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27 août 2010

Philippe Forest, Le siècle des nuages (Gallimard) : rentrée littéraire 2010

Filed under: + Conseils de lecture — Mots-clefs :, , , — Christophe @ 09:29

Le siècle des nuages de Philippe Forest (Gallimard) ou le vingtième siècle vu par l’histoire familiale de l’auteur et celle de l’aviation. Un roman à feuilleter en ligne ou en téléchargeant un extrait sur votre ordinateur, votre liseuse ou votre iPad.

On l’annonce déjà comme l’un des livres les plus importants de cette rentrée littéraire. Moins troublant que L’Enfant éternel ou Toute la nuit, moins puissant que Sarinagara, ce roman de Philippe Forest (Le siècle des nuages) est néanmoins son plus ambitieux. Embrassant le vingtième siècle (vu non du ciel mais par le ciel) via l’aviation et la figure du père, il questionne une fois encore le deuil, la création et la place de l’Homme dans ce siècle passé. Roman familial, historique ? Aucun doute qu’il revisite ces deux genres romanesques. Mais, parce que l’auteur s’appelle Philippe Forest, qu’il interroge la question de la fiction dans le roman contemporain (comment dire l’intime ou l’expérience, à partir de quels matériaux raconter les légendes familiales liées à sa propre histoire ?), il parvient ici, par l’autofiction, sans pathos et sans effets hagiographiques, à insérer la petite histoire dans la grande. Parce qu’il est à la fois un être humain de sexe masculin, fils, amant, père, intellectuel, essayiste et romancier, Philippe Forest se sert de ses différentes facettes pour dire, témoigner, raconter, penser et inventer. Pas de pacte autobiographique ici : d’emblée, puisqu’il est question de souvenirs, il s’agira donc de presque vérités, de légendes : chacun de nous étant plusieurs romans flous : « Celui qui rêve ou se souvient, écrit-il, ne fait jamais que réciter à son insu une fable qui lui a été dictée ou bien soufflée, qui fut celle de milliers d’autres avant lui et à l’exclusive propriété de laquelle il n’est personne qui puisse finalement prétendre. Si bien que c’est moi maintenant qui me souviens (…) » et plus loin : « N’importe qui, et moi aussi bien mais pas davantage qu’un autre, peut se rappeler tout cela et en faire la matière utile d’un roman qui soit à la fois le sien et celui de tous. » S’il a choisi la distanciation et le détachement, ce ton qu’on attribue d’ordinaire aux textes tendant à l’objectivité, l’utilisation systématique du participe présent en début de phrase, un sens aiguisé de la formule ainsi que les longues phrases déployées sont bien l’oeuvre d’un écrivain et non d’un scientifique. Par ailleurs, si l’auteur, contrairement à ses romans précédents, se fait ici discret (il faut attendre la dernière partie pour voir apparaître sa marque de fabrique), à différents moments, son texte peut rappeler l’entreprise romanesque de Jean Rouaud, entre saga familiale (celle publiée chez Minuit) et réflexions sur l’invention du roman (publiées chez Gallimard). Enfin, ce nouvel opus est une fois encore l’occasion pour lui de parler des auteurs qui l’accompagnent : Faulkner, Céline, Flaubert ou encore Joyce


Philippe Forest, entretien avec Sylvain Bourmeau (Mediapart)

Hormis pour le prologue et pour l’épilogue, l’auteur a donné comme titre à ses chapitres des dates liées à son histoire familiale et à celle de l’aviation, de 1903 à 1998 : les deux angles de ce roman.

Le siècle des nuages est d’abord le portrait de son père (peu importe qu’il soit en partie inventé). Personnage idéaliste et inquiet, sûr de ses principes (qui pourtant tomberont les uns derrière les autres) et très croyant, déçu par le devenir de l’aéronautique, miné par les amis qui disparaissent les uns après les autres ainsi que par la vie sentimentale cabossée de ses enfants, bouleversé par la mort de la fille de Philippe Forest, on le suivra de sa naissance à sa mort en passant par sa vie à Mâcon, sa passion pour l’aviation qui l’amènera à devenir pilote de ligne, ou encore sa décisive rencontre amoureuse (lire les descriptions sur les deux milieux parentaux, celui de la confiserie et de la librairie). On le verra également conduire sous l’Occupation une voiture sans permis ou bien s’interroger sur les choix à faire sous Pétain (c’est quoi le bon camp ?) ; on le suivra à travers ses fiançailles ou son premier vol, en Algérie et aux États-Unis, via le débarquement manqué et son mariage à distance ; on le retrouvera en pleine guerre froide, pauvre, débutant chez Air France puis, plus tard, pilote, commandant de bord jusqu’à la retraite, la dépression, la vieillesse… Derrière lui, en creux, il y a la mère de l’écrivain ; malgré sa présence discrète, ce personnage fidèle et loyal est le véritable pilier de la famille (cinq enfants à élever et un mari souvent dans les airs) ; c’est d’ailleurs elle qui ramènera à la raison son mari lorsqu’il ne comprendra pas pourquoi ses enfants (et le monde en général) ont choisi une autre vie que celle qu’il avait espérée, pourquoi ils ne ressemblent pas à ce qu’il s’était imaginé et semblent si éloignés de ses valeurs.

Le siècle des nuages est aussi le roman sur l’histoire de l’aviation, de son évolution, de son rapport étroit avec la recherche scientifique et militaire, de son rôle tragiquement essentiel lors des conflits armés dans ce siècle meurtrier. Là aussi, l’auteur (qui entremêle les deux angles) a choisi la linéarité, la chronologie pour raconter cette histoire-là, depuis sa naissance, son invention, jusqu’à nos jours, n’oubliant pas les grandes étapes de l’aviation moderne, ses pionniers ainsi que les écrivains aviateurs (Ader, les frères Wright, Blériot, Guynemer, Lindbergh, Guillaumet, Mermoz, Saint Exupéry…).

© portrait de l'auteur, site Gallimard

Diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et docteur ès lettres, Philippe Forest enseigne la littérature comparée à l’Université de Nantes. Il est l’auteur de nombreux essais consacrés à la littérature et à l’histoire des courants d’avant-garde et de romans. Collaborateur de la revue Art Press, il est également critique littéraire, cinématographique et artistique. Son roman, Le siècle des nuages, a paru le même jour dans son format papier et en numérique (compatible avec l’iPad) sur ePagine ; les premières pages peuvent être feuilletées en ligne et téléchargées gratuitement sur tous les sites des libraires partenaires du réseau ePagine. Un extrait du texte est également lu par Benjamin Jungers, Pensionnaire de la Comédie-Française sur le site de l’éditeur.

Christophe Grossi


  • Livre numérisé de Philippe Forest aux éditions Gallimard : Le siècle des nuages, août 2010.
  • Pour consulter la liste de ses autres essais et romans, rendez-vous sur Place des libraires.
  • Quelques rencontres en librairie :
    • Librairie Passages (Lyon), le 23 septembre à 18 heures
    • Librairie Compagnie (Paris 5ème), le 7 octobre à 19 heures

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