel non seulement on prend plaisir à se perdre, mais dont on espère secrètement ne jamais pouvoir ressortir. Et le charme opère instantanément. L’agencement de ces « articles » classés par ordre alphabétique étant aussi bien pensé que ces derniers sont bien écrits, le problème de la cohérence de l’ensemble ne se pose jamais. Bien vite (très vite), on s’habitue tout à fait à ce mode de narration. Cela devient évident. Le temps, du coup, s’interrompt pour prendre la forme circulaire du temps mexicain si particulier, de là s’enchaînent les bouts d’histoires, les dialogues perdus, les réflexions, les anecdotes réelles sur des personnages historiques, les anecdotes fausses sur des personnages fictifs (et inversement), etc.

ALFABETICO (ALPHABETIQUE)
(L’ordre)
Non, ce n’est pas sûr et rien ne permet de l’affirmer, Marìa-Marie, que ta vie tout entière défile sous tes yeux comme une émission de télévision bourrée jusqu’aux antennes d’amphétamines pendant ta dernière seconde de vie. Ce qui se passe, ce qui s’est passé (en tout cas pour ce qui me concerne) est bien différent : à la fin du début et au début de la fin apparaît Rod Sterling, le présentateur de The Twillight Zone – tu te rappelles, Marìa-Marie ? – et il t’informe que désormais, certains fragments de ta biographie vont être repaginés. Par ordre alphabétique pour qu’on puisse te consulter plus facilement à l’avenir. Tu y crois ? On te consigne sous forme d’entrées encyclopédiques plus ou moins longues, on te divise en doses homéopathiques d’informations. Dans la langue de l’endroit où tu es décédé, qui plus est. Aïe, Marìa-Marie : heureusement que tu m’as appris l’espagnol, sans quoi je ne comprendrais plus ni ma propre histoire, ni ma propre vie ou ma propre mort, qui sont les choses les plus personnelles que je possède. L’histoire de tout individu, sa vie entière, peut connaître beaucoup de maîtres différents, commes certaines compagnies multinationales dont le paquet d’actions est divisé. Comme Snob, par exemple.
En revanche, la mort n’appartient qu’à celui qui meurt.
On comprendra aisément qu’aucun vivant n’a intérêt à investir dans une chose morte dont on lui retirera tôt ou tard la propriété.

Rodrigo Fresán, Mantra, Passage du Nord-Ouest, P. 152

L’écriture de Rodrigo Fresán, elle, m’est presque déjà familière, comme si elle découlait naturellement d’un mouvement général qui va à la fois vers le réalisme magique (« irréalisme logique ») et le verbe épuré, la formule rituelle, le slogan effréné et efficace. Cela n’est pas sans me rappeler la dangerous writing de Spanbauer ou le style incisif et corrosif de Palahniuk, comme si tout le monde s’était donné le ton pour écrire ce que moi j’avais envie de lire (et ce n’est pas plus mal) !
Le parti pris narratif du livre lui-même permet également une plus vaste maîtrise du sujet : l’intrigue étant tellement éclatée qu’il n’en subsiste que des fragments dispersés dans le désordre, le roman s’axe de fait beaucoup plus sur les personnages eux-mêmes, constamment évolutifs, jamais réellement fixés quelque part – en témoigne les variations que subit le narrateur tout au long des cinq-cent pages de l’oeuvre – et sur les impressions, le décors, l’univers. L’écriture de Fresán s’apparente du coup à une passerelle psychédélique vers des terres rougeoyantes, des temples syncrétiques et des morts ressuscités. Mexico transpire sous ces pages et se dégage de ces mots classés par ordre alphabétique. Non pas la Mexico réelle, bien sûr, mais une autre Mexico (« La Nouvelle Tenochtitlan du Tremblement de Terre »), fictive, superbe, horrible, infernale, emmêlée, insurmontable dont la devise pourrait être ce dyptique très court classé à la lettre « C » et que je vous invite à découvrir :

CLICHÉ
(Étranger)
Devenir fou dans la ville de Mexico sous les regards à la fois pieux et satisfaits des mexicains.

