Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

31 décembre 2010

Coup de coeur de fin d’année #5 Antonio Casilli (Les liaisons numériques)

Parmi tous les livres numériques mis en ligne ces derniers mois, cinq d’entre eux font partie des « coups de coeur de fin d’année » d’ePagine. Comme tous ces textes ont été chroniqués sur ce blog, cette semaine sera entièrement consacrée à eux. Bien entendu, notre fin d’année ne se résume pas seulement à ces cinq titres-là. D’autres romans, d’autres essais, des livres jeunesse, des polars, des recueil de nouvelles fantastiques,… auraient pu être cités ici. Vous retrouverez donc la totalité des livres mis en avant par ePagine sur la page d’accueil du site. Neuf autres tables vous attendent : Noël rêveur (livres jeunesse), Noël primé (tous les prix littéraires 2010), Noël littéraire (récits, nouvelles et romans francophones soutenus par ePagine), Noël à l’étranger (romans traduits), Noël noir (polars, thrillers, romans noirs…), Noël imaginaire (SF, fantastique, fantasy, bit-lit…), Noël classique (petits prix), Noël de l’honnête homme (sciences-humaines) et Noël érotique (pour soirées cheminée).

Les cinq coups de coeur de fin d’année d’ePagine :

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reprise de la chronique du 26 novembre 2010.

Le sociologue et chercheur Antonio A. Casilli vient de publier au Seuil un essai remarquable intitulé Les liaisons numériques dans lequel il examine l’espace, le corps et les liens via les enjeux culturels d’Internet. Les premières pages de cet ouvrage peuvent être feuilletées chez son éditeur via Eden-Livres. Pour le télécharger dans son format numérique (pdf et epub), rendez-vous sur ePagine et les sites des librairies partenaires. Vous pourrez ensuite le lire sur votre ordinateur, votre livre électronique (Bookeen, Sony,…), votre iPad ou encore votre iPhone.

C’est en tant que chercheur et sociologue qu’Antonio A. Casilli a choisi d’aborder dans Les liaisons numériques (sous-titré « Vers une nouvelle sociabilité ? ») les technologies de l’informatique (Internet d’information et de communication). À partir des méthodes et outils des sciences sociales (dressés en fin d’ouvrage), il décrypte comment l’espace, le corps et la sociabilité (les liens) façonnent les enjeux culturels d’Internet : « La société en réseaux [peut-être lue] comme un espace social où des corps interagissent pour créer des liens de coexistence », écrit-il. Se posant la question suivante : « Comment habiter ce nouvel espace ? », il se met alors en route. À travers ses enquêtes de terrain, ses entretiens, ses analyses, ses tests sur le Net (sur Facebook par exemple où il démontre comment maximiser son capital social par la mise en scène de soi) ou encore ses cas pratiques (via les rencontres amoureuses en ligne, autre exemple), il parvient à définir dans son essai ce que sont ces nouveaux territoires après avoir tordu le cou aux idées reçues et montré comment, avec nos pratiques liées aux nouvelles technologies, nos rapports à l’espace, au corps et aux liens sociaux ont été sérieusement modifiés (l’espace privé devenant public et inversement, les distances se rétrécissant…). J’ai beau baigné depuis une bonne année maintenant dans la blogosphère et les réseaux sociaux, j’avais peur, avant de me lancer dans cette lecture, de ne pas tout saisir. Accessible, intelligent, clair, drôle, passionnant, référencé (pour ceux qui voudraient aller plus loin), je l’ai lu en trois soirs (une soirée dédiée à chaque partie).

Trois parties donc : 1. Espèces de (cyber) espaces, 2. Quête de corps, quête de soi et 3. La force des liens numériques.

 

Dans la première partie, l’auteur s’attache d’abord à montrer que le vocabulaire propre à Internet est en grande partie lié aux mouvements, aux déplacements, aux lieux, autrement dit à la notion d’espace, mais également emprunté aux domaines de la géographie, de la maison, de la navigation ou encore de l’astronomie. L’espace c’est aussi, via le Networking social, le rapport à l’intime et au collectif, entre le désir de tout partager, le souci de confidentialité et la peur du « Big Brother » – sachant qu’en effet les sphères privées et publiques sont de plus en plus étroites et que « les ordinateurs changent notre façon d’habiter les lieux de notre quotidien, [qu'ils sont aussi des] « lieux d’expression de nos personnalités, goûts, intérêts », écrit Antonio A. Casilli. S’il n’évince pas la notion de domesticité, l’auteur relève également deux valeurs importantes, toutes deux liées à ces nouvelles pratiques, celles du « don » dans la circulation des ressources et de l’information (notion de communauté liée au don de temps et d’énergie) et « d’hospitalité » dans l’idée d’accueil, de collectivité et d’ouverture aux autres (soif de reconnaissance immédiate). Plus loin il sera question d’entre-référencement, de l’accord entre espaces réels et espaces virtuels, de la notion d’espace double, de l’agora qui n’est « plus un endroit où le citoyen se rend » mais chez lui (d’ailleurs, en rencontrant des activistes du Net, il montrera comment, avec le web, les perspectives spatiales modifient l’engagement politique). Une question pour terminer cette partie : « Comment se tailler des territoires d’autonomie personnelles, des espaces propres ? »

2. Dans la deuxième partie (ma préférée), il sera question de la mise en scène et de la réappropriation de son corps via les réseaux sociaux : comment avec sa présence sur le Net (notamment avec les poke, émoticones, photo…) rassurer l’autre ? En reproduisant nos habitudes, nos gestes, par le clin d’oeil, le côté tactile, l’anecdote, le jeu de mots… Ou bien encore avec les avatars où les « corps virtuels deviennent miroir de ce que nous attendons aujourd’hui de nos corps réels. » L’auteur fait alors un parallèle intéressant avec le texte gnostique (corps physique et corps immortel) : « le corps devient un palimpseste qu’on réécrit au fil des rencontres » et cite Levinas qui aurait dit que le corps est un hôte qui accueille et incorpore les autres. Plus loin, vous ferez connaissance avec la machine qui régurgite de la chair (Sonia/Olivia) ainsi qu’avec les performances et la « poétique de l’interface » de l’artiste australien Stelare (et sa double tête) où l’interaction avec les autres passe par l’informatique, et apprendrez avec lui comment « s’autoriser à prendre le pouvoir sur son propre corps ». Il aborde enfin la question sous l’angle du corps médical, sachant qu’il y a une « guerre entre la vision médicale du corps et l’imaginaire des technologies numériques » (avec exemples handicap et technologies, anorexie…) et vous emmènera vers la médecine 2.0… Je termine cette deuxième partie sur une question qui revient souvent dans les discussions : Le corps physique disparaîtra-t-il au profit du corps virtuel ? (pour connaître la réponse du sociologue, vous savez quoi faire ?)

3. La troisième partie de l’essai d’Antonio A. Casilli parle du lien, notamment du lien social sur Internet qui oscille entre deux extrêmes : un isolement angoissant et la collectivisation forcée de l’identité et des infos privées (voir les otaku (« murés »), ces internautes coupés du monde réel au Japon). Et l’auteur de se demander : Quelles formes sociales trouver entre ces deux extrêmes ? Il reviendra également sur certaines idées reçues (sur la différence entre le face à face et la relation virtuelle, sur les effets désocialisants du web…) en prenant comme exemple des pratiques et des études menées aux USA ainsi que l’histoire de cette jeune femme qui, suite à un tremblement de terre dans la province du Sichuan, n’avait plus de nouvelles de sa famille ; il nous redira ce qu’est le friending (ce modèle idéal du lien social sur le web) et analysera la notion de confiance en l’autre en ligne où il sera question des déviances numériques et autres comportements anti-sociaux (trolls, agresseurs, harceleurs).

