Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

10 novembre 2010

Impressions numériques de Jean Sarzana et Alain Pierrot (publie.net), extrait

J’ai lu un livre formidable, Impressions numériques de Jean Sarzana et Alain Pierrot (d’ailleurs rencontré hier soir à Bagnolet, ainsi que nombre d’autres auteurs, bibliothécaires, blogueurs et animateurs du web, lors du Pechakucha organisé par la Médiathèque et François Bon, l’éditeur de ce texte chez publie.net). Cet ouvrage clair, structuré, intelligent, passionnant, vous emmène « au coeur de la mutation numérique du livre, et de ses enjeux » et il répond de manière didactique aux questions qu’on est nombreux à se poser : qu’est ce que numériser un livre ? qu’est-ce qu’une oeuvre numérique ? comment et pourquoi la numérisation transforme notre rapport à la création (pour l’auteur), à la publication et à la diffusion (pour l’éditeur) et à la réception des textes (pour le lecteur) ? Et quid de Google, du droit d’auteur, de la place du livre papier et du livre numérique ainsi que de leur avenir ? Cette étude, cette réflexion, cet essai (appelez-ça comme vous vous voudrez)  a également des vertus pédagogiques (revenir sur l’histoire du livre, de l’édition et du parcours de Google par exemple est une très bonne chose). Tout ça pour dire aussi que les auteurs, ne s’adressant pas uniquement à un public d’initiés, de geeks ou de professionnels du « livre », leur ouvrage (je peux vous le certifier) peut être lu par tout le monde (ce qui n’est pas toujours le cas dans ce domaine). En plus de ça, il est sans DRM (pas de verrous), il ne coûte pas 6 euros et peut être lu dans différents formats numériques (PDF, ePub, Mobipocket). Dernière chose mais qui a son importance : c’est la première fois que je peux vous proposer un extrait long à lire sur ce blog (en l’occurrence l’entrée en matière) alors que nous n’avons pas encore d’extrait à proposer gratuitement en téléchargement sur le site ePagine pour ce texte (feuilleter en ligne les 30 premières pages, vous pouvez). Je vous reparlerai de ça bientôt, de cette nouvelle manière de travailler avec publie.net et, j’espère, avec d’autres éditeurs par la suite. Merci à François Bon en tout cas de me permettre très simplement et très facilement d’accéder aux textes numériques de cette coopérative d’auteurs.

