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20 février 2010

Vraie polémique autour du faux roman de Yannick Haenel

Filed under: + Conseils de lecture — Mots-clés : , , , , , , — Christophe @ 05:29

Dès sa parution en août 2009 le faux roman de Yannick Haenel, Jan Karski fait partie des livres plébiscités. En quelques mois, l’auteur reçoit le Prix du roman Fnac, le Prix Décembre et le Prix Interallié. L’hiver arrive, les fêtes de Noël sont balayées, tout le monde se souhaite la bonne année. Un tremblement de terre ravage alors Haïti et le monde entier est sous le choc. Mais dans le même temps, une polémique autour d’une des plus grandes tragédies du XXème siècle, la Shoah, prend forme dans le quartier latin, enfle au fil des semaines : les médias s’en emparent. Claude Lanzmann a lancé l’offensive, Yannick Haenel a répliqué, Jorge Semprun, Juan Asensio, Pierre Jourde ou encore Marie-Magdeleine Lessana interviennent alors via blogs et journaux.

Le livre : Varsovie, 1942. La Pologne est dévastée par les nazis et les Soviétiques. Jan Karski est un messager de la Résistance polonaise auprès du gouvernement en exil à Londres. Il rencontre deux hommes qui le font entrer clandestinement dans le ghetto, afin qu’il dise aux Alliés ce qu’il a vu, et qu’il les prévienne que les Juifs d’Europe sont en train d’être exterminés. Jan Karski traverse l’Europe en guerre, alerte les Anglais, et rencontre le président Roosevelt en Amérique.

Jan Karski

Trente-cinq ans plus tard, il raconte sa mission de l’époque dans Shoah, le grand film de Claude Lanzmann. Mais pourquoi les Alliés ont-ils laissé faire l’extermination des Juifs d’Europe ? Ce livre, Jan Karski, avec les moyens du documentaire, puis de la fiction, raconte la vie de cet aventurier qui fut aussi un Juste.

La polémique : Il y a un mois, Marianne publie un article de l’auteur du Lièvre de Patagonie et réalisateur de Shoah, Claude Lanzmann, article dans lequel il revient, six mois après sa parution, sur le livre de Yannick Haenel. Et, comme le dit Grégoire Léménager (BibliObs), Claude Lanzmann « n’y va pas avec le dos de la cuillère. » Il y est question de « parasitage », de « plagiat », de « paraphrase », de « truquage », d’une « falsification de l’histoire et de ses protagonistes », et d’« élucubrations ». « Les scènes [que Yanick Haenel] imagine, les paroles et pensées qu’il prête à des personnages historiques réels et à Karski lui-même sont si éloignées de toute vérité [...] qu’on reste stupéfait devant un tel culot idéologique, une telle désinvolture », écrit Claude Lanzmann.

Ce débat lancé par Claude Lanzmann, on l’aura compris, concerne, une fois de plus, les limites de la fiction, autrement dit : a-t-on le droit de faire de la fiction avec des personnages historiques, en se glissant dans leur peau ?

À cette question, à cette attaque, Yannick Haenel, a répondu, a répliqué. C’était dans Le Monde, fin janvier, et lui non plus n’a pas mâché ses mots. « Dans le domaine de la publicité, le hasard fait toujours bien les choses », énonce-t-il. « L’attaque contre mon livre coïncide avec une rediffusion de Shoah sur Arte, et avec la signature d’un contrat, sur la même chaîne, pour un film sur Karski », explique-t-il. « Il veut ma mort, il l’énonce publiquement, avