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9 juillet 2010

« Bootleg » d’Alain Gaschet (Florent Massot)

Des 15 livres des éditions Florent Massot qui viennent d’être numérisés chez ePagine, Bootleg, les flibustiers du disque d’Alain Gaschet est un petit bijou que tout amateur de rock lira d’une traite : une aventure jamais entreprise jusque-là, pleine de fureur et de bruit, et en plus de ça racontée avec humour et style par un de ces nombreux passionnés et collectionneurs de disques, de perles rares et d’enregistrements illégaux : un bootlegger. Mais, derrière l’histoire du disque pirate qui inclut celle des bootleggers, des labels, logos et autres slogans, c’est aussi une autre histoire du rock’n'roll (sorte de dark side) que relate ici Alain Gaschet, celle de véritables fouineurs prêts à tout pour partager leur passion de la musique. Il montre également très bien comment cette industrie parallèle à celle des majors, très créative, ludique mais également lucrative, doit sans cesse se déplacer, disparaître pour mieux renaître ailleurs afin de déjouer tous les pièges et éviter la prison. Ce que montre aussi l’auteur c’est qu’en véritable phénix, le bootlegger, après la course effrénée aux vinyles, CD et DVD commencée à la fin des années 60 dans les foires et chez les disquaires, a aujourd’hui trouvé sa place dans tous les foyers ainsi que sur sur la Toile. Un extrait de ce livre numérisé (format epub) peut être téléchargé gratuitement sur ePagine et les sites des libraires partenaires.


Lors de sa garde à vue, Alain Gaschet, qui a de l’expérience en la matière, des connaissances et tout une somme d’anecdotes à raconter, fait le bilan de sa vie de bootlegger et entreprend de raconter l’histoire du disque pirate, chose qui n’avait pas encore été faite jusqu’alors. Et en plus de ça, son bouquin est bien écrit, ce qui ne gâche rien. Outre l’histoire du disque pirate, on assiste là à une autre manière de raconter l’histoire du rock’n'roll (« Que font les bootleggers sinon poursuivre le grand rêve des sixties ? », écrit Philippe Manoeuvre dans la préface) et derrière encore, en creux, c’est aussi le dernier tiers du vingtième siècle qui est exposé ici, tant du point de vue culturel, politique que sociétal. Enfin, ce récit est celui de toute une génération née dans les années cinquante et qui, dans une société puritaine et belliqueuse, s’est ruée à l’âge de la désinvolture dans le désir de liberté et d’émancipation, le sexe, l’alcool, la drogue et… le rock.

La contrefaçon, comme son nom l’indique, c’est la reproduction d’un objet à l’identique afin d’entraîner la confusion avec le vrai. Copie conforme du dernier Madonna, pochette comprise, packaging aussi, comme les polos au crocodile ou les montres suisses. Le bootleg, lui, est une oeuvre originale. Illégale, certes, mais inédite, qui propose des documents qui, pour la plupart, resteraient sans cela ignorés : concerts enregistrés ou chutes de studio. Les pochettes n’ont rien à voir avec les productions officielles qu’elles ne cherchent pas à imiter. Aucune confusion n’est possible… (Alain Gaschet)

La première partie de Bootleg, les flibustiers du disque plante le décor, explique quelle différence il y a entre contrefaçon et bootleg. L’auteur y présente sa « famille », ces « fantassins de l’ombre », tous passionnés de rock et prêts à tout pour dénicher la perle rare, qui chaque dimanche vont de ville en ville refourguer du pirate et en acheter d’autres pour enrichir leur propre collection dans des foires aux disques, ceux qui aimeraient ouvrir un musée du bootleg (d’ailleurs des projets existent déjà sur le net). Une galerie de portraits (tous des sacrés personnages !) vous attend : Nico, Duduche, Jacek, Ken, Thomas, Dub, Gino, Rick, Ian l’aristocrate du bootleg « qui met un point d’honneur à éditer des bandes réellement introuvables, tout en y glissant une touche d’humour dès qu’il le peut » ou encore John Wizardo, le premier archiviste américain.

Seules les grosses boîtes ont le droit d’écrire à leur façon l’histoire du rock, selon leurs propres critères. Ces gens-là peuvent juger, assis sur leurs dollars, que telle ou telle bande est digne d’intérêt ou pas. Ce sont les mêmes qui décident du jour au lendemain de virer comme un malpropre un artiste qui ne rapporte pas assez. Ce sont encore eux qui ne « sortiront » jamais telle ou telle bande parce que « à moins de 200 000 exemplaires, on perd du pognon ». Ce sont les mêmes qui ont la mainmise sur tout un pan de la culture uniquement assimilé à un commerce, tout en prétendant officiellement le contraire, et sortent leurs batteries d’avocats chaque fois qu’un petit malin, en éditant une de ces bandes négligées, pas rentables, vient planter un drapeau noir sur leurs belles pelouses. (Nico cité par l’auteur)

La deuxième partie revient aux sources des premiers enregistrements illégaux, de la fin des années 60 jusqu’à nos jours, des USA à l’Asie en passant par la filière européenne, des premiers vinyles à la course effrénée aux téléchargements sur la Toile : « Peu à peu, sans qu’on s’en aperçoive vraiment, c’est presque la totalité du public qui est devenue pirate. Malgré toutes les fouilles du monde, le son et les images bousculent les barrières et vont inonder la planète, presque instantanément. (…) Partout, des collectionneurs mettent en ligne des raretés dont vous ne soupçonniez même pas l’existence, leur donnant une vie aux yeux de millions de passionnés. Les majors s’essoufflent à poursuivre des sites qui ne cessent de réapparaître à peine fermés. » Il pointe enfin du doigt (ce qu’on sait déjà mais qu’il est toujours bon de redire) la grande distribution qui commercialise sans scrupules des labels pirates sans jamais être condamnée malgré les preuves, les démonstrations et les articles du Canard enchaîné par exemple. Pas de procès pour eux, en revanche, Alain Gaschet se prendra un an avec sursis.