Christophe Grossi

Entrée en matière

Le livre se trouve depuis longtemps en phase de transformation continue. Sur les terrains de la publication proprement dite et de la diffusion, l’édition a connu successivement après le grand format le livre au format de poche (Le Livre de Poche, Folio, J’ai Lu…), les clubs du livre (Reader’s Digest, France Loisirs, le Grand Livre du mois…), les collections classiques grand public (Bouquins, Omnibus, Quarto, Mille & Une Pages… ), le livre à 10 francs (Mille & Une Nuits, Librio, Folio à 2€…), le multimédia dans les années 1995, l’édition en kiosque (Encyclopaedia Universalis ou Casterman avec Le Figaro, Flammarion ou Gallimard avec Le Monde…), les lancements à l’américaine (Harry Potter, Paulo Coelho, Marc Lévy, Michel Houellebecq…), la vente en ligne (Amazon, la Fnac, Chapitre.com…). Souvent dénoncées, parfois craintes, toujours imitées ou suivies, ces innovations répétées ont permis au livre d’étendre son public sans cannibalisation trop marquée du voisin et d’accroître ainsi son périmètre, en extension constante malgré la baisse régulièrement constatée de la lecture et du nombre des lecteurs — pas un rapport sur le livre ou la lecture qui ne relève depuis vingt ans cette tendance lourde.
Pour beaucoup, le numérique apparaît comme la dernière en date de ces transformations. Apparu depuis bientôt quarante ans sous la forme du scan en mode image, suivi plus tard du mode texte, il s’inscrit dans la longue lignée des avatars du livre, et représente une marche de plus dans l’ascension vers la modernité, peut-être un peu plus glissante et un peu plus haute que les précédentes. Il implique donc une adaptation des pratiques classiques et éprouvées aux nouveautés qui le caractérisent appliquées aux techniques, aux acteurs et aux publics. Mais il n’est au fond qu’un prolongement du passé, comme tant d’autres avant lui.
Pour d’autres, le numérique marque au contraire une rupture décisive dans l’histoire du livre imprimé.
Le procédé de la numérisation fragmente le texte et l’atteint dans son intégrité, sa conjonction avec Internet autorise sa dissémination à l’infini et rend vain tout espoir de suivi de l’œuvre, sauf à vouloir fermer le jeu dans un univers où tout fuit et s’échange. C’est dire qu’à plus ou moins longue échéance, chacun des maillons de la chaîne du livre est non pas remis en cause, mais remis en question. Il convient donc de revenir sur beaucoup de principes acquis et d’imaginer des réponses inédites à des problématiques radicalement étrangères à celles que connaît l’imprimé¹.
Cette dernière approche nous paraît correspondre à la réalité, c’est elle qui est développée ici. Mais notre souci n’est pas de défendre pied à pied un point de vue contre un autre, d’aligner arguments et contre arguments, bref d’opposer les Anciens aux Modernes. Il s’agit d’éclairer le débat plutôt que de l’alimenter. Les tenants de la continuité ont pour eux la pratique avérée de l’exploitant et le fait que les premiers « livres numériques » ressemblent beaucoup aux livres tout court. Pourquoi ne resteraient-ils pas attachés à un ensemble de processus qui ont fait leurs preuves, notamment à partir du modèle économique actuel de l’édition : si les lecteurs se raréfient, le nombre de livres vendus demeure d’année en année relativement stable² . Par ailleurs, on oublie trop souvent que les maisons d’édition sont pour beaucoup d’entre elles largement sous-capitalisées, ce qui leur interdit pratiquement tout investissement prospectif. Il ne faut donc pas sous-estimer les facteurs, objectifs ou non, favorables à une certaine forme de statu quo, voire à une évolution lente selon le cours des évènements.
Il reste que les évènements courent et que les évolutions sont aujourd’hui terriblement rapides. Certains secteurs, comme la musique ou la vidéo, ont déjà subi de plein fouet le choc du virtuel et du tout gratuit, et la première en est sortie exsangue. Aux Etats-Unis, l’édition connaît des mutations que les professionnels vivent désormais au quotidien. La situation du livre en France ne peut pas se ramener exactement à ces expériences – chaque langue, chaque pays entretient son propre rapport au livre – mais elles indiquent clairement la tendance, que nous devions nous en réjouir ou nous en affliger. Il convient donc de profiter de l’effet Google comme accélérateur de particules et d’ouvrir largement à la réflexion autour du livre numérique le champ des nouveaux horizons.