CLICHÉ
(Mexicain)
Regarder d’un air à la fois pieux et satisfait les étrangers devenir fou dans la ville de Mexico.

Mantra, Ibid, P. 201

Mantra, c’est également un roman plein de surprises et de bonnes idées, comme par exemple ce passage entier où le narrateur décrit l’histoire du Mexique en énumérant les évènements clés (et parfois fictifs)… à l’envers. Véritable bijou d’anthologie, ce passage n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de trouvailles ingénieuses, d’expérimentations littéraires et de réussites esthétiques. Mantra s’apparente finalement à un puzzle, un puzzle particulier où chaque pièce, chaque motif, pourrait en réalité s’imbriquer à n’importe quel autre endroit du dessin général. Chaque passage fait partie d’un tout, mais d’un tout sans forme, un tout sans temps, un tout tellement malléable qu’on peut le tordre à loisir pour mieux le rendre sien. Ce principe du cut-up, Rodrigo Fresán (ou plutôt son narrateur) l’explique lui-même très bien, dans un passage de la lettre « C » (encore) qui, justement, s’intitule…

CUT-UP
(De Burroughs)
De toute manière, après avoir travaillé dans la publicité, j’ai été un moment dans l’armée. J’ai été réformé honorablement pour m’essayer aussitôt après à tous les métiers qu’on exerce en temps de guerre : barman, dératiseur, reporter, divers postes dans des usines et des bureaux.
Et après, Mexico City, un endroit sinistre.

William Seward Burroughs II,
Interview in The Paris Review (1965)

Mexico DF est la ville la plus cut-up du monde. C’est sûr. Je ne connais pas Hong Kong (je ne connaîtrai jamais Hong Kong), mais je ne crois pas qu’elle lui arrive à la cheville.

Mexico CU :
Le cut-up en tant que nouveau langage où tout est fragmenté, où les histoires commencent là où elles se terminent, sans respecter l’ordre chronologique des faits. L’important, c’est de tout mettre par écrit, vite, avant que le récit disparaisse ou sombre dans l’oubli. Soumettre chaque instant au plus grand nombre possible de variations dont chacune serait présentée sous un angle intéressant et également justifiable. Modifier sa façon de lire, de voir un film, de penser. Altérer d’abord le nerf optique et, à partir de la pupille, atteindre le cerveau et reprogrammer tout le système nerveux. Laisser ainsi des mots, des dates et des sentiments en dehors. En tant que mode de vie, le cut-up ne fait pas autre chose que rendre le processus psychosensoriel explicite et clair, comme sur ces dessins en noir et blanc où chaque chiffre correspond à une couleur différente. Je me rappelle être assis dans une cafétaria, à New York. Je prends mon petit déjeuner dans un compartiment. Je me rappelle m’être demandé ce qu’on ressentait dans cette ville à force d’être constamment compartimenté, de passer d’une caisse à une autre. J’ai regardé par la fenêtre et vu s’avancer dans la rue un camion gigantesque puis, cut-up : coordonner ce qui se passe à l’extérieur de ce que l’on pense. Tel est mon message : gardez les yeux ouverts. Ce ne sera pas simple. Il n’est pas facile d’éliminer la puissance énonciative de certaines phrases qui fonctionnent l’une à côté de l’autre afin de les désactiver, de les transformer en son, en musique d’accompagnement pour un autre paysage. Décider, choisir une alternative, être les maîtres de notre propre création », dit un vieil homme, un très vieil homme qui ressemble à la momie craquante d’un pharaon égyptien. Je sais de qui il s’agit.

