La mort d’Edgar contient neuf nouvelles où l’humour noir de Franz Bartelt, son sens de la formule et du détail, son goût pour le comique de situation ou encore son ironie mordante nous rappellent souvent les meilleurs dialogues de Michel Audiard et les auteurs du roman noir américain, Donald Westlake par exemple. Qu’il soit question de jalousie, de tromperie, de défis cruels, d’assassinat, de suicide, l’auteur trouve toujours le ton juste et le pas de côté pour éviter affect et pathos. Sans concession, son œuvre découpe au scalpel l’univers de ses contemporains, leur misère, leur quotidien, leurs affres, leurs désirs les plus fous, leur méchanceté, leur frustration et leurs délires.
Ce recueil de nouvelles publié en mars chez Gallimard dans la collection Blanche est l’un des titres les plus téléchargés ces dernières semaines. Il fait également partie du dossier thématique Nouvelles et contes que nous venons de mettre en ligne, dossier qui contient quatre autres extraits de recueils récemment entrés au catalogue numérique et que vous pouvez télécharger gratuitement en format epub. Sur le site d’Eden Livres, vous avez aussi la possibilité de feuilleter les 23 premières pages de La mort d’Edgar. Et puisque c’est lundi, nous vous offrons une bonne tranche de la première nouvelle qui a donné son titre au recueil : « La mort d’Edgar ».
Christophe Grossi
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La mort d’Edgar
Dans le canton, tout le monde avait reçu le même courrier bordé d’un liseré noir :
« François Boadec a l’immense douleur de vous faire part du décès de son jeune frère, Edgar, à l’âge de vingt-deux ans. Lundi matin à la chapelle Saint-Antoine, une cérémonie d’adieu sera célébrée par le père Zoume. Le défunt sera inhumé dans le caveau de famille des Boadec, au cimetière de Neuville. »
Suivaient quelques recommandations de l’âme du défunt à Dieu et l’adresse personnelle de François Boadec, au lieu-dit La Croix des Fiancés, une clairière au milieu de la forêt. C’était un homme qui ne se mêlait pas aux habitants de la petite ville. Il ne descendait à l’épicerie qu’une fois par semaine, le vendredi. Après quoi, il passait au bureau de tabac, achetait ce qu’il fallait pour enfumer l’hectare de terre sylvestre où il vivait.
Comme le bar se trouvait sous le même toit que le bureau de tabac, il ne manquait pas de vider un verre de vin rouge, sans toutefois trop adresser la parole aux autres consommateurs. Il paraissait perdu dans une perpétuelle rêverie. Il avait l’air d’un poète. En beaucoup plus intelligent. En plus malicieux, surtout. Les gens avaient le sentiment qu’il se moquait d’eux. Peut-être se croyait-il supérieur au commun des mortels. Pensaient-ils. On ne l’aimait pas. Il était le dernier d’une famille qui s’était installée dans le pays quelques années avant la guerre.
« Je ne savais pas que Boadec avait un jeune frère ! s’exclama Maurice Carlier, le maire, en brandissant l’enveloppe sous le nez de son épouse.
— Je ne savais pas non plus », dit sa femme dans un accès inhabituel de modestie.
Comme elle avait été institutrice, elle relut le faire-part avec un soin sévère. Elle fut déçue de n’y déceler aucune faute d’orthographe ou de syntaxe. Cela augmenta la méfiance dans laquelle elle avait toujours inexplicablement tenu la famille Boadec.
« François Boadec a bien cinquante ans, dit-elle, en faisant mine de réfléchir à haute voix. S’il a un frère de vingt-deux ans, la différence est d’une trentaine d’années, si je ne m’abuse… »
Son mari confirma le calcul.
« Jamais entendu parler de cet Edgar. Il n’est pas inscrit sur les listes électorales, ça, j’en suis sûr. Ça sort d’où, ce truc ?
J’aurais l’intuition d’une plaisanterie que ça ne m’étonnerait pas de la part de Boadec. Il est bizarre.
— Je l’ai toujours dit, qu’il était bizarre ! » dit Mme Carlier, sûre d’elle et de ce dont elle était capable de se souvenir.
La mort d’Edgar alimentait les conversations. Comme on était vendredi, jour où Boadec venait au ravitaillement, il y eut à l’épicerie beaucoup plus de clients que d’habitude. Chacun s’interrogeait sur le bien-fondé de présenter ou non ses condoléances.