Antonio A. Casilli est sociologue et chercheur au Centre Edgar-Morin (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris). Né en 1972 en Italie, après une tesi di laurea en économie politique à l’Université Bocconi de Milan, il entreprend un master en conception multimédia et ensuite, un doctorat en sociologie à l’EHESS. Ses recherches portent principalement sur le corps, la santé et les usages informatiques. Il a mené plusieurs terrains d’enquête internationaux (notamment aux États-Unis, en Chine et au Brésil). Depuis 2009, il coordonne un projet de recherche sur les réseaux sociaux en ligne de jeunes européens atteints de troubles des conduites alimentaires. Il anime le blog de recherche Bodyspacesociety. initialement conçu comme un journal d’écriture pour l’ouvrage Les liaisons numériques, au fil des années ce blog est devenu un lieu d’échange et de réflexion critique sur la façon dont le corps, l’espace et la sociabilité façonnent les enjeux culturels d’Internet. Il fournit des mises à jours en temps réel sur les activités de recherche de son auteur, ses interventions publiques, ses publications et ses passe-temps abstrus – qui vont des vers géants du Brésil à la musique punk soviétique. Vous pouvez également le retrouver sur le site dédié aux liaisons numériques ainsi que sur Twitter.

Christophe Grossi

30 décembre 2010

Coup de coeur de fin d’année #4 Herta Müller (La bascule du souffle)

Parmi tous les livres numériques mis en ligne ces derniers mois, cinq d’entre eux font partie des « coups de coeur de fin d’année » d’ePagine. Comme tous ces textes ont été chroniqués sur ce blog, cette semaine sera entièrement consacrée à eux. Bien entendu, notre fin d’année ne se résume pas seulement à ces cinq titres-là. D’autres romans, d’autres essais, des livres jeunesse, des polars, des recueil de nouvelles fantastiques,… auraient pu être cités ici. Vous retrouverez donc la totalité des livres mis en avant par ePagine sur la page d’accueil du site. Neuf autres tables vous attendent : Noël rêveur (livres jeunesse), Noël primé (tous les prix littéraires 2010), Noël littéraire (récits, nouvelles et romans francophones soutenus par ePagine), Noël à l’étranger (romans traduits), Noël noir (polars, thrillers, romans noirs…), Noël imaginaire (SF, fantastique, fantasy, bit-lit…), Noël classique (petits prix), Noël de l’honnête homme (sciences-humaines) et Noël érotique (pour soirées cheminée).

Les cinq coups de coeur de fin d’année d’ePagine :

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reprise de la chronique du 16 décembre 2010.

La bascule du souffle de Herta Müller (Gallimard, coll. Du monde entier) est un roman hors catégorie qui (pour moi) rejoint les plus grands textes sur l’univers concentrationnaire. Ci-dessous, après ma note de lecture, vous trouverez un extrait du roman ; ce chapitre, intitulé « le bonheur des camps » (où forme et fond donnent tout leur sens au projet d’Herta Müller), est sans doute l’un de ceux qui m’a le plus subjugué. Dernière chose : ce textes d’Herta Müller fait partie des quinze romans traduits que ePagine a mis en avant sur sa table « Noël à l’étranger » que vous trouverez en page d’accueil du site. Bonne lecture.

En 2001, Herta Müller commença à s’entretenir avec des gens de son village, des Allemands de Roumanie, qui dès 1945 avaient été déportés par les russes dans les camps de travaux forcés afin de participer à la « reconstruction » de l’URSS, dont Oskar Patior. Ce dernier ne fit pas que lui confier ses souvenirs. Rapidement lui et Herta Müller (sa mère y avait été également internée) décidèrent d’écrire un livre à quatre mains. Malheureusement Oskar Patior mourut avant d’avoir achevé le texte. Ce qui était un « nous » devint un « je » et le « je » de fiction un certain Léo, jeune homme qui, soixante ans après les événements, revient soudain dans La bascule du souffle et avec détails sur ses cinq années passées au goulag (de 1945 à 1950) tout en racontant le retour impossible à la vie.

Je n’avais pas encore lu Herta Müller (prix Nobel de Littérature 2009) et ne peux simplement que regretter de ne pouvoir la lire dans sa langue. Car, quel souffle (pas que dans le titre d’ailleurs) ! Quelle force contenue dans cette écriture ! Voyez un peu : « Le coin droit de sa bouche se mit à trembler, puis quitta son visage, à croire que le fil rattachant le rire à la peau s’était cassé. » Ou encore ça : « Je porte des bagages qui ne font pas de bruit. Depuis bien longtemps, mon bagage de silence est si profond que je ne pourrai jamais tout déballer. Quand je parle, je ne fais que m’emballer dans un autre bagage de silence. »

Bien sûr à la lecture de ce texte reviennent d’autres textes essentiels sur les univers concentrationnaires. Néanmoins c’est la première fois que je lis un texte écrit par une fille de déportée (qui a toujours tu cela – la honte d’être associée aux nazis) qui s’inspire des souvenirs d’un autre déporté, Oskar Patior, pour décrire en détail le quotidien de Léo et des siens (Le Coucou ou encore Katie le Planton – simplette et robuste). C’est la première fois aussi que je lis un texte sur les « Malgré nous » roumains.

Léo ne peut que revivre ces cinq années-là, impossible de jeter cette peau. Magnifique travail de l’auteur sur le temps par la matière, le concret : son quotidien (les vols, les trocs, les morts qu’on dépouille, les peupliers, la faim, le labeur, les poux et les punaises, le passage des saisons, le linge, les sacs de ciment, la mendicité, la pelle en coeur qui sert à décharger le charbon et l’ange de la faim, les recettes de cuisine qu’on s’échange alors que tout le monde (la peau sur les os) meurt de faim), ses souvenirs (sa famille, la haine envers le frère de substitution, ses premières expériences sexuelles), ses rencontres (ceux qui arrivent, résistent ou meurent, ceux qui s’en sont sortis (manière de dire), sa rencontre avec cette vieille dame qui lui offre un mouchoir et une soupe). Soixante ans ont passé mais ce qui continue de hanter Léo c’est son rapport à la nourriture (absence, besoin, gloutonnerie, dégoût, rejet) : « Moi, mon rapport au monde est la nourriture. »

Ce drôle de mélange (notes d’un côté et les non-dits familiaux de l’autre) donne un résultat à vous couper le souffle, disais-je. On parle bien de littérature, pas de témoignage. Avec ce qu’il faut de visions (« Chaque tranche de travail est une oeuvre d’art. »), de fulgurances, de formules (« Peut-être que la solitude russe s’appelle Vania. »), d’humour noir (« Le russe est une langue enrhumée. ») et de colère, qui nous arrêtent dans notre lecture. Et ce qui est prodigieux ici c’est cette tension permanente qu’elle maîtrise : l’angoisse qu’on devine parfois au détour d’une phrase, cette angoisse que Herta Müller résume en fin d’ouvrage : « On ne parlait des années de camp que par sous-entendus, en famille, ou avec des amis qui avaient connu le même sort. Mon enfance a été imprégnée de ces conversations furtives. Si je n’en comprenais pas la teneur, j’en devinais l’angoisse. »