*

Le numérique n’est pas une découverte pour le livre. Mais il ne s’est pas répandu de l’intérieur, il est venu d’ailleurs – de la musique, de la téléphonie, de la messagerie, c’est-à-dire du quotidien – d’où le sentiment général d’invasion étrangère qui a dû faire sourire plus d’un éditeur de droit ou de médecine, familier de l’envahisseur. En dehors du fait qu’à son échelle, cet environnement apparaît nouveau pour (presque) tout le monde, personne ne peut prétendre pouvoir le parcourir en entier : les opérateurs planétaires ont la puissance et la technicité, mais ignorent tout des matières où leur industrie peut trouver application ; les secteurs d’activité disposent du savoir-faire et maîtrisent leur art, mais n’ont pas la pratique des systèmes ni la familiarité des réseaux. Une fois dépassé le vertige de la fascination, on peut s’asseoir et réfléchir. Dans le nouveau rapport entre le numérique et le livre – si l’on peut dire – rien n’est encore écrit.
Nous avons pris comme point de départ de notre analyse les éléments qui nous étaient le mieux connus et qui correspondaient à nos propres expériences, tant personnelles que professionnelles. Nous traitons donc principalement ici du livre en France et du secteur de l’édition.
On sait bien que le numérique dépasse le cadre des pays et des continents et ne connaît pas les frontières nationales. Certaines de nos réflexions, au demeurant, ne se rapportent pas strictement à l’hexagone. Mais notre matière et les exemples qui l’illustrent sont le plus souvent tirés de l’expérience qui est la nôtre et du contexte particulier où elle s’inscrit.
Dans le même sens, nous nous sommes centrés sur le seul secteur de l’édition, c’est-à-dire sur les auteurs et les éditeurs. Ce n’est pas l’effet d’un quelconque désintérêt pour la librairie ou les bibliothèques : en dehors du fait que ces deux secteurs du livre s’interrogent chacun sur son avenir, la librairie porte au public le livre dans toute sa diversité, et l’affaiblissement qu’elle peut craindre à la fois de l’extension du numérique et de la vente en ligne ne manquera pas d’affecter en retour l’ensemble de l’édition ; quant aux bibliothèques, gardiennes depuis toujours de la mémoire des livres, service public de la lecture très proche de ses usagers, elles ont joué un rôle clé dans la prise de conscience via Google de l’ordre numérique. Librairies et bibliothèques sont donc, à leur façon, à l’épicentre du sujet. Mais faute de disposer de connaissances suffisantes sur chacun de ces mondes, il nous a semblé qu’une enquête aussi fouillée soit-elle ne pouvait pas remplacer l’expérience directe de l’imprégnation d’un milieu.
Aucune recherche autour du livre ne peut ignorer à quel point l’édition est multiple, et parler de l’édition comme entité relève de la gageure. On relève pourtant une prédominance de la littérature dans le regard porté sur le livre en général et dans la représentation collective de l’édition en particulier, alors que plus des trois quarts des livres vendus n’appartiennent pas à cette branche du livre. Cette constatation s’opère à la lecture de la plupart des articles de presse, rapports publics et documents de toute nature, internes ou externes au secteur, se rapportant au livre.
Nous-mêmes n’avons pas, dans les pages qui suivent, échappé à ce travers si répandu et il arrive que certaines de nos remarques, à bien y regarder, s’appliquent à la seule littérature.
Un ouvrage d’une centaine de pages ne saurait faire le tour du sujet que nous nous proposons de traiter. Chacun des sous thèmes évoqués ici appellerait à lui seul un panorama plus riche et plus précis au lieu d’un simple survol. Mais les gros ouvrages traitant de sujets d’actualité ont parfois cet inconvénient qu’ils sont caducs avant d’être achevés et les éléments évoqués ici évoluent eux-mêmes à très grande vitesse. Nous avons donc choisi le parti de la brièveté – sans nous mettre à l’abri de nos craintes.
En dernier lieu, deux chapitres de cet ouvrage sont consacrés au droit d’auteur. Nous nous sommes beaucoup interrogés avant de les écrire, n’étant ni l’un ni l’autre juriste de métier. Or le droit d’auteur est une discipline qui se nourrit surtout de la pratique et où l’espace est vaste, qui va des dispositions de la loi à l’interprétation du juge. S’aventurer sur ce terrain représentait donc un risque certain, au-delà du reproche éventuel d’illégitimité. Nous nous y sommes néanmoins résolus, pour deux raisons.
D’abord, tant qu’à parler d’un sujet que personne ne maîtrise vraiment, hors les experts patentés du domaine, pourquoi nous dispenser d’évoquer aussi celui-là ? Les auteurs et les éditeurs sont rarement des professionnels de la propriété littéraire et artistique et cependant la pratiquent tous les jours. Nous nous sommes donc autorisés à ne faire qu’en parler.
Ensuite, le sujet lui-même y invite. Comment traiter les différents aspects du nouvel ordre numérique sans évoquer le droit d’auteur qui fonde le contrat d’édition sur lequel tout, ou presque tout, repose ? Notre analyse, déjà modeste, serait apparue comme bien incomplète, et on aurait pu nous reprocher notre abstention bien plus qu’on aura lieu de critiquer notre entreprise – du moins nous l’espérons.

*

Nous allons essayer de montrer en quoi la numérisation représente bien davantage qu’une simple évolution dans le processus éditorial. Pour cela, nous commençons par planter avec Google le décor du nouvel ordre numérique (chapitre 1) avant de présenter en regard l’édition et ses principaux acteurs (chapitre 2) et de cheminer à partir du codex et de la double nature du livre vers le livre numérisé et l’œuvre numérique (chapitre 3). Nous analysons ensuite cette nouvelle manière de traiter le texte écrit dans ses effets sur les acteurs actuels de l’édition (chapitre 4), sur l’évolution de la lecture et le regard du lecteur (chapitre 5) et sur le devenir de l’œuvre elle-même (chapitre 6). Puis nous nous interrogeons à propos de quelques aspects du droit d’auteur, en deux temps – les tenants, ou le papier (chapitre 7) et les aboutissants, ou le numérique (chapitre 8). Nous évoquons avec la rémanence de l’action collective quelques uns des enjeux à venir (chapitre 9) avant de conclure sur la place que pourrait occuper demain le livre imprimé (chapitre 10).

¹ Jean Lissarrague, Quels lendemains pour le livre ? (revue Esprit, octobre 1997).

² 445 millions d’exemplaires vendus en 2005, 469 en 2006, 486 en 2007, 468 en 2008, 464 en 2009 (ventes aux caisses des libraires et clubs de livres, source SNE).

© Impressions numériques de Jean Sarzana et Alain Pierrot (publie.net), première mise en ligne le 30 octobre 2010.
5,99 € sur ePagine (formats ePub, PDF, Mobipocket)

Sommaire

Entrée en matière 8

1. Google et le syndrome numérique 20
Les quatre âges « littéraires » de Google 23

Quelques observations pour clore cette présentation. 31

La numérisation 33

L’ordre numérique 40

Les premières expériences numériques de l’édition 43

2. Le livre, écosystème instable 51
Les auteurs : un univers stellaire 52

Dépendance sacrée, dépendance profane 55

L’édition, composite et singulière 59

Une économie atypique 66

Un cadre institutionnel sur mesure 74

Effets secondaires 77

Quelques jalons 81

3. Le discours et ses formes 86
Le livre en tant qu’œuvre 87

Le livre imprimé ou l’unité 94

L’œuvre numérique ou la dualité 98

L’espace numérique ou la créativité 106

Une question de terminologie 111

Le numérique et la régulation 116

4. Les effets sur les acteurs du livre 120
Les œuvres numérisées 121

Les œuvres numériques 135

Distribution et nouveaux intervenants 145

5. La lecture, le lecteur 152
La lecture dans l’ordre imprimé 153

La lecture dans l’ordre numérique 158

La relation livre lecteur 164

Le regard du lecteur 170

Deux types de lecteurs 179

La lecture, ma liberté 184

6. Le devenir de l’œuvre 189
Que devient l’œuvre ? 191

De l’influence du support 195

Le suivi de l’exploitation 200

Le problème de la conservation 204

7. Le droit d’auteur : les tenants 211
Des bases sûres, mais lointaines 212

Le rôle de l’héritier 216

Décalages et fragilités 220

Le numérique comme révélateur 226

Limites de la démarche 232

8. Le droit d’auteur : les aboutissants 235
La place de l’œuvre 236

L’exercice du droit moral 241

La durée de protection 246

La gestion collective 250

Les œuvres orphelines 256

Simplifier les usages 260

9. Rémanence de l’action collective 265
L’enjeu libraire 266

Le repli de l’État 270

Les régions, partenaires potentiels  276

L’émergence de nouvelles solidarités 282

10. La part du livre papier 297
Handicaps et atouts 298

Le livre numérisé ou la copie conforme 306

Le livre enrichi ou la complémentarité 310

L’effet réseau ou l’esprit du numérique 314

La part du livre 319

Quelles perspectives ? 324

Dernières impressions 332

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