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le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

24 octobre 2010

Sans attendre Godot (1)

Filed under: + Sans attendre Godot — Mots-clés : , , , , , — Stéphane Michalon @ 10:20

- Ouais ! fit Riton Godot après un long silence. Je me demande si…?

Sans attendre Godot, John Amila
(chapitre I, paragraphe 1)
Série Noire nrf (1956)

Il y a mille et une façons d’être libraire, c’est-à-dire d’exercer le métier de libraire et de commercialiser des textes édités par des éditeurs.

Tant que les éditeurs n’éditaient que sur papier on pouvait croire, à raison, que le métier de libraire était de vendre des livres, des beaux livres, des livres brochés, des livres reliés, des livres de poche… Mais à y réfléchir nous savions bien que nous vendions déjà bien autre chose : des services, des choix, des repères, du désir, du désir de savoir, du désir de lecture, du temps, du temps passé dans un lieu, du temps passé en librairie, au milieu de milliers de livres agencés sur des tables, rangés dans des étagères, emballés pour offrir, ouverts pour pouvoir les feuilleter. La librairie ce sont des vitrines de livres sur la rue, des vitrines de livres éclairées le soir, des lieux ouverts en centre ville, des lieux de promenades, des lieux de rencontres, des lieux publics facilement accessibles où toute personne peut entrer sans qu’on ne lui demande rien. La preuve est faite depuis longtemps qu’aller en librairie, pousser la porte d’une librairie, ou entrer sans même la pousser parce que la porte est ouverte est un acte répété chaque jour des milliers de fois par des milliers de personnes. Le trafic comme on dit aujourd’hui, notre premier trafic est là. Les noms des librairies sont des marques dans nos villes ou nos quartiers et autant de noms de rendez-vous. Rendez-vous chez Mollat. On se retrouve tout à l’heure à la Galerne ? Rendez-vous à l’Arbre à Lettres ou du Voyageur,  aux Vents d’Ouest et du Sud, à Paris ou à Pékin. Rendez-vous entre amis, rendez-vous de médiation, rendez-vous entre des lecteurs et des auteurs, entre des lecteurs et des textes.

Le texte existe en numérique… et alors ? Pourquoi ne serait-il pas lui aussi au rendez-vous ? Pourquoi, sous prétexte que le texte est en numérique, celui-ci serait-il absent de ce lieu de médiation qu’est la librairie ? Parce qu’on ne saurait pas le montrer ? Parce qu’on ne saurait pas le conseiller sous prétexte qu’il est en numérique ? Parce qu’on ne saurait pas le vendre sous prétexte qu’il est en numérique ? Et voilà le libraire qui dirait à son client de rentrer chez lui ou d’aller voir ailleurs sous prétexte que l’éditeur proposerait le texte en numérique.

Le métier de libraire s’est maintes fois réinventé. Il va s’adapter aussi au numérique. Si un texte est édité en grand format, en poche, en numérique, pourquoi ferions-nous la bêtise d’en refuser la vente en numérique dans les lieux que les meilleurs clients fréquentent lorsqu’ils désirent acheter des textes ?

Non, personne ne dira non à un client sous prétexte que le texte est en numérique. Quand il entrera dans ces librairies, il saura que les libraires seront en mesure de lui dire oui.

- Effectivement ce numéro de la Nouvelle Revue de Psychanalyse n’est plus disponible depuis longtemps en papier mais il n’y a aucun problème, vous pourrez le lire et travailler sur cet article d’André Green car il est toujours disponible en numérique. Vous le voulez ?…
- Ah du coup le Stiegler vous le voulez aussi en numérique ? Pas de problème, c’est pas encore remboursé mais c’est quand même un peu prescrit. Dès votre passage en caisse vous le recevrez dans votre boîte mail avec un petit SMS de confirmation. Elle n’est pas belle la vie ?…
- Vous avez lu Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal ?