Entre Pieds Nickelés binaires et Freaks Brothers de la débrouille corsaire, une bande de radicaux du rock traqués par la Sacem et le FBI (..) imagine et publie des bandes fantastiques, mémorables, géniales. (Philippe Manoeuvre)

Qui dit histoire du bootleg, dit Rubber Dubber, TAKRL, TMoQ, Wizardo, la Great Dane Generation, Immondation Records, Ganja et autres Disques du Père Igor (quelques labels pirates) ; « If it ain’t dangerous, it ain’t Rock’n'roll. » (un slogan) ; « France Cul » ou encore « Universe for sale » (deux logos). Qui dit bootleg dit histoire des bootleggers qui, au-delà de l’acte illégal de la piraterie, sont avant tout des fouineurs, des fous de rock, un genre de résistants binaires assumés, des frénétiques qui publient tout, du bon et du moins bon, de véritables artistes qui ont permis de faire ressortir des enregistrements que personne ne connaissait, que personne ne songeait commercialiser et qui ensuite ont été vendus par les majors. Le DVD pirate du document « sans doute le plus connu de toute l’histoire du bootleg » est Cocksucker Blues, « rockumentaire » de Robert Franck, titre qui reprend celui d’une chanson des Rolling Stones. En 1972, suite à la sortie de leur nouvel album Exile on Main Street, les Rolling Stones entament une tournée très attendue aux États-Unis. Robert Franck est là ; il filme le groupe pendant leurs concerts mais aussi dans les coulisses, les hôtels, leur jet, leur limousine… et ne coupe pas sa caméra lors des orgies sex&drugs&rock’n'rollesques. « L’oeuvre sentait le soufre, elle fut bloquée par le groupe dès sa sortie. » Le groupe la trouvait trop compromettante pour leur carrière et leur image (?!). Engueulades, procès, arrangements suivront. Ce documentaire ne sortira pas officiellement mais fera le bonheur des bootleggers et des fans de Jagger et de sa bande.

Cette famille de passionnés ne fait pas que fouiner et publier gratuitement ; elle veut vivre de son commerce. Des collectionneurs sont prêts à dépenser beaucoup d’argent pour acquérir un enregistrement illégal. Mais pour les majors, la Sacem et le fisc, il y a un manque à gagner. Passion et frics deviennent indissociables et la chasse à « Mr Big » peut commencer. En 2004 Mark P*** tombe dans les filets tendus par le FBI, lors d’une opération hyper-médiatisée par la BBC qui n’hésita pas à annoncer « la chute du plus grand bootlegger que le monde ait jamais connu », ce qui amène l’auteur a écrire que « Dieu est mort en 2004 ! ».

Le coffre de ma voiture est rempli de DVD live, de CD aussi, et, plus rarement hélas, de bons vieux 33 tours qui n’existent sur aucun catalogue officiel, seulement sur des listes planquées sous les comptoirs. Bref, des disques pirates.
Je vends des perles rares en provenance directe de la face cachée du monde musical. Depuis des années, j’approvisionne des collectionneurs, des disquaires et des marchands forains en enregistrements illégaux ; ceux que les connaisseurs appellent bootlegs, les fameux « disques blancs » sur lesquels ont été capturés les concerts que vous avez ratés ou des bandes rares, plus ou moins bonnes, parfois géniales, parfois catastrophiques. Des boulots de studio plus ou moins achevés, des concerts plus ou moins exotiques. Un truc pour cinglés accros, tout autant attirés par l’objet que par le goût de l’interdit.
(Alain Gaschet)

La version numérique (j’imagine que c’est la même chose dans la version papier) montre chronologiquement quelques pochettes pirates (du vinyle au CD et DVD), des coffrets invraisemblables (la langue des Stones qui fait un mètre de haut !) ou encore des catalogues de labels… L’auteur a même reproduit le (peut-être) véritable « premier  bootleg » (hiver 1968), celui que les Black Panthers avaient intitulé This Flyer et qui proposait (qualité médiocre) des enregistrements « maison » de Jimi Hendrix mais également le bootleg que l’histoire retiendra (Great White Wonder de Bob Dylan).

La phrase qui va suivre va vous paraître soudain bien paradoxale. J’y vais : ce livre sur la piraterie peut être téléchargé de manière légale et payante sur ePagine et les sites des libraires partenaires. Les premières pages sont quant à elles gratuites via l’extrait à télécharger gratuitement en epub sur votre ordinateur ou/et votre tablette.

Et la bienvenue à Florent Massot ainsi qu’à tous ses auteurs !

Christophe Grossi

Un commentaire »

  1. [...] Ce billet était mentionné sur Twitter par Eddy Poitier. Eddy Poitier a dit: RT @ePagine_Actu: Le Jack Sparrow du disque s'est fait numériser. Un bout de la story Cocksucker Blues en sus… http://blog.epagine.fr/?p=5806 [...]

    Ping by Anonyme — 9 juillet 2010 @ 10:39

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