Le bonheur au camp

Le bonheur est chose soudaine.
Je connais le bonheur de la bouche et celui de la tête.
Le bonheur de la bouche vient à table, et il est plus bref que la bouche, voire que le mot bouche. Quand on le prononce, il n’a pas le temps de vous monter à la tête. Le bonheur de la bouche ne veut surtout pas qu’on en parle. En parlant, je devrais commencer chaque phrase par le mot SOUDAIN, et ajouter ensuite : TU N’EN PARLES À PERSONNE VU QUE TOUT LE MONDE A FAIM.
Je ne le dis qu’une fois : soudain, tu abaisses une branche, tu cueilles des fleurs d’acacia et tu les manges. Tu n’en parles à personne car tout le monde a faim. Tu cueilles de l’oseille au bord du chemin et tu la manges. Tu cueilles de la camomille à l’entrée du sous-sol et tu la manges. Tu abaisses une branche, tu cueilles des mûres noires et tu les manges. Tu cueilles de la folle avoine dans les terrains vagues et tu la manges. Derrière la cantine, tu ne trouves pas la moindre pelure de pomme de terre mais un trognon de chou, et tu le manges.
L’hiver, finie la cueillette. Après le travail, tu rentres chez toi à la baraque, sans savoir à quel endroit la neige est le plus savoureuse. Faut-il en prendre dès la sortie du sous-sol, ou attendre d’être près du tas de charbon enneigé, voire à la porte du camp. Sans te décider, tu prends une poignée du bonnet blanc qui coiffe un pilier de la barrière, et tu te rafraîchis le pouls, la bouche et la gorge en descendant jusqu’au coeur. Soudain, tu ne sens plus la fatigue. Tu ne le dis à personne vu que tout le monde est fatigué.
S’il n’y a pas d’effondrement, c’est un jour comme un autre. Tu as envie qu’il en soit ainsi. Le cinquième passe après le neuvième, dit Oswald Enyeter, l’homme au rasoir – la chance, selon sa loi, c’est un peu le bordel. Le balamouc. Moi, je dois avoir de la chance, parce que ma grand-mère a dit : je sais que tu reviendras. Encore un truc que je ne dis à personne, vu que tout le monde veut rentrer chez soi. Pour avoir de la chance, il faut avoir un but. Il faut que j’en cherche un, fût-ce de la neige sur le pilier.
Le bonheur de la tête se commente mieux que celui de la bouche.
Le bonheur de la bouche veut être seul, il est muet et attaché à l’intérieur. Le bonheur de la tête, lui, est sociable et se languit des autres. C’est un bonheur vagabond, bancal aussi. Il dure trop longtemps, on a du mal à être à la hauteur. Le bonheur de la tête est morcelé et difficile à trier, il se mélange à sa guise et passe à toute vitesse du bonheur
clair au bonheur
sombre
estompé
aveugle
envieux
caché
flottant
hésitant
impétueux
encombrant
chancelant
effondré
délaissé
empilé
enfilé
trompé
cousu de fil blanc
émietté
confus
à l’affût
piquant
malsain
revenu
effronté
volé
jeté
resté
raté de peu
Le bonheur de la tête peut avoir les yeux mouillés, le cou tordu ou les doigts qui tremblent. Mais chaque fois il vous tambourine dans le front comme une grenouille dans une boîte de conserve.
Le tout dernier bonheur est le ras-le-bol du bonheur. Il intervient quand on meurt. Je me souviens qu’au moment de la mort d’Irma Pfeifer dans la fosse à mortier, Trudi Pelikan a eu ce mot lapidaire en faisant claquer sa langue comme un gros zéro :
Ras-le-bol du bonheur.
Je lui ai donné raison, parce que en dépouillant la morte on a vu son soulagement d’avoir enfin la paix avec sa tête au nid figé, son souffle à la bascule vertigineuse, sa poitrine à la pompe folle de rythme, son ventre à la salle d’attente déserte.
Il n’y a jamais eu de pur bonheur de la tête, parce que la faim était sur toutes les lèvres.
Même soixante ans après le camp, la nourriture me donne une grande excitation. Je mange par tous les pores. Quand je mange avec d’autres, je deviens désagréable. Je me nourris en ergoteur. Les autres, qui ne connaissent pas le bonheur de la bouche, se nourrissent comme des êtres sociables et courtois. Mais moi, en mangeant, je me prends à penser au ras-le-bol du bonheur : il surviendra un jour ou l’autre, et chaque convive attablé à mes côtés devra restituer le nid de sa tête, la bascule de son souffle, la pompe de sa poitrine, la salle d’attente de son ventre. J’aime tellement manger que je ne veux pas mourir, vu qu’après je ne pourrai plus manger. Depuis soixante ans, je sais que mon retour au pays n’a pas eu raison du bonheur au camp. Aujourd’hui encore, la faim du camp ronge le coeur de tous les autres sentiments. Au coeur de moi, c’est le vide.
Depuis mon retour à la maison, chaque sentiment a sa propre faim quotidienne, il exige la réciproque, et je ne la donne pas. Plus personne n’a le droit de s’agripper à moi. Instruit par la faim, je suis inaccessible par humilité, non par dédain.

© Herta Müller, La bascule du souffle, Gallimard (chapitre « Le bonheur au camp », pp. 251-254)

Herta Müller, née en 1953 dans le Banat roumain au sein de la minorité germanophone, vit en Allemagne depuis 1987. Elle est l’auteur de plusieurs romans, récits et essais. Son œuvre fut couronnée par d’innombrables prix littéraires, dont le plus prestigieux, le prix Nobel de littérature, en 2009. La bascule du souffle est son dernier roman tout en étant le premier à être disponible en numérique dans le catalogue français.

Christophe Grossi

P.S. Consultez également le dossier consacré à Herta Müller sur le site de Laurent Margantin, Oeuvres ouvertes (plusieurs entretiens avec l’auteur ainsi qu’avec Nicole Bary, sa traductrice et éditrice ; discours pour la réception du Prix Nobel de littérature 2009 ; lecture par Pierre Ménard de L’homme est un grand faisan sur terre…).

29 décembre 2010

Coup de coeur de fin d’année #3 Jean Sarzana et Alain Pierrot (Impressions numériques)

Parmi tous les livres numériques mis en ligne ces derniers mois, cinq d’entre eux font partie des « coups de coeur de fin d’année » d’ePagine. Comme tous ces textes ont été chroniqués sur ce blog, cette semaine sera entièrement consacrée à eux. Bien entendu, notre fin d’année ne se résume pas seulement à ces cinq titres-là. D’autres romans, d’autres essais, des livres jeunesse, des polars, des recueil de nouvelles fantastiques,… auraient pu être cités ici. Vous retrouverez donc la totalité des livres mis en avant par ePagine sur la page d’accueil du site. Neuf autres tables vous attendent : Noël rêveur (livres jeunesse), Noël primé (tous les prix littéraires 2010), Noël littéraire (récits, nouvelles et romans francophones soutenus par ePagine), Noël à l’étranger (romans traduits), Noël noir (polars, thrillers, romans noirs…), Noël imaginaire (SF, fantastique, fantasy, bit-lit…), Noël classique (petits prix), Noël de l’honnête homme (sciences-humaines) et Noël érotique (pour soirées cheminée).

Les cinq coups de coeur de fin d’année d’ePagine :

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reprise de la chronique du 23 novembre 2010.

