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22 septembre 2010

Anne Savelli, Franck (Stock), rentrée littéraire 2010

Filed under: + Conseils de lecture — Mots-clés : , , , , , — Christophe @ 09:50

Cet été je vous proposais de découvrir un extrait de Franck d’Anne Savelli (Stock, collection La Forêt), désormais disponible en papier mais aussi en numérique sur ePagine. Comment ne pas être touché par cette écriture forte, visuelle et sonore ainsi que par les deux figures de ce récit prises dans une société déshumanisante, deux êtres inséparables mais séparés ? Franck is for me for me formidable !

Nombreux sont ceux qui ont écrit sur la ville, marcheurs-créateurs, tous témoins de leur époque et de ses changements. Chacun à leur manière ils m’en ont donné le goût. Baudelaire, Benjamin, Joyce, Pessoa mais aussi Perec, Fargue, Réda, Roubaud, Bon, Kaplan ou Rouaud sont de ceux-là. Et la ville, avec tant d’autres encore, continue chaque jour de s’écrire. Aux mutations, aux nouvelles manières d’entreprendre nos déplacements et nos mouvements, aux changements de perspective, l’écrivain s’adapte, répondant désormais en plus de son média et de sa voix propres avec de nouveaux outils – l’image animée ou pas et le son l’accompagnant de plus en plus. Parmi tous les créateurs d’aujourd’hui, parmi tous ces regards, ces Giacometti urbains – hommes et femmes en marche -, il y a quelqu’un dont j’aimerais vous parler maintenant. Il s’agit d’Anne Savelli dont le récit, Franck, vient de paraître chez Stock (dans la collection La Forêt dirigée par l’écrivain Brigitte Giraud). Avant celui-ci, Anne Savelli avait publié deux textes aux éditions Le mot et le reste, Fenêtres open space puis Cowboy Junkies / The Trinity Session. Sa démarche : la conjugaison de déplacements physiques (métro beaucoup, à pied très souvent), visuels (focalisation et grand angle), sonores (écoute et rapports aux sons, aux objets sonores) et poétiques (inventaires, notes, cahiers croisés…). Dans ces deux textes-là mais aussi dans la blogosphère où elle est très active, ce qu’elle ne photographie pas elle l’écrit, ce qu’elle n’écrit pas elle le montre. Mais c’est à chaque fois une expérience sensorielle forte qui passe par le nom. Nom d’un quartier, d’une rue, d’une ville, d’une station de métro, d’un immeuble… Comme si nommer les lieux, les personnes ou les objets semblait être son repère à elle. Du coup elle note, immortalise, retient, reprend, ajuste, télécharge, écrit encore, met en page, recrée une architecture de ville nouvelle, sa ville, ses espèces d’espaces à elle. Ce qu’elle continue de faire avec Franck : son regard, sa voix ainsi que sa marque de fabrique décrite plus haut sont intactes. Malgré la violence sous-jacente.

Par la fenêtre de ta cellule qu’est-ce que tu vois ? Même vitre, même épaisseur de verre. (Anne Savelli, Franck, Stock)

 

Franck traversait déjà Cowboy Junkies / The Trinity Session : il était « celui à qui elle écrivait ». Cette fois, il est nommé, prénommé. Bel et bien absent de la vie de la narratrice, il n’empêche qu’il est toujours là, figure obsédante, d’où l’adresse, d’où le titre, d’où le sujet de ce récit. « Franck était en errance dans la ville et dans sa vie, avec juste un sac où toute sa vie en marge tenait. C’est peu, mais c’est beaucoup. Pour lui, l’errance avait des noms, Gare du nord, Les Halles, Jourdain, des bars, un squat, et puis aussi des Maisons d’arrêt… », peut-on lire dans le dernier billet de danactu-résistance. La narratrice (bien que prenant souvent le métro, le bus ou le train, je l’appellerai désormais la femme-qui-marche) a fait un bon bout de route avec lui et ne l’a jamais laissé tomber. Même et surtout lorsqu’il s’est retrouvé en prison. Malgré les difficultés administratives, malgré les longues attentes, malgré les allers et retours, malgré les courtes entrevues, malgré son impuissance ou son dégoût d’un système kafkaïen qui passe plus de temps à réprimer, à punir et à soigner son image qu’à respecter les hommes et les femmes emprisonnés mais également ceux et celles qui sont enfermés dehors.

