Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

9 mai 2010

« Une année avec mon père », Geneviève Brisac (L’Olivier)

Filed under: Conseils de lecture — Mots-clefs :, , , , — Christophe @ 04:28

Une année avec mon père de Geneviève Brisac, livre publié aux éditions de l’Olivier, fait partie des dix livres sélectionnés pour le prochain prix du Livre Inter et il ne laissera sans doute pas les membres du jury insensibles. Entré récemment au catalogue, un extrait de la version numérique peut être feuilleté et / ou téléchargé auprès des libraires et sur ePagine.

Comment parler de la perte d’un proche, d’une mère, sans tomber dans le lacrymal, le pathétique (surtout quand cette mort survient de manière violente et brutale – un accident de voiture) ? Comment vivre avec la douleur et son deuil mais aussi avec la peur de perdre l’autre parent, le survivant, le père, en faisant comme si rien n’allait modifier nos propos, nos rapports à lui et aux autres, nos pas ? Comment vivre avec ce père qu’on connaît bien et mal, qui a toujours tout tenu à bout de bras ? C’est quoi une année avec son père impatient quand on est soi-même impatiente alors que l’inéluctable va venir, qu’on le sait, qu’on voudrait à la fois repousser l’événement et l’attendre ? Voilà à quoi s’attelle Geneviève Brisac dans Une année avec mon père. Avec une colère froide parfois, beaucoup d’humour, de la retenue surtout (dans les gestes, les émotions) et des chansons, des comptines, des vers, qui scandent le récit et la vie de la femme (fille, femme et mère) et de l’écrivain qu’elle est.

Pas aisé non. D’autres s’y sont risqués. Certains, de belle manière, Simone de Beauvoir, Albert Cohen, Jean Rouaud, François Bon, Yves Ravey, entre autres.  Au-delà de son expérience personnelle, qu’apporte donc Geneviève Brisac par rapport à cette question du deuil lu des dizaines de fois ? Un ton, je dirais, ce qu’on nomme le style. Une distance, ni trop éloignée du sujet ou clinique ni trop affectée. Sa colère froide aussi, dans la première saison, quand face à l’arrogance et à l’indifférence (au mépris même parfois) de l’administration, l’hôpital, l’auteur répond en écrivain. Des mots secs, justes, des flèches, des phrases bien tournées, on imagine les poings. En mieux. La pudeur de l’auteur qui épargne les autres membres de la famille, ne les citant quasi pas – pas le sujet, dit-elle. L’humour bien entendu. L’autodérision pour ne pas montrer sa perte de repères, sa peur, son anéantissement. Car l’auteur ne se voile pas la face mais elle ne se lamente pas non plus. On devine sa souffrance dans les gestes qu’elle fait, derrière les mots aussi. Des mites alimentaires qui envahissent une cuisine, une poubelle qui lui tombe sur la tête, un téléphone portable qui ne s’allume plus, voilà, parmi d’autres, les signes qui ne trompent pas. Ce qu’on appelle le deuil. Quand on se sent vraiment perdus, déboussolés, prisonniers par des émotions contradictoires. Mais ici Genviève Brisac garde le cap, celui du récit et ce qui vient sourdre c’est la politesse du désespoir.

Bien sûr il y a tout cet accompagnement, ni trop loin ni trop proche, de son père : tout ce qu’on peut faire pour venir en aide à l’autre sans donner l’impression de réagir à une pitié, sans même donner à l’autre le sentiment qu’on aimerait l’aider. Parfois il faut se retenir d’agir. La voilà à nouveau la retenue, celle qu’on retrouve sans cesse dans le récit. Bien sûr il y a ce temps qui se fige, celui qui nous mène d’avant en arrière, celui qui se rétracte… mais il n’y a pas ici à régler ses comptes – ce qu’on peut trouver dans d’autres familles. Les origines sans doute, la dignité, un code familial et une forme d’habitude, y sont sans doute pour quelque chose dans cette attitude, dans cette relation père/fille.

Reste un héros, l’anti-héros, celui qui a le mauvais rôle et fait le sale boulot, le téléphone qui par deux fois vient la surprendre dans son affairement, ce héraut moderne et mauvais augure, qui ouvre et clôt ce récit autobiographique et littéraire. Un texte qui saura sans doute toucher les jurés du prix du Livre Inter qui sera proclamé le 7 juin 2010. Avant cela, n’hésitez pas à feuilleter et / ou à télécharger un extrait de la version numérique de ce texte à des libraires et sur ePagine.

Crédit photo : Carole Bellaïche

Normalienne et agrégée de lettres, Geneviève Brisac  a enseigné tout d’abord en Seine-Saint-Denis.  Après trois livres publiés chez Gallimard, elle rejoint les Éditions de l’Olivier en 1994, elle y publie un livre mince et violent, Petite. Parallèlement, elle devient éditrice pour les enfants et adolescents à l’Ecole des Loisirs, où elle découvre et publie de nombreuses jeunes romancières et romanciers. Le Prix Femina lui est attribué en 1996 pour Week-end de chasse à la mère. Elle a écrit aussi des essais comme Loin du Paradis ou V.W., sur Virginia Woolf. Et des recueils de nouvelles ou des contes : Pour qui vous prenez-vous ? et Les Sœurs Délicata. Son dernier roman, Une année avec mon père, a paru en mars 2010. Elle est également co-scénariste de Christophe Honoré pour son film, Non ma fille, tu n’iras pas danser. (sources : site de l’auteur)

Christophe Grossi

Les sept romans numérisés sélectionnés pour le prix Livre Inter 2010 :

Les trois autres romans sélectionnés :

Pas de commentaire »

Pas encore de commentaire.

Flux RSS des commentaires de cet article. TrackBack URL

Laisser un commentaire

© ePagine - Powered by WordPress