J’ai lu un livre formidable, Impressions numériques de Jean Sarzana et Alain Pierrot (d’ailleurs rencontré hier soir à Bagnolet, ainsi que nombre d’autres auteurs, bibliothécaires, blogueurs et animateurs du web, lors du Pechakucha organisé par la Médiathèque et François Bon, l’éditeur de ce texte chez publie.net). Cet ouvrage clair, structuré, intelligent, passionnant, vous emmène « au coeur de la mutation numérique du livre, et de ses enjeux » et il répond de manière didactique aux questions qu’on est nombreux à se poser : qu’est ce que numériser un livre ? qu’est-ce qu’une oeuvre numérique ? comment et pourquoi la numérisation transforme notre rapport à la création (pour l’auteur), à la publication et à la diffusion (pour l’éditeur) et à la réception des textes (pour le lecteur) ? Et quid de Google, du droit d’auteur, de la place du livre papier et du livre numérique ainsi que de leur avenir ? Cette étude, cette réflexion, cet essai (appelez-ça comme vous vous voudrez) a également des vertus pédagogiques (revenir sur l’histoire du livre, de l’édition et du parcours de Google par exemple est une très bonne chose). Tout ça pour dire aussi que les auteurs, ne s’adressant pas uniquement à un public d’initiés, de geeks ou de professionnels du « livre », leur ouvrage (je peux vous le certifier) peut être lu par tout le monde (ce qui n’est pas toujours le cas dans ce domaine). En plus de ça, il est sans DRM (pas de verrous), il ne coûte pas 6 euros et peut être lu dans différents formats numériques (PDF, ePub, Mobipocket). Dernière chose mais qui a son importance : c’est la première fois que je peux vous proposer un extrait long à lire sur ce blog (en l’occurrence l’entrée en matière) alors que nous n’avons pas encore d’extrait à proposer gratuitement en téléchargement sur le site ePagine pour ce texte (feuilleter en ligne les 30 premières pages, vous pouvez). Je vous reparlerai de ça bientôt, de cette nouvelle manière de travailler avec publie.net et, j’espère, avec d’autres éditeurs par la suite. Merci à François Bon en tout cas de me permettre très simplement et très facilement d’accéder aux textes numériques de cette coopérative d’auteurs.

Christophe Grossi

Entrée en matière

Le livre se trouve depuis longtemps en phase de transformation continue. Sur les terrains de la publication proprement dite et de la diffusion, l’édition a connu successivement après le grand format le livre au format de poche (Le Livre de Poche, Folio, J’ai Lu…), les clubs du livre (Reader’s Digest, France Loisirs, le Grand Livre du mois…), les collections classiques grand public (Bouquins, Omnibus, Quarto, Mille & Une Pages… ), le livre à 10 francs (Mille & Une Nuits, Librio, Folio à 2€…), le multimédia dans les années 1995, l’édition en kiosque (Encyclopaedia Universalis ou Casterman avec Le Figaro, Flammarion ou Gallimard avec Le Monde…), les lancements à l’américaine (Harry Potter, Paulo Coelho, Marc Lévy, Michel Houellebecq…), la vente en ligne (Amazon, la Fnac, Chapitre.com…). Souvent dénoncées, parfois craintes, toujours imitées ou suivies, ces innovations répétées ont permis au livre d’étendre son public sans cannibalisation trop marquée du voisin et d’accroître ainsi son périmètre, en extension constante malgré la baisse régulièrement constatée de la lecture et du nombre des lecteurs — pas un rapport sur le livre ou la lecture qui ne relève depuis vingt ans cette tendance lourde.
Pour beaucoup, le numérique apparaît comme la dernière en date de ces transformations. Apparu depuis bientôt quarante ans sous la forme du scan en mode image, suivi plus tard du mode texte, il s’inscrit dans la longue lignée des avatars du livre, et représente une marche de plus dans l’ascension vers la modernité, peut-être un peu plus glissante et un peu plus haute que les précédentes. Il implique donc une adaptation des pratiques classiques et éprouvées aux nouveautés qui le caractérisent appliquées aux techniques, aux acteurs et aux publics. Mais il n’est au fond qu’un prolongement du passé, comme tant d’autres avant lui.
Pour d’autres, le numérique marque au contraire une rupture décisive dans l’histoire du livre imprimé.
Le procédé de la numérisation fragmente le texte et l’atteint dans son intégrité, sa conjonction avec Internet autorise sa dissémination à l’infini et rend vain tout espoir de suivi de l’œuvre, sauf à vouloir fermer le jeu dans un univers où tout fuit et s’échange. C’est dire qu’à plus ou moins longue échéance, chacun des maillons de la chaîne du livre est non pas remis en cause, mais remis en question. Il convient donc de revenir sur beaucoup de principes acquis et d’imaginer des réponses inédites à des problématiques radicalement étrangères à celles que connaît l’imprimé¹.
Cette dernière approche nous paraît correspondre à la réalité, c’est elle qui est développée ici. Mais notre souci n’est pas de défendre pied à pied un point de vue contre un autre, d’aligner arguments et contre arguments, bref d’opposer les Anciens aux Modernes. Il s’agit d’éclairer le débat plutôt que de l’alimenter. Les tenants de la continuité ont pour eux la pratique avérée de l’exploitant et le fait que les premiers « livres numériques » ressemblent beaucoup aux livres tout court. Pourquoi ne resteraient-ils pas attachés à un ensemble de processus qui ont fait leurs preuves, notamment à partir du modèle économique actuel de l’édition : si les lecteurs se raréfient, le nombre de livres vendus demeure d’année en année relativement stable² . Par ailleurs, on oublie trop souvent que les maisons d’édition sont pour beaucoup d’entre elles largement sous-capitalisées, ce qui leur interdit pratiquement tout investissement prospectif. Il ne faut donc pas sous-estimer les facteurs, objectifs ou non, favorables à une certaine forme de statu quo, voire à une évolution lente selon le cours des évènements.
Il reste que les évènements courent et que les évolutions sont aujourd’hui terriblement rapides. Certains secteurs, comme la musique ou la vidéo, ont déjà subi de plein fouet le choc du virtuel et du tout gratuit, et la première en est sortie exsangue. Aux Etats-Unis, l’édition connaît des mutations que les professionnels vivent désormais au quotidien. La situation du livre en France ne peut pas se ramener exactement à ces expériences – chaque langue, chaque pays entretient son propre rapport au livre – mais elles indiquent clairement la tendance, que nous devions nous en réjouir ou nous en affliger. Il convient donc de profiter de l’effet Google comme accélérateur de particules et d’ouvrir largement à la réflexion autour du livre numérique le champ des nouveaux horizons.

