Quatre livres de William Cliff parus à La Table Ronde sont disponibles en numérique (2 romans et 2 recueils de poèmes) dont U.S.A 1976, son dernier roman. 29 chapitres durant lesquels l’auteur revient sur son premier voyage aux États-Unis. Ce livre figure dans la dernière sélection ePagine, un dossier thématique composé d’extraits de livres numérisés et intitulé 9 destinations pour prendre le large. Vous découvriez là neuf auteurs qui écrivent en français mais ont décidé de situer l’action de leur histoire à l’étranger. C’est ainsi que vous partirez d’Istanbul jusqu’à la frontière mexicaine en passant par Vienne, Rome, Londres ou encore Berkeley et le Far West.
Comme son titre l’indique, le roman de William Cliff nous propose de partir aux États-Unis. Nous sommes alors en 1976 et l’auteur prend l’avion pour la première fois de sa vie. Mais qu’est-ce qui l’a poussé à partir ? L’envie de découvrir ce pays ? D’entendre et de parler cette langue si différente de l’anglais scolaire ? D’aller voir de près ces beaux américains observés à Louvain, désirés, fantasmés ? C’est un peu tout ça qu’il entreprend ici, restant lui-même, à la fois candide, romantique, faible, passionné, désespéré, touchant, pathétique, admiratif et nauséeux. Car, oui, avec ce roman autobiographique nous retrouvons là ce qui fait sa marque de fabrique dans toute son oeuvre : une écriture vive et sans détours, un regard sur le monde à la fois ébahi et désolé ainsi qu’une approche de l’autre entière et charnelle. Et cet écorché vif, sans y aller par quatre chemins, raconte alors comment et pourquoi il a décidé soudain de visiter ce pays, quelles rencontres il a faites, comment il a appréhendé ce nouveau monde, ces nouveaux paysages, quels ont été ses fantasmes, quels hommes et quels livres ouverts il a pu croiser sur le chemin (l’homosexualité assumée est un thème important dans ses poèmes et romans).
Amateurs de Rimbaud, de Villon ou de Genet, vous trouverez là une des écritures les plus écorchées d’aujourd’hui, d’une ironie qui a sans doute plu à Michel Houellebecq, mais avec ce souffle en plus qui lui vient de sa Belgique natale et de ses lectures médiévales entre autres. Pour mieux vous familiariser avec son univers, voici un extrait de U.S.A 1976, intitulé « Louvain », qui ouvre le roman et précède son voyage. Vous pouvez télécharger gratuitement (ou feuilleter en ligne) un extrait plus long de ce roman sur ePagine ainsi que chez les libraires partenaires du réseau. Ce même extrait figure, je le rappelle, dans notre dernier dossier thématique, 9 destinations pour prendre le large. Enfin, il est compatible avec votre iPad.
Louvain
Oh ! comme ils étaient beaux ces Américains qu’on voyait dans les films, jeunes garçons, étudiants romantiques, ingénieux détectives, policiers courageux ! Beaux soldats pleins de gaieté venus nous apporter l’air frais d’un nouveau monde ! Et plus tard, ces autres que nous voyions à l’université, le teint clair, la démarche dégagée ! Même les prêtres brillaient d’un je-ne-sais-quoi de différent. Déjà qu’ils ne portaient pas ces horribles soutanes, ces lourdes tentures noires qui engonçaient le corps ! Ils ne revêtaient pas ces longs tristes manteaux qui tombaient jusqu’aux pieds, ces chapeaux ridicules achevant de donner à celui qui en était affublé l’air austère et solennel d’un ectoplasme dépouillé de toute réalité humaine. Et puis : leur dégaine ! leur façon de marcher qui semblait à chaque pas montrer la beauté sexuelle ! leur gentillesse, leur sourire, leur amabilité, leur liberté, leur esprit large et lumineux comme leurs villes, leurs horizons immenses, leurs fleuves majestueux, leur activité intense, leurs transports magnifiques ! Ah ! comment les atteindre ? comment leur ressembler, les aimer, les étreindre ? Mais nous, sales Européens puants, vieux monstres déchirés de calamités putrides, pourrions-nous jamais faire qu’ils nous aiment ? qu’ils nous accueillent ? qu’ils nous communiquent un peu de leur jeunesse, de leur brillant, de leur fraîcheur ? Et d’abord ne faudrait-il pas que nous apprenions à nous laver, à changer de linge, à nous torcher le cul ? Allez ! renouvelez-moi ces fringues et brossez-vous les dents ! Et faites du jogging pour vous remuer les sangs, faites du sport, dansez le rock and roll, le twist et le boogie-boogie, jetez-vous dans la mer, nagez à larges brasses et pettez bruyamment quand il le faut afin de libérer vos viscères de tous ces gaz rampants et ténébreux qui obscurcissent votre tempérament !
Souvent, je les regardais, j’attachais mes yeux à leur corps, à leur visage, à leurs dents. Même leur mauvaise humeur paraissait élégante, leur façon de chier, de se peigner, de montrer leur structure musculeuse et nerveuse. Et cet accent si différent de l’anglais d’Angleterre qu’on nous faisait apprendre ! Ces mots plus forts, plus bruyants, plus expressifs ! Ces écrivains et leur stature considérable, éblouissants, d’un être vierge et dilaté dont l’esprit s’étendait à toutes les pensées du monde, toutes les spiritualités, tous les savoirs ! Je me demandais comment je pourrais attraper en moi leur existence si désirable. Il faudrait absolument m’entraîner, me driller, m’astreindre à un apprentissage long, ardu, mais exaltant. Et d’abord fixer mon esprit sur cette langue si difficile (contrairement à ce qu’on dit). Car j’avais beau me concentrer de toutes mes forces, j’avais beau essayer de suivre les dialogues : pas moyen ! Comment cela était-il possible ? Pourtant ce n’était pas du chinois ! Je devais être singulièrement bête pour ne pouvoir en un clin d’œil m’insinuer dans cette langue et en saisir les sonores expressions !
(© extrait du premier chapitre de U.S.A 1976 de William Cliff, La Table Ronde 1976)
William Cliff, né en Belgique, a fait des études de lettres et de philosophie. Marqué par le poète catalan Gabriel Ferrater, qu’il rencontrera, traduira en français, et qu’il reconnaîtra comme son influence majeure, il a publié ses premiers poèmes chez Gallimard grâce à Raymond Queneau. Le style de William Cliff détonne dans la poésie francophone de son temps et il se range volontiers aux côtés de Marguerite de Navarre ou encore de Charles d’Orléans mais son existence est plutôt celle d’un François Villon. Longtemps attaché à son vers régulier (notamment le vers de 14 syllabes, sa « marque de fabrique », et le décasyllabe), souvent aux formes fixes traditionnelles (dizain, ballade et sonnet), William Cliff publie depuis quelques années seulement des romans. Il a reçu de nombreuses distinctions : en 2001, le Prix Marcel Thiry pour L’État belge ; en 2004, le Prix triennal de poésie pour Adieu patries ; en 2007, le Grand Prix de poésie de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre poétique ; en 2008, le Prix Kowalski par la Ville de Lyon et en 2010, le Prix Quinquennal de littérature pour l’ensemble de son œuvre.
Christophe Grossi
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Livres numérisés de William Cliff :
- U.S.A 1976 (La Table Ronde, 2010), roman.
- Autobiographie suivi de Conrad Detrez (La Table Ronde, 2009), poèmes.
- Épopées (La Table Ronde, 2008), poèmes.
- La Sainte Famille (La Table Ronde, 2001), roman.



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