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19 octobre 2010

Joachim Séné, Sans (publie.net)

Crève générale, front chaud, les anticorps feraient mieux de faire leur boulot plutôt que d’aller se balader sur la toile. Nuit sans, matin sans, jour sans. Joachim Séné n’y est pour rien pourtant, son texte sur son licenciement, Sans (publie.net), à peine mis en ligne sur ePagine que déjà téléchargé dans la Bookeen, avalé dans la foulée cette nuit avec un grand verre d’eau. Mais me voilà en retard : je n’avais prévu d’écrire ce billet aujourd’hui.

Ce matin, à l’heure où saluer le monde, je reçois un twitt de Thierry Crouzet qui m’invite à participer à un concours : chroniquer son dernier texte (La tune dans le caniveau, Numerik:)ivres), une Bookeen en récompense. Alors je dis non. Parce que d’une part je lis déjà sur Bookeen des auteurs du catalogue ePagine (plus de 27000 références) : livres homothétiques ou 100 % numérique. Je l’ai déjà dit, le redis, me répète, m’explique encore : ce n’est pas le format qui me motive mais le texte, s’il me parle ou pas. Par ailleurs il me semble avoir déjà pas mal soutenu l’édition numérique via ce blog ou le site ePagine (et ce n’est pas Thierry Crouzet qui dira le contraire ni Numerik:)ivres). Par ailleurs, on ne m’achètera pas et je ne demande aucune récompense. Les seules valables : qu’un texte me bouleverse (comme Sans m’a bouleversé), qu’un auteur se retrouve dans ma lecture et que des lecteurs aient envie de lire ce texte qu’ils n’auraient peut-être pas lu autrement. Je ne le dis pas méchamment mais je ne tiens pas à être un propulseur. Je suis d’abord un lecteur, libraire ensuite, qui a à cœur de soutenir le maximum de textes dans ce nouvel environnement qu’on nous propose, celui du web. Mais maintenant je voudrais parler du texte de Joachim Séné et que vous le lisiez ensuite.

Sans est un texte de littérature qui s’empare du monde du travail, de l’univers parfois anxiogène de l’entreprise et replace l’individu au cœur d’un système (qu’il déchiffre, décompose, questionne, explose) où le corps est mis à mal. Oui, ce texte est politique. Oui, ce texte est poétique. Oui, ce texte, pour ce qu’il parvient à dire du corps (notamment), est important.

« moi comme les autres programmeurs, irremplaçable ressource interchangeable, efficace et coûteux agent de la troupe des permanents prestataires, jeune armée tournante des cerveaux productifs, valeur d’entrée, valeur de sortie, fonction vitale d’un système bunker économique de bureaux plastiques d’un immeuble en verre sur esplanade de béton au bout d’une ligne en fer, au bout d’un monde, édifice au bord d’un gouffre et nous dedans, embarqués volontaires, mais quelle autre alternative ? »

Un corps humain et social traverse la ville à côté de corps étrangers, inconnus, en retrouve d’autres (plus connus mais pas moins étrangers) dans les tours en verre à la périphérie. Mais un jour ce corps devra fuir pour ne pas disparaître (il lui faudra néanmoins revenir chercher son solde de tout compte). Ici comme ailleurs, les corps se croisent, se cherchent, s’épient, s’évitent, se fantasment, se culbutent, hors ligne et en ligne : toile et métro. Mais comment dire le corps social, avec quels mots, quand le Verbe n’est plus ? C’est un des paris du texte (forme et fond ensemble) car si le Verbe du corps social est annihilé dans cet univers, la voix du dedans, celle du corps humain ne l’est pas. C’est elle qui dira la tentative de libération : comment sortir du corps emmailloté, du corps de texte, du corvéable à merci, du corridor, là où les petits chefs vous placent ? C’est ainsi que cette voix devient coryphée, car tragédie il y a ici. C’est elle qui soudain s’éjecte de la solitude et du désœuvrement, qui peut nommer l’impuissance, le passage d’une boîte à une autre dans une ville couvercle et les plaisirs solitaires quand la sensation du mur en face devient insupportable ; c’est elle encore qui dit ce qu’il faut pour tenir le coup, comme les blagues de mauvais goût, afin de casser les rituels, les habitudes et la réalité : tous ceux qui partent les uns derrière les autres, qu’on jette, qu’on aimerait jeter ou qui finissent par partir d’eux mêmes. Sans parle très bien également des mois sans travail, de l’attente, du refus d’être humilié, des remplacements à la petite semaine, des trajets interminables, des humiliations : c’est quoi un travail aujourd’hui, c’est quoi chercher du travail, c’est quoi le garder, c’est quoi l’inactivité ?

Mais le corps et sa maladie, l’hypocondrie, ses peurs aussi, sont là, toujours. Ça monte, ça monte – comme une grève qui s’annonce, une manif qui se prépare. Alors oui ce texte qui vous prend par le colback, explosif et pertinent, est réussi ; et c’est sans doute en gommant en grande partie les verbes d’action (parce que pas besoin, ils sont là dans l’ellipse, dans les blancs, pas besoin de dire ce qu’il fait : il fait) que Joachim Séné parvient le mieux à montrer, à travers la violence des échanges en milieu tempéré, ce que les corps endurent et comment ils peuvent réagir : action, réaction, secousses, écriture.

« À l’autre bout du métro, l’appartement. Transport-tampon pour le cerveau et le corps, par contact et tunnel, corps social apaisant ou violent, mal nécessaire. Matin, corps en stock, mobiles, déversement de masse, corps rendus disponibles, repris soir. (…) La ville origine, la ville passage, où le corps-sommeil, le corps-assis, le corps-debout, dans son transit quotidien de corps intime à corps social, de ce social étrange, pas celui du chez soi hôte, pas celui de la rue, magasins, jardins, voisins, pas celui ami, pas celui famille, non, celui, plus long, huit heures par jour et plus : celui d’entre les murs, celui du rapport hiérarchique, celui du rapport annuel, celui du décompte d’objectifs, celui du rapport de force, celui du discours et de l’assentiment, celui du silence et du dogme, de la nuque visage à terre, de la peur du licenciement, de la peur tout court et du compte de résultat positif positif et vite vite. »

Quatre textes de Joachim Séné sont disponibles via publie.net sur ePagine : Hapax, Roman, La crise et Sans. Outre son site, Joachim Séné participe depuis plusieurs mois à une des plus curieuses expériences web du moment, le Convoi des glossolalies, textes à contrainte, où on retrouvera ce même défrichage du monde.

Christophe Grossi

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