*

Le numérique n’est pas une découverte pour le livre. Mais il ne s’est pas répandu de l’intérieur, il est venu d’ailleurs – de la musique, de la téléphonie, de la messagerie, c’est-à-dire du quotidien – d’où le sentiment général d’invasion étrangère qui a dû faire sourire plus d’un éditeur de droit ou de médecine, familier de l’envahisseur. En dehors du fait qu’à son échelle, cet environnement apparaît nouveau pour (presque) tout le monde, personne ne peut prétendre pouvoir le parcourir en entier : les opérateurs planétaires ont la puissance et la technicité, mais ignorent tout des matières où leur industrie peut trouver application ; les secteurs d’activité disposent du savoir-faire et maîtrisent leur art, mais n’ont pas la pratique des systèmes ni la familiarité des réseaux. Une fois dépassé le vertige de la fascination, on peut s’asseoir et réfléchir. Dans le nouveau rapport entre le numérique et le livre – si l’on peut dire – rien n’est encore écrit.
Nous avons pris comme point de départ de notre analyse les éléments qui nous étaient le mieux connus et qui correspondaient à nos propres expériences, tant personnelles que professionnelles. Nous traitons donc principalement ici du livre en France et du secteur de l’édition.
On sait bien que le numérique dépasse le cadre des pays et des continents et ne connaît pas les frontières nationales. Certaines de nos réflexions, au demeurant, ne se rapportent pas strictement à l’hexagone. Mais notre matière et les exemples qui l’illustrent sont le plus souvent tirés de l’expérience qui est la nôtre et du contexte particulier où elle s’inscrit.
Dans le même sens, nous nous sommes centrés sur le seul secteur de l’édition, c’est-à-dire sur les auteurs et les éditeurs. Ce n’est pas l’effet d’un quelconque désintérêt pour la librairie ou les bibliothèques : en dehors du fait que ces deux secteurs du livre s’interrogent chacun sur son avenir, la librairie porte au public le livre dans toute sa diversité, et l’affaiblissement qu’elle peut craindre à la fois de l’extension du numérique et de la vente en ligne ne manquera pas d’affecter en retour l’ensemble de l’édition ; quant aux bibliothèques, gardiennes depuis toujours de la mémoire des livres, service public de la lecture très proche de ses usagers, elles ont joué un rôle clé dans la prise de conscience via Google de l’ordre numérique. Librairies et bibliothèques sont donc, à leur façon, à l’épicentre du sujet. Mais faute de disposer de connaissances suffisantes sur chacun de ces mondes, il nous a semblé qu’une enquête aussi fouillée soit-elle ne pouvait pas remplacer l’expérience directe de l’imprégnation d’un milieu.
Aucune recherche autour du livre ne peut ignorer à quel point l’édition est multiple, et parler de l’édition comme entité relève de la gageure. On relève pourtant une prédominance de la littérature dans le regard porté sur le livre en général et dans la représentation collective de l’édition en particulier, alors que plus des trois quarts des livres vendus n’appartiennent pas à cette branche du livre. Cette constatation s’opère à la lecture de la plupart des articles de presse, rapports publics et documents de toute nature, internes ou externes au secteur, se rapportant au livre.
Nous-mêmes n’avons pas, dans les pages qui suivent, échappé à ce travers si répandu et il arrive que certaines de nos remarques, à bien y regarder, s’appliquent à la seule littérature.
Un ouvrage d’une centaine de pages ne saurait faire le tour du sujet que nous nous proposons de traiter. Chacun des sous thèmes évoqués ici appellerait à lui seul un panorama plus riche et plus précis au lieu d’un simple survol. Mais les gros ouvrages traitant de sujets d’actualité ont parfois cet inconvénient qu’ils sont caducs avant d’être achevés et les éléments évoqués ici évoluent eux-mêmes à très grande vitesse. Nous avons donc choisi le parti de la brièveté – sans nous mettre à l’abri de nos craintes.
En dernier lieu, deux chapitres de cet ouvrage sont consacrés au droit d’auteur. Nous nous sommes beaucoup interrogés avant de les écrire, n’étant ni l’un ni l’autre juriste de métier. Or le droit d’auteur est une discipline qui se nourrit surtout de la pratique et où l’espace est vaste, qui va des dispositions de la loi à l’interprétation du juge. S’aventurer sur ce terrain représentait donc un risque certain, au-delà du reproche éventuel d’illégitimité. Nous nous y sommes néanmoins résolus, pour deux raisons.
D’abord, tant qu’à parler d’un sujet que personne ne maîtrise vraiment, hors les experts patentés du domaine, pourquoi nous dispenser d’évoquer aussi celui-là ? Les auteurs et les éditeurs sont rarement des professionnels de la propriété littéraire et artistique et cependant la pratiquent tous les jours. Nous nous sommes donc autorisés à ne faire qu’en parler.
Ensuite, le sujet lui-même y invite. Comment traiter les différents aspects du nouvel ordre numérique sans évoquer le droit d’auteur qui fonde le contrat d’édition sur lequel tout, ou presque tout, repose ? Notre analyse, déjà modeste, serait apparue comme bien incomplète, et on aurait pu nous reprocher notre abstention bien plus qu’on aura lieu de critiquer notre entreprise – du moins nous l’espérons.

*

Nous allons essayer de montrer en quoi la numérisation représente bien davantage qu’une simple évolution dans le processus éditorial. Pour cela, nous commençons par planter avec Google le décor du nouvel ordre numérique (chapitre 1) avant de présenter en regard l’édition et ses principaux acteurs (chapitre 2) et de cheminer à partir du codex et de la double nature du livre vers le livre numérisé et l’œuvre numérique (chapitre 3). Nous analysons ensuite cette nouvelle manière de traiter le texte écrit dans ses effets sur les acteurs actuels de l’édition (chapitre 4), sur l’évolution de la lecture et le regard du lecteur (chapitre 5) et sur le devenir de l’œuvre elle-même (chapitre 6). Puis nous nous interrogeons à propos de quelques aspects du droit d’auteur, en deux temps – les tenants, ou le papier (chapitre 7) et les aboutissants, ou le numérique (chapitre 8). Nous évoquons avec la rémanence de l’action collective quelques uns des enjeux à venir (chapitre 9) avant de conclure sur la place que pourrait occuper demain le livre imprimé (chapitre 10).

¹ Jean Lissarrague, Quels lendemains pour le livre ? (revue Esprit, octobre 1997).

² 445 millions d’exemplaires vendus en 2005, 469 en 2006, 486 en 2007, 468 en 2008, 464 en 2009 (ventes aux caisses des libraires et clubs de livres, source SNE).

© Impressions numériques de Jean Sarzana et Alain Pierrot (publie.net), première mise en ligne le 30 octobre 2010.
5,99 € sur ePagine (formats ePub, PDF, Mobipocket)

Sommaire

Entrée en matière 8

1. Google et le syndrome numérique 20
Les quatre âges « littéraires » de Google 23

Quelques observations pour clore cette présentation. 31

La numérisation 33

L’ordre numérique 40

Les premières expériences numériques de l’édition 43

2. Le livre, écosystème instable 51
Les auteurs : un univers stellaire 52

Dépendance sacrée, dépendance profane 55

L’édition, composite et singulière 59

Une économie atypique 66

Un cadre institutionnel sur mesure 74

Effets secondaires 77

Quelques jalons 81

3. Le discours et ses formes 86
Le livre en tant qu’œuvre 87

Le livre imprimé ou l’unité 94

L’œuvre numérique ou la dualité 98

L’espace numérique ou la créativité 106

Une question de terminologie 111

Le numérique et la régulation 116

4. Les effets sur les acteurs du livre 120
Les œuvres numérisées 121

Les œuvres numériques 135

Distribution et nouveaux intervenants 145

5. La lecture, le lecteur 152
La lecture dans l’ordre imprimé 153

La lecture dans l’ordre numérique 158

La relation livre lecteur 164

Le regard du lecteur 170

Deux types de lecteurs 179

La lecture, ma liberté 184

6. Le devenir de l’œuvre 189
Que devient l’œuvre ? 191

De l’influence du support 195

Le suivi de l’exploitation 200

Le problème de la conservation 204

7. Le droit d’auteur : les tenants 211
Des bases sûres, mais lointaines 212

Le rôle de l’héritier 216

Décalages et fragilités 220

Le numérique comme révélateur 226

Limites de la démarche 232

8. Le droit d’auteur : les aboutissants 235
La place de l’œuvre 236

L’exercice du droit moral 241

La durée de protection 246

La gestion collective 250

Les œuvres orphelines 256

Simplifier les usages 260

9. Rémanence de l’action collective 265
L’enjeu libraire 266

Le repli de l’État 270

Les régions, partenaires potentiels 276

L’émergence de nouvelles solidarités 282

10. La part du livre papier 297
Handicaps et atouts 298

Le livre numérisé ou la copie conforme 306

Le livre enrichi ou la complémentarité 310

L’effet réseau ou l’esprit du numérique 314

La part du livre 319

Quelles perspectives ? 324

Dernières impressions 332

28 décembre 2010

Coup de coeur de fin d’année #2 Thierry Beinstingel (Retour aux mots sauvages)

Parmi tous les livres numériques mis en ligne ces derniers mois, cinq d’entre eux font partie des « coups de coeur de fin d’année » d’ePagine. Comme tous ces textes ont été chroniqués sur ce blog, cette semaine sera entièrement consacrée à eux. Bien entendu, notre fin d’année ne se résume pas seulement à ces cinq titres-là. D’autres romans, d’autres essais, des livres jeunesse, des polars, des recueil de nouvelles fantastiques,… auraient pu être cités ici. Vous retrouverez donc la totalité des livres mis en avant par ePagine sur la page d’accueil du site. Neuf autres tables vous attendent : Noël rêveur (livres jeunesse), Noël primé (tous les prix littéraires 2010), Noël littéraire (récits, nouvelles et romans francophones soutenus par ePagine), Noël à l’étranger (romans traduits), Noël noir (polars, thrillers, romans noirs…), Noël imaginaire (SF, fantastique, fantasy, bit-lit…), Noël classique (petits prix), Noël de l’honnête homme (sciences-humaines) et Noël érotique (pour soirées cheminée).

Les cinq coups de coeur de fin d’année d’ePagine :

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reprise de la chronique du 23 novembre 2010.

J’ai rencontré Thierry Beinstingel à Besançon quand j’étais encore libraire aux Sandales d’Empédocle. C’était en 2004 je crois. Il animait déjà son site littéraire Feuilles de route et avait trois romans à son actif, tous publiés chez Fayard, ainsi qu’un récit chez Inventaire/Invention (maison disparue depuis). Je suivais son site, j’avais lu tous ses textes et rêvais de l’inviter. On avait passé là un très beau moment (il doit rester une photo sur l’ancien site prise par lui je crois). Nous nous sommes un peu revus (me souviens d’un rendez-vous à Troyes où je venais de fracasser une voiture de location) puis nous nous sommes perdus de vue. En juillet dernier j’ai lu le billet de François Bon consacré à Retour aux mots sauvages, roman que Thierry Beinstingel allait faire paraître à la rentrée chez Fayard. Il y a eu ensuite les listes du Goncourt – chaque année les membres du jury réservent une place à un vrai écrivain au cas où quelqu’un les soupçonnerait d’endogamie littéraire puis en général ils l’évincent au dernier moment (faut pas trop tirer sur la corde hein ?). Du coup, la presse s’y est mise et Fayard m’a envoyé son livre (format papier) il y a deux semaines. Il y a eu aussi entre-temps l’attente du prix Wepler. Vendredi dernier, je me suis dit : au point où tu en es (le livre a paru il y a trois mois : une éternité) tu n’es plus à un jour près ; le prix Wepler c’est le 22, publie ton billet le 23, qu’il ait ou pas ce prix, ça ne changera rien vu que tu as aimé le texte. Vous le savez peut-être : c’est Linda Lê avec Cronos qui l’a reçu (je viens d’ailleurs de l’acheter, en papier aussi). Désolé Thierry mais rien n’est perdu : la preuve, ce billet qui retourne au « brutal » fera (au moins) le tour du monde sinon plus. Et vous, chers lecteurs-internautes, ne vous arrêtez pas en si bon chemin, lisez tout Beinstingel ! Dernière chose : ce texte est disponible en papier mais aussi en numérique sur ePagine ainsi que tous ses romans précédents. Qu’on se le dise : l’oeuvre d’un écrivain, fort heureusement, ne s’arrête pas aux célébrations !

Cet homme que vous suivrez dans Retour aux mots sauvages travaillait de ses mains pour une grande entreprise spécialisée dans les télécommunications jusqu’à ce qu’on vienne l’affecter, comme tant d’autres collègues avant lui, dans un autre service : à la hotline. C’est sa bouche désormais qui doit « prendre le relais de ses mains ». Dans son service il se prénomme Éric, et ce pseudonyme, cet avatar presque (puisque nous sommes dans le cadre de relations téléphoniques, virtuelles), qui suffit à lui donner une identité quand il s’adresse aux clients, est celui qui le fait disparaître dans le même temps dans l’entreprise comme individu.

« Le danger, oui, serait peut-être de croire qu’Éric existe pour de bon, faire le jeu de l’entreprise en quelque sorte, imaginer que cette identité professionnelle est librement consentie alors qu’elle a été fabriquée de toutes pièces par une organisation à laquelle on participe, morceau d’un vaste corps social. (…) Autrefois, il se serait représenté comme une main, un ensemble de tendons, un avant-bras noueux, quelque chose d’utile. Éric est devenu un bas morceau, un fessier, un pli disgracieux, une ride : le corps social a vieilli. »

S’il a choisi lui-même son pseudonyme, c’est bien parce qu’on lui a demandé de le faire. Et cette chose, dans le cadre de son travail, est la pire de toutes : apprendre la schizophrénie jusqu’à devoir nier son propre nom. On ne connaîtra jamais son patronyme ni celui de ses collègues ou de sa famille. Ici, Thierry Beinstingel, en choisissant volontairement le « il » ou « Éric », fait d’emblée de cet homme un exemple, un modèle (ni héros ni anti-héros) – ce que l’entreprise pourrait décliner à l’instar de ses nombreux produits marketing – car bien évidemment il n’est pas le seul employé à subir ça. D’ailleurs, quelques-uns ont mis fin à leurs jours : en se défenestrant le plus souvent. (Toute ressemblance avec…)

Une double identité à gérer du jour au lendemain pour Éric, c’est quoi ? Comment passe-t-on des relations humaines à la virtualité des échanges (commerciaux en plus de ça) quand votre message d’accueil a été enregistré (pour donner l’illusion d’une présence), quand les réponses doivent être choisies parmi une liste sur l’écran ? Comment appréhender à nouveau le monde réel, une fois quitté le plateau de la hotline ?

En ouvrant Retour aux mots sauvages, je pensais lire un roman sur le monde du travail, un roman social comme on dit (et c’est le cas) mais je ne m’attendais pas à ce qu’il soit autant question de corps et d’identité. Bien sûr, il en a toujours été question dans les romans précédents de Beinstingel (je vous conseille également, si pas encore fait, la lecture de Central, Composants ou Paysage avec portrait en pied de poule) mais là je dois l’avouer : il m’a bluffé.

Le langage du corps. La littérature par la désignation du corps, ce roman ne l’oublie pas : mains, bouche, mâchoires, mèche de cheveux, crâne, rides… Car pour Éric, tout passe désormais non plus par le toucher mais par la vue (sur le plateau) et par l’ouïe (au téléphone) : l’oreille pour rester aux aguets et sa voix (non modifiée par un programme informatique). Au moins avec le travail physique, manuel, Éric voyait les marques sur le corps (coupures, brûlures, mains calleuses, abîmées…). Avec cette nouvelle activité, pas de traces visibles : cette fois, elles sont psychologiques (stress, harcèlement, malaise, souffrance, tous ces mots qu’on associe maintenant à celui de « travail »). D’où l’absentéisme, l’abandon ou pire encore, le corps comme mis aux arrêts. Et l’auteur, se mettant dans la peau du personnage, se pose les mêmes questions : comment trouver sa voix, poser sa voix, changer de voix ? Ça marche aussi avec « voie ». Alors, pour tenir, se sentir vivant et reprendre conscience de son corps, Éric se met à courir et à noter dans un carnet ses progressions à chaque séance d’entraînement (foulées, pulsations…). Sentir son corps, ses mouvements, c’est avoir à nouveau les pieds sur terre.

« Ainsi cadencée, la course devient une étrange sensation, un ensemble pourtant familier, chevilles, genoux, tendons qu’on devine bandés comme des élastiques. La douleur récurrente au côté droit à l’articulation de la cuisse et qui s’estompe au bout de l’échauffement, toute une mécanique, un corps, individu, unité, créature, personne ou quelqu’un, quelque chose d’aggloméré, de tangible, d’existant. (…) En courant, il devine ses mains devenues trop blanches et trop molles, sa bouche devenue sèche à force de parler. Restent les pieds qui courent, et pourquoi, après tout, on leur restituerait pas leur force initiale. Aller à l’encontre de l’histoire, retourner à l’état d’homme sauvage, juste capable de poser un pied devant l’autre. »

Pour ne pas seulement envisager son prochain comme une masse indistincte (« le client »), Éric devra faire un pas de côté. Le hasard lui permettra cela : aller vers l’autre, retrouver sa peau (corps encore : l’autre est paralytique). Il se mettra également à dresser des listes de noms (ceux qui se sont suicidés dans le cadre de leur travail) quand l’auteur, lui, listera des verbes à l’infinitif le plus souvent. Des verbes d’action (ce qu’il avait déjà expérimenté dans un précédent roman, Composants). Et à chaque fois qu’il est question du réel, c’est toujours par l’angle littéraire que l’auteur s’y attelle.

« Retour brutal aux mots sauvages : se défenestrer. Le verbe, l’action, l’infinitif, le définitif, le mélange d’une terrible grammaire. D’abord l’élan du pronom avant le verbe, pronom réfléchi, réflexif, adressé à soi-même, se mordant la queue. Puis réfléchi au sens de prudent, circonspect, pensé, imaginé, ordinaire, déductible, rapidement devancé, doublé, débordé, devenu extraordinaire. Enfin réfléchi comme son propre visage reflété dans une vitre, qu’on reconnaît à peine tant la douleur le déforme. »

« Retour brutal aux mots sauvages » : pourquoi le mot « brutal » (pourtant indissociable de la phrase) a-t-il disparu du titre du roman ? « Brutal » ferait-il trop brutal, moins vendeur ? Exit le « brutal » de la couverture alors qu’il parcourt tout le roman : secousses des corps, violence des échanges en milieu tempéré, non-dits accablants, frustrations managériales, humiliations, plans marketing, changements de service, de tâches, d’horaires, de plateaux… Brutal, le verbe. Brutal parce qu’on s’y défenestre (corps toujours). Brutal parce que corps et noms sont niés. Brutal quand l’homme (son corps, sa place) est renvoyé aux machines, quand le corps est pris dans la machine, quand on parle « d’huiler la machine », de replacer l’humain « au coeur de la machine », quand le corps humain n’a même plus la beauté de la mécanique, quand la voiture a son garagiste tandis que le corps a un DRH. Brutal dans le dire et le cacher, dans le « tout va bien madame la Marquise ». Brutal aussi : les syndicats déboussolés ou l’équipe soudée tant qu’on est présent (solidarité interne et externe compliquée). Brutal toujours de penser qu’il suffit juste d’être éjecté pour être oublié. Brutale, l’indifférence. Brutal, ce roman d’un faux calme, violence sourde par les mots, par la langue, par la voix, que j’aime.

Dans ses deux premiers romans (Central et Composants), Thierry Beinstingel proposait, à partir de sa propre expérience, une plongée dans le monde du travail et des intérimaires. Avec Paysage et portrait en pied-de-poule, il quittait l’usine pour la ferme et les machines industrielles pour les machines agricoles. Deux univers et d’autres solitudes même si on le sentait déjà soucieux de donner à chaque fois la parole à ceux qui comptent les minutes et semblent si perdus, souvent habités par un vide qu’ils peinent à expliquer mais qu’ils réussissent parfois à remplir grâce à des détails ; ce qui les sauvent : leurs joies simples et ce regard tellement habitué à énumérer ou à regarder l’horizon. Ces romans de Thierry Beinstingel et les suivants allient tous mémoire et humanisme ; ils savent également rendre compte de milieux et de paysages souvent traversés, rarement aimés. Né à Langres en 1958, Thierry Beinstingel était cadre dans les télécommunications (aujourd’hui je ne sais pas). Il anime un des plus anciens sites de littérature (Feuilles de route) dans lequel il tente d’exposer son travail littéraire à la vue de tous et met à jour notes de lectures, photos ou carnets de voyage. Certaines de ses « feuilles » ont été réunies en numérique chez publie.net (extrait gratuit à télécharger). Il a publié chez Fayard six romans tous disponibles en numérique sur ePagine : Central (2000), Composants (2002), Paysage et portrait en pied-de-poule (2004), CV roman (2007), Bestiaire domestique (2009) et Retour aux mots sauvages (2010) et chez Maren Sell, 1937 Paris-Guernica (2007). Le billet de François Bon cité infra est à lire sur le tiers livre.

Christophe Grossi

27 décembre 2010

Coup de coeur de fin d’année #1 Maylis de Kerangal (Naissance d’un pont)

Parmi tous les livres numériques mis en ligne ces derniers mois, cinq d’entre eux font partie des « coups de coeur de fin d’année » d’ePagine. Comme tous ces textes ont été chroniqués sur ce blog, cette semaine sera entièrement consacrée à eux. Bien entendu, notre fin d’année ne se résume pas seulement à ces cinq titres-là. D’autres romans, d’autres essais, des livres jeunesse, des polars, des recueil de nouvelles fantastiques,… auraient pu être cités ici. Vous retrouverez donc la totalité des livres mis en avant par ePagine sur la page d’accueil du site. Neuf autres tables vous attendent : Noël rêveur (livres jeunesse), Noël primé (tous les prix littéraires 2010), Noël littéraire (récits, nouvelles et romans francophones soutenus par ePagine), Noël à l’étranger (romans traduits), Noël noir (polars, thrillers, romans noirs…), Noël imaginaire (SF, fantastique, fantasy, bit-lit…), Noël classique (petits prix), Noël de l’honnête homme (sciences-humaines) et Noël érotique (pour soirées cheminée).

Les cinq coups de coeur de fin d’année d’ePagine :

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reprise de la chronique du 10 septembre 2010.

Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal (éditions Verticales) nous montre à quoi pourrait ressembler le chantier d’un pont autoroutier suspendu. En mettant en scène une dizaine de personnages tous liés à cette colossale entreprise, elle nous fait également pénétré au coeur de la vie de tous ses acteurs, dans leur intimité. Mais derrière cette histoire romanesque ambitieuse, il y a surtout une écriture incarnée que je vous invite à découvrir en feuilletant en ligne ou en téléchargeant gratuitement un extrait.