© Anne Savelli

 

Les films qui sortent, les derniers lus, les grèves, les manifs, les anecdotes ça pèse à peine, ça pèse quand même disons. Je t’apporte des livres, t’envoie pliées en quatre des pages photocopiées (et surtout rien qui pourrait s’illustrer avec fleurs et oiseaux merci). Je ne sais pas alors qu’en quatrième tu lisais très lentement, que ça n’a pas changé. Cette faille de ne pas lire pour soi, de ne pas vraiment le pouvoir, s’en référer à la seule parole quitte à croire n’importe qui, la prison la gomme soigneusement, au parloir on ne confronte rien. Ça ne dépare pas, ça ne se voit jamais. Seuls la lettre, le courrier en eux-mêmes, la simple sensation de décacheter l’enveloppe et d’y voir je t’embrasse, tiens bon, comptent ici. On écrit parce qu’on n’envoie pas son corps par la poste, c’est tout. (Anne Savelli, Franck, Stock)

 

La femme-qui-marche regarde. Elle regarde parce qu’elle cherche. Parce qu’elle recherche tout ce qui pourrait avoir un rapport avec Franck : les lieux qu’il a foulés, la ville dans laquelle il s’est souvent déplacé, égaré et perdu. Et derrière ces traces il est aussi question de disparitions car la ville change à vitesse grand V ; par-delà le manque, l’absence, c’est également cela nous qu’elle montre Anne Savelli : à quoi ressemblait cette ville quand Franck était encore là, à quoi elle ressemblait encore quand il était emprisonné, à quoi elle ressemble maintenant qu’il n’est plus là. Et puis quelles traces a-t-il laissées dans les rues, les bars, les squats, les lieux où il a travaillé, les gares ? Et encore, quelle mémoire la ville a gardé de ses passages à lui ? Cette mémoire qui est la sienne à elle et qui ne peut se superposer à celle des autres et encore moins à celle de la ville, ces lieux qui étaient pourtant un peu les leurs. Alors elle refait le parcours, refait les mêmes gestes, recommence encore. Et c’est ainsi que la ville est à nouveau cartographiée, à travers les expériences marquantes, intimes, personnelles, douloureuses. A travers l’ennui aussi. Ou les livres. L’occasion ici de dire que deux auteurs importants traversent le récit : Hemingway et surtout Perec. Si Un homme qui dort est omniprésent, d’autres livres de lui apparaissent en transparence : Espèces d’espaces, Je me souviens, W ou le souvenir d’enfance, La vie mode d’emploi ou encore La Disparition.

Des rubans de photos, des cadavres de bouteilles, votre nom sur les murs : en partant du pilier, gare du Nord, celui qui aurait voulu vous retrouver à Jourdain l’aurait pu (il a essayé. Mais lorsqu’il est sorti de la brasserie c’était déjà trop tard, il vous avait perdus). Maintenant que vous avez disparu ces indices s’éparpillent, ne mènent plus au squat / et te chercher en comptant les bris de verre, non. (Anne Savelli, Franck, Stock)

Dans ce récit, beaucoup de fenêtres bien sûr : ce que la-femme-qui-marche cherche à voir depuis la rue, ce qu’elle discerne depuis un appartement, les fenêtres qui s’ouvrent et se referment, comme un livre, comme une vie. Les fenêtres, donc, mais vous y verrez aussi des verrières, des piliers, des murs, des portes d’entrée, des places, des immeubles, des bouches de métro, des rails et tous ces réseaux compliqués qui font et défont nos vies (on se croise, on fait un bout de route ensemble, on change de voie…) ; tout ça fait à la fois partie de l’histoire de la femme-qui-marche, de son passé et de son présent aussi, mais également de celle de Franck. Chaque lieu est un « je me souviens ». Chaque déplacement, chaque errance urbaine, des espèces d’espaces (je me répète). Les autres, en revanche (nombreux pourtant), on ne les voit guère que dans la course – corps croisés (des parties du corps souvent), rarement touchés (ou alors violentés).