Mantra Ibid, P. 209-210

Extraordinaire, je le confirme. Mantra est l’un de ces rares livres qui dépassent leur condition de livre pour devenir un univers à part-entière. Ce n’est pas un « livre dont on aurait dit qu’il avait uniquement été écrit pour moi », ni même un « livre que j’aurais souhaité écrire moi-même », c’est plus étrange encore, ça va au-delà de ces simples considérations. Mantra est un livre en perpétuelle évolution, en perpétuel renouvellement. Un livre que je pourrais lire des dizaines de fois à la suite sans en capter les redondances. Un livre interminable et qui ne finit jamais. Un livre pour lequel j’ai été incapable d’écrire moi-même une critique cohérente et organisée. Un livre pour lequel je n’ai pas pu me restreindre et pour lequel j’ai cité trois passages différents (record !) dans ma critique. Un livre qui restera dans ma tête encore longtemps. Un livre qui mériterait qu’on lise tous les autres livres, parce que l’on sait que cette soif-là ne sera plus jamais étanchée. Et si vous le lisez à votre tour, ce livre, alors je n’ai plus qu’une seule chose à vous dire : bon voyage.

© Guillaume Vissac, juillet 2007.

24 mars 2011

Sciences humaines/Petit futé/Prix littéraires

Lire comme quatre aujourd’hui avec les Éditions des Sciences Humaines, les guides de voyage du Petit Futé et deux lauréats de prix littéraires attribués la semaine dernière : Victor Cohen-Hadria et Nicolas Fargues.

Les Éditions des Sciences Humaines

Il y a quelques mois on annonçait que Les Éditions Sciences Humaines avaient commencé à numériser leur fonds (collections « Ouvrages de synthèse », « Petite Bibliothèque de Sciences humaines » et « Dossiers de l’éducation » notamment). Depuis quelques semaines, dix ouvrages ont été mis en vente sur ePagine (en ePub), sur Place des libraires numérique et sur les sites des libraires-partenaires (en PDF et ePub). On retrouvera ici quelques grands noms dont Michel Wieviorka, Pierre-Noël Giraud ou encore Jean-François Dortier. Tous ces titres sont proposés sans DRM et coûtent entre 8 et 19 euros. Les éditeurs annoncent que quinze titres supplémentaires seront mis en vente au printemps et que le reste du catalogue arrivera au dernier trimestre 2011.

Partir avec le Petit Futé

Plus de 130 guides Petit Futé ont récemment intégré le catalogue numérique. Compris entre 2.99 € et 6.99 €, ils sont disponibles en ePub et sans DRM. Grâce aux différentes collections proposées, chacun devrait pouvoir dénicher le guide qui correspondra le mieux à une destination (ville, département, région, pays), à une durée et à un type de séjour précis. Pour l’heure vous trouverez, parmi les villes et départements français, 11 références dans la coll. City guides, 7 dans la coll. Départements et 1 dans la coll. Région ; parmi les villes et pays du monde 20 titres sans la coll. City trip, 29 dans la coll. City guide monde et 61 dans la coll. Country guide ainsi que deux guides Thématiques (guide de l’écotourisme et Paris Resto).

Prix des Libraires 2011

Le 57e Prix des libraires a été décerné lundi 14 mars à Victor Cohen-Hadria pour son roman Les trois saisons de la rage (éd. Albin Michel), « un de ces romans-fleuves où l’on s’enfonce et se perd, étonné par la multitude des personnages, gourmand de leurs destins hauts en couleur dans cette mystérieuse Normandie du milieu du XIXe siècle… » (Fabienne Pascaud, Télérama). Ce roman, disponible en ePub avec DRM, a également obtenu le prix du Premier roman 2010.

Prix France Culture-Télérama

Le 6e Prix du livre France Culture-Télérama a été décerné mardi 15 mars à Nicolas Fargues pour son roman Tu verras (éd. P.O.L) dans lequel il explore les affres de la relation père-fils. Déjà plébiscité par la critique avec One Man Show en 2002, c’est avec J’étais derrière toi en 2006 que Nicolas Fargues a connu son plus grand succès. Outre Tu verras, deux autres romans de Nicolas Fargues publiés chez P.O.L figurent au catalogue numérique en ePub avec DRM : Beau rôle et Le roman de l’été.

ChG

 

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