Georges Diderot est le genre de type qu’on dirait tout droit sorti du Transsibérien de Cendrars ou d’un livre d’Olivier Rolin ; baroudeur, solitaire, inclassable, allant d’un chantier à un autre, changeant sans cesse de latitude, de continent, de langue, et ça plusieurs fois par an, cet homme est un atypique dans sa branche, un pro qui n’a pas fait les grandes écoles mais a roulé sa bosse partout et s’est fait une réputation à la force du poignet. « Diderot c’était une carrière complexe, difficile à suivre, plus latérale que verticale, hybridée au plus au point à toutes sortes de compétences, un mélange d’ingénieur maison entré par la petite porte et finissant par siéger au Comex et de star free-lance, un type qui fumait dans les ascenseurs, un tutoyeur de pédégés », disent de lui ses envieux collaborateurs. Alors, quand pour clore sa carrière, Diderot se voit confier la responsabilité d’un chantier colossal, construire un pont autoroutier suspendu dans un bled équatorial paumé (que le maire, John Johnson alias le Boa, a commandé pour que son rêve de Dubaï devienne the place to be), on se demande si Diderot ne va pas se faire plus d’ennemis que d’amis.

Outre Georges Diderot, Maylis de Kerangal a convoqué d’autres personnages sur la plateforme Pontoverde, lieu de l’action de Naissance d’un pont. La ville de Coca va en effet voir débarquer une flopée d’ingénieurs, de chefs de pile, des spécialistes du béton, des grutiers, des mineurs, des soudeurs et autres coffreurs ainsi que toute une main d’oeuvre prête à traverser le monde entier pour travailler là. Parmi ceux que nous suivrons à mesure de l’avancée du chantier et qui croiseront la route de Diderot, citons Summer Diamantis (en charge du béton), Sanche Cameron (grutier), le très discret Mo Yun, Duane Fischer et Buddy Loo (inséparables), la touchante Katherine Thoreau, l’étrange Soren Cry mais également Ralph Waldo, l’architecte ou encore Jacob l’ethnologue.

Une heure plus tard, elle passera les grilles du chantier, dos droit, respiration courte et cœur qui bat à tout rompre, son casque à la main. L’esplanade sera silencieuse, véhicules à l’arrêt, pas une âme qui vive, elle poursuivra sur sa lancée, le pas de plus en plus ferme, silhouette en route bien nette dans l’espace immense. Au bout de sa trajectoire, un baraquement et devant la porte ouverte, quelques hommes qui se tourneront vers elle et lui tendront la main, bienvenue Diamantis, on n’attendait plus que vous Diamantis, bon voyage, Diamantis ? Diderot apparaîtra soudain qui la saluera idem et Summer se méfiera aussitôt du bonhomme, aurait préféré un personnage plus frais, une flèche de l’équation, le stylo de communiant épinglé au rebord de la poche poitrine, les cheveux taillés en brosse et le regard franc, au lieu de quoi il y a ce type, Diderot, la légende, de visu un Steve McQueen colossal et faisandé qui la toise comme une gosse mais aussi comme une fille, elle sera déçue. Sanche Cameron, lui, s’écartera pour la regarder mieux tandis qu’elle se présentera aux autres, la détaillera sans parvenir à se faire une idée, la trouvera étrange, de la gueule mais lourde, une démarche de gorille, des mains courtes et des épaules carrées, des hanches larges, une belle peau mate, l’épaisse chevelure blonde, mais un menton en bénitier, un nez de chien, voilà, elle aura pleinement conscience d’être la bête curieuse, elle voudra faire impression et ne sourira pas, une fille au béton n’est pas monnaie courante. (Maylis de Kerangal, Naissance d’un pont, Verticales)


En nous faisant assister à la naissance d’un pont autoroutier jusqu’à son inauguration, Maylis de Kerangal décrit très bien les tenants et les aboutissants d’un projet colossal comme celui-là : ambitions politiques, mégalomanies, rivalités. Elle montre également quels dommages collatéraux peut provoquer ce projet : que faire des Indiens de la forêt, comment déloger toutes ces familles qui ont élu domicile en lieu et place du futur chantier, quelles conséquences pour l’écosystème, l’économie, les échanges, quoi faire des oiseaux en pleine nidification ? Elle n’oublie pas non plus ce que ce chantier va provoquer en humeurs humaines et atmosphériques, en coups du sort, incidents, retards, revendications, rixes, tentatives de sabotage, débrayages, accidents, assassinats mais également en rencontres amoureuses. Tout est là et l’auteur sait avoir recours à d’autres genres littéraires ainsi qu’aux sciences-humaines pour rythmer son récit. Ses descriptions de la forêt et celles de la ville vue par le fleuve, depuis l’autre rive, d’en haut ou encore de ses entrailles, sont par exemple une vraie réussite. Enfin, comme on entre dans l’intimité du pont en train de naître, on pénètre également au coeur de la vie de tous les acteurs, dans leur intimité (leur passé, leur précarité, leurs sentiments…). Et tout ça est magnifiquement orchestré.

Derrière ce projet et cette histoire romanesques, ambitieux, ouverts, qui voient large, loin de tout narcissisme, j’ai surtout découvert une écriture singulière, nerveuse et appliquée, incarnée, faulknérienne peut-être, un style qui me touche, une langue qui vient du dedans et généreuse, qui n’a pas peur de confronter classicisme et modernité, apollinarienne, des phrases longues et sinueuses, stylées mais pas maniérées, travaillées sans être artificielles, une prose sans pose ni cynisme, un sens du récit admirable (le passage d’un personnage à l’autre, par exemple, est pertinent et percutant). Avec le recul, je me dis que l’écriture de Maylis de Kerangal est semblable à ce qu’elle peut dire de Summer Diamentis : nerveuse et souple, précise, fine et brutale, travaillée : de la mécanique de précision.

Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal, publié par les éditions Verticales (prix Médicis 2010) est disponible en numérique sur ePagine. Les 18 premières pages peuvent être feuilletées en ligne ou téléchargées gratuitement ; il est également compatible avec l’iPad.

Née en 1967, Maylis de Kerangal a été éditrice pour les Éditions du Baron perché et a longtemps travaillé avec Pierre Marchand aux Guides Gallimard puis à la jeunesse. Elle est l’auteur aux Éditions Verticales de deux romans, Je marche sous un ciel de traîne (2000) et La Vie voyageuse (2003) et d’un recueil très remarqué : Ni fleurs ni couronnes (2006) dont l’une des nouvelles a été adaptée au cinéma (Eaux troubles, court métrage de Charlotte Erlih, Why Not productions, 2008, 20 min). Son précédent roman, Corniche Kennedy (rentrée 2008), unanimement salué par la presse et le grand public, s’est retrouvé dans la sélection de nombreux prix (Médicis, Femina, Wepler, France Culture/Télérama, prix Murat). Elle a également publié chez Naïve : Dans les rapides (2007) et en collaboration avec les Incultes : Une chic fille (2008) ; chez Grasset : avec François Bégaudeau, Xavier de La Porte, Arno Bertina, etc., Le sport par les gestes (disponible en numérique) et chez Helium : Femmes et sport ; regards sur les athlètes, les supportrices, et les autres (avec Joy Sorman).

Christophe Grossi

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