© Anne Savelli

© Anne Savelli

Mais comment écrire et décrire l’attente qui a été la sienne ? Comment nommer l’innommable quand « celui à qui » n’est plus qu’un matricule et que la-femme-qui-marche se retrouve soudain dans la masse compacte, anonyme et impuissante des visiteuses ? Pour cela, il fallait revenir au Verbe, aux verbes d’action et aux infinitifs, ceux qui disent le mieux son obstination, son opiniâtreté, sa désorientation mais aussi l’absurdité d’un système (l’administration pénitentiaire entre autres), l’engloutissement des hommes dans la ville, leur rejet. Ces verbes vous sautent à la gorge. Mais que faire quand on est condamné à attendre ? Faire, justement. Faire, faire, faire. Mais l’auteur use également d’autres procédés efficaces, comme écrire, à partir des lettres de Franck et de ses cahiers à elle, ce qu’ils sont en train de faire au même moment bien que séparés. Ce procédé, je l’avais déjà lu et aimé dans Cowboy Junkies/The Trinity Session. Le style Anne Savelli c’est aussi composer un livre à partir de plusieurs textes écrits à différentes périodes : cahiers collés, écriture dans l’écriture, palimpsestes. Ce traitement autofictionnel singulier doublé d’une mise en abîme formelle donnent un sens très fort au récit et permet à Anne Savelli de ne pas tomber dans le pathétique ou le psychologique. D’ailleurs, il est peu question d’eux, de leur histoire. L’intime est préservé alors que dans le même temps on voit bien quelle a été la nécessité d’écrire ce texte.

© Anne Savelli

j’écris dort à 200 kilomètres, à deux mètres, c’est pareil. « Misguided Angel » le métamorphose (it’s in the way he walks, it’s in the way he talks) mais lui n’a rien demandé, ni qu’on fasse son portrait ni rien. Il ne s’inscrit pas, il ne sait pas ce que j’écoute ni la façon dont je fais ployer les paroles – comment les mettre à terre entre ces quatre murs pour le transformer lui, seul moyen de supporter l’attente, les raisons de l’attente. Et de son côté, qu’écoute-t-il ? Du bruit pour échapper au bruit qui l’environne, peut-être. Ou autre chose ? (Anne Savelli, Cowboy Junkies / The Trinity Session, éd. Le Mot et le reste)

Outre la thématique et le sujet admirablement traités, si vous aimez les écritures visuelles et sonores (allez d’ailleurs visiter le blog dédié à Franck, belles photos et lectures assurées), si vous aimez le rock (Les Cowboy Junkies ou Lou Reed), les changements de rythme, de tempo, les dissonances, le son des guitares saturées et acoustiques, le picking, les notes éparses, les basses continues, le mélange des voix claires et cassées mais aussi toute la force qui peut être contenue dans les silences, alors il y a des chances pour que vous aimiez cette écriture-là.

Cellophane froissée pour mettre en valeur une seule fleur qui depuis plusieurs heures manque d’eau, Cellophane froissée dans ma main sans toi je reprends mon bagage. (Anne Savelli, Franck, Stock)

 

Anne Savelli vit à Paris, Franck est son troisième livre, après Fenêtres open space (Le mot et le reste, 2007) et Cowboy Junkies/The Trinity Session (Le mot et le reste, 2008). Le 7 octobre prochain à 19h30, elle est invitée à une rencontre à la librairie Les buveurs d’encre (Paris, 19e) en compagnie de son éditrice Brigitte Giraud et de Pierre Ménard (la lecture sera suivie d’une séance de signatures). Elle participera ensuite à une table ronde le 17 octobre, à 14h, dans le cadre du festival de la 25e heure du livre du Mans (stand Thuard) et sera également présente à la 63e Journée dédicaces Sciences Po (Paris) le 4 décembre. Vous pouvez aussi la retrouver sur le Net ; pour ce faire, entrez dans la ville haute et visez les Fenêtres open space.

Christophe Grossi

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