« Ne vous étonnez pas si vous me voyez prendre part à son chagrin, prévint l’épicière. Dans le commerce on est tenu à soutenir la fidélité de la clientèle. Je lui dirai une formule. Je ne peux pas faire moins. Un homme qui laisse trois billets tous les vendredis, il n’a même pas besoin d’être en deuil pour qu’on le respecte. »
Son attitude fit l’unanimité. Personne n’aimait François Boadec, mais personne n’avait de vraies raisons de lui en vouloir. Il se tenait à l’écart, c’est tout ce qu’on pouvait lui reprocher.
« Un môme de vingt-deux ans, fauché par la mort, c’est dur, tout de même, faut être franc, déplora quelqu’un.
— C’est ce que je dis toujours, vingt-deux ans, c’est trop tôt ! Quand on y pense, dites-moi si c’est pas vrai, vingt-deux ans, on y arrive vite. On est là, tout élevé, un diplôme en poche, des habits à la mode, et, berlaffe la panse en l’air, faut partir pour l’autre monde, sans avoir pris sa part de plaisir.
— Sa part d’emmerdes aussi, attention ! Durer dans la vie, ça n’a pas que des avantages ! Des fois, on se dit que pour ce qu’on fait de soi à la longue, il aurait mieux valu claquer à vingt-deux ans ! Vingt-deux ans, c’est le bel âge. On n’a pas eu le temps d’avoir des mauvais souvenirs. Ni d’en laisser. Pas vrai ? »
Au café-tabac, les consommateurs chantaient une chanson identique. Ils buvaient juste un peu plus que d’ordinaire, mais c’était pour le bon motif. Ils n’avaient pas eu besoin de se concerter pour être décidés, individuellement, à respecter les convenances.
« Il ne dit pas grand-chose, d’accord, mais il n’est pas chien de boire un verre en compagnie. Et depuis combien d’années ? Depuis combien d’années ? Dites un chiffre, pour voir !
— Vingt ans ?
— Vingt-quatre ! Vingt-quatre ans ! Ça en fait des litres, si on compte bien ! Au bout de vingt-quatre ans, moi je considère que c’est un compagnon de route. Il a droit à la compassion générale. »
Furent évoqués également la mort prématurée d’Edgar, le bel âge, la cruauté du destin, l’ignorance dans laquelle chacun se trouve du lendemain, les frais d’obsèques, l’assurance-vie, la certitude qu’on est mieux sur terre que dessous et ainsi de suite jusqu’à commander une nouvelle tournée, acte de vivants bien vivants, et consolation liquide, quasi universelle. Quand François Boadec se présenta à l’épicerie, on estima qu’il avait bien du courage de faire ses courses dans un moment aussi douloureux. On le remercia pour le faire-part, on promit de se déranger pour l’enterrement.
Au café-tabac, l’alcool et les solidarités de comptoir aidant, les condoléances prirent un tour plus cérémonieux. Les plus sensibles ne reculèrent pas devant l’accolade et les tapes dans le dos. Il n’y eut pas de larmes, mais ce fut de justesse.
« On n’avait pas la chance de connaître votre jeune frère, dit Louis Peignot, le mécanicien.
— Maman l’a fait juste avant de mourir, révéla Boadec.
Elle n’était plus en âge pour ce genre de maladie. Elle a voulu le garder. Et puis voilà ce qui arrive. Il n’a pas trop tardé à la rejoindre. »
C’était la première fois depuis vingt-quatre ans qu’il leur adressait aussi longuement la parole. Aussi le contemplèrent-ils avec une admiration toute neuve. Sans doute qu’il souffrait terriblement pour se livrer de la sorte à des gens qui ne lui étaient rien.
« Je l’ai élevé moi-même, poursuivit Boadec. J’avais trente et un ans quand il est né. C’était une époque où je me trouvais en pleine activité. Je voyageais beaucoup. Mais j’ai tenu à veiller personnellement à son éducation. Par la suite, il a eu les meilleurs professeurs. Tous m’ont affirmé qu’ils voyaient en lui un génie. En tout cas, un être d’exception.
— C’est d’autant plus triste qu’il soit passé, alors, constatait quelqu’un.