Quand tous les clients entreront dans ces librairies ils sauront que les livres des éditeurs seront disponibles en numérique parce que dans leurs rayons numériques ces livres seront facilement accessibles. Les libraires auront des bornes, des écrans, des rayonnages numériques, du wifi accessible, des applis… Les outils de feuilletage des éditeurs seront en place en centre ville et accessibles en librairie au moment où quelqu’un sera en désir de lecture, voire en grand désir de lecture. Éditeurs, libraires, vous, nous, nous avons tous besoin de grands lecteurs. Ces grands lecteurs fréquentent les librairies. Beaucoup de ces grands lecteurs ont plaisir à acheter en librairie. À passer en caisse avec 3, 4, 5, 6 livres qu’ils liront, ou très vite ou plus tard, mais pour lesquels nous aurons su leur donner envie maintenant. Mais si ces livres existent en numérique ces grands lecteurs ne les liront pas pour autant sur Internet. Ils les liront pour une grande part en concentration, via une rentrée en lecture qui se fera le plus loin possible d’un mode ultra-connecté, d’un mode en zapping. Pour ces grands lecteurs la lecture d’un roman en numérique plusieurs heures durant ne se fera pas forcément sur Internet derrière un PC mais sans doute plutôt sur des écrans adaptés à cette lecture. Dès lors, pourquoi l’achat, la découverte, l’envie de lire se ferait-elle forcément sur Internet ? Pourquoi ce moment de décision de l’acquisition d’un texte, cette alchimie née de l’agencement, de la présentation, de l’intelligence des rapprochements d’un texte avec d’autres textes se feraient-ils seulement sur Internet et pas en librairie ? Le moteur de recherche d’un site Internet, ce sont des centaines de milliers de titres quand le stock d’une librairie en propose quelques dizaines de milliers, certes et c’est la force de certains. Mais la home d’un site Internet se réduit à une dizaine de nouveautés quand les tables d’une librairie en propose plusieurs centaines. Or, c’est à partir de cet agencement de livres nouveaux, à partir de cette recette composée de titres à nouveau rapprochés les uns des autres que se crée un premier son, une partition, dont toute la chaîne du livre a besoin, une médiation où se mêlent les choix des libraires dans ceux des éditeurs.

Bien sûr la vente de livres numériques se fera aussi sur Internet. Bien sûr ! Nous ne sommes pas naïfs et nous savons déjà que ces ventes se feront en très très grande partie sur Internet. Mais sur quels sites ? Comment feront les libraires pour que sur leurs zones de chalandise, sur le territoire de leurs marques, cette vente se fasse sur leurs propres sites si dans le même temps, dans leurs magasins ils ne montrent pas très très clairement qu’ils maîtrisent totalement la commercialisation des éditions en numérique ? Et donc, en plus de la présence du numérique dans leurs bases de données, dans leurs logiciels de gestion, dans les vitrines et rayons numériques à inventer, leurs propres sites Internet seront accessibles directement en librairie. Une seule et même fiche client sera créée sur le web et en magasin. Chaque librairie sera sur Internet avec du trafic sur son site parce que celui-ci sera aussi en magasin partie prenante d’un dispositif complet de capacité à commercialiser le numérique.

Oui, une page de l’histoire de la librairie se tourne. Là où nous avions un magasin en centre ville, un emplacement, rien qu’un emplacement, il nous faudra ouvrir plusieurs magasins sur Internet, dans une toile où les emplacements ne sont jamais gagnés d’avance. Quand nous avons grandi sur un ou quelques points de vente, désormais il faudra d’emblée en ouvrir plusieurs sur Internet et dans autant d’objets connectés à Internet. Une vitrine sur la rue, une table à l’entrée, une home sur le net, des blogs satellites et autant de sites mobiles à l’intérieur même d’autant d’objets-écrans, là où des lecteurs auront souhaité nous retrouver. Seule une médiation de qualité, une médiation autour du texte permettra aux libraires d’être meilleurs que les autres : prendre place aux bons emplacements et les tenir, les tenir tous les jours, les animer, placer des salariés qualifiés, des libraires au clavier pour animer, écrire, répondre, proposer, composer, agencer, être des conseillers à l’écoute et aux sens larges.

Les libraires n’y arriveront que si dans un même mouvement chacun est capable de prendre la mesure de ces nouveaux emplacements tout en ayant la capacité à repenser les emplacements brick and mortar. La librairie sur Internet promet à ses clients toute l’offre, tout de suite, et peut-être moins cher. Ne laissez pas ces promesses à d’autres. Acceptez-les, appropriez-vous ces promesses en allant partout sur Internet tout en réinventant la place de vos investissements, de votre investissement dans votre ville.

Une librairie qui capte par son emplacement en ville et sur la toile ; une librairie qui construit sa médiation à partir des textes nouvellement créés et édités dans un cercle allant au-delà de la simple amplification des best-sellers : c’est cette librairie qui aura su s’approprier le numérique, c’est cette librairie qui demeurera un lieu du texte, c’est cette librairie qui restera un lieu de transmission des choix des éditeurs. Si ce n’est pour bon nombre d’éditeurs le lieu premier de résonance de leurs choix d’éditeurs.

Quoi ? le numérique.
Un lieu incertain ?
Un endroit où aller,
Ensemble, c’est tout.

Sans attendre Godot.

Stéphane Michalon

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