— Triste, dit Boadec, le mot est faible. Je vous le dis, mes amis, je suis accablé. »
Il les avait appelés « mes amis ». Ils en chaviraient d’émotion et de gratitude. Ils se disaient que c’est dans des moments comme ceux-là que l’homme compte ses amis. Ils étaient fiers d’en être. Le vin et la bière où ils humectaient leurs lèvres leur parurent avoir meilleur goût. Certains songeaient déjà à organiser une collecte. Intérieurement, ils hésitaient encore entre l’achat d’une belle plaque ou celui d’une belle gerbe. La belle gerbe, c’est beau, mais ça ne dure pas. Alors qu’une belle plaque, en beau marbre, avec une belle gravure en belles lettres bien dorées, ça fait plus d’usage que les fleurs fraîches. Dès que Boadec serait reparti, ils en discuteraient. Il y en aurait pour jusqu’au soir. À chaque fois, c’était pareil. Et à la fin, ils voteraient tous pour la belle plaque. Comme toujours. Forcément. Parce que c’est logique et que des fleurs fraîches, de toute façon, il y en a plein les champs autour du cimetière.
« Mais il est mort de quoi, votre frère, monsieur Boadec, pour qu’il soit mort si jeune ? demanda Kevin, le boulanger.
— Il est mort de sa belle mort, dit Boadec.
— Il était malade, au moins ?
— Non. Tout allait bien. Il est mort tout d’un coup.
— Il a bien dit quelque chose ! Il avait mal quelque part !
La tête, on a souvent mal à la tête quand on va mourir ! C’est le minimum !
— Non, je vous dis. Pas un mot. Il écoutait une chanson de Gloria Lasso à la radio et il est mort.
— Il n’est certainement pas mort de ça », conjectura le boucher, qui était aussi adjoint au maire.
François Boadec ne refusa pas les tournées de vin qu’on lui offrit. Il avait l’air heureux de recevoir des marques de sympathie et d’amitié. Les buveurs ne savaient pas quoi inventer pour alléger sa peine. Ils lui passaient et lui repassaient le bol de cacahuètes. Assez maladroitement, car le regard de Boadec s’assombrit :
« Edgar adorait les cacahuètes… »
Le patron du bistrot débloqua un bocal d’olives. Il eut le tact de les choisir noires. Boadec donna l’impression d’apprécier le geste. Ils étaient tous autour de lui, à bourdonner gravement, à l’assurer de leurs sentiments les meilleurs, à lui promettre de suivre le pauvre enfant jusqu’à sa dernière demeure, à proposer leurs services.
« Je n’ai besoin de rien, soupira Boadec. Je me suis occupé de tout. J’ai fait venir un cercueil de Larcheville. La compagnie des pompes funèbres assurera la prestation habituelle. Edgar aurait beaucoup aimé un enterrement très simple, sobre. Avec ce qu’il faut, évidemment. Sans trop de solennité. Les musiques qu’il préférait l’accompagneront tout au long de la messe. Ah, mes amis, je ne sais comment vous remercier de tout ce que vous auriez pu faire pour moi ! »
Il eut un de ces sourires endeuillés, qui leur alla droit au coeur comme une récompense. Puis il serra des mains, se laissa étreindre par des bras. Le boucher le saisit aux épaules et, la voix brisée par le vin de Moselle, il dit :
« M’sieur Boadec, je verrai le maire personnellement. Je lui demanderai de faire un discours sur la tombe de votre frère.
— Est-ce bien utile ? gémit Boadec.
— M’sieur Boadec, continua le boucher, le discours est à l’enterrement ce que la cire est au parquet. Ça donne du brillant. Dans la vie, il ne faut jamais regarder à mettre un peu de lustre. Moi, à Noël, je décore le magasin, je fais une crèche, je mets des guirlandes aux carcasses, je fais clignoter les rôtis. Ça paraît oiseux et superflu, mais cette nuance de lustre, ça marque le coup. Et c’est jamais que Noël ! Noël, ça revient tous les ans ! Pour moi, si y a bien une occasion où il faut absolument marquer le coup, c’est l’enterrement d’un être cher ! Parce que là, vous le savez aussi bien que moi, ça ne se présente pas deux fois, y a pas de session de rattrapage, comme à Noël. Croyez-moi. »
… pour lire la suite, suivez le guide !
© Franz Bartelt & les éditions Gallimard, extrait de La mort d’Edgar, mars 2010.
P.S. : à lire aussi Le jardin du Bossu, publié à la Série Noire et non numérisé à ce jour, un régal !


L’auteur ne dis pas de quelle chanson de Gloria Lasso il s’agissait …..
Commentaire by claude guillemin — 12 avril 2010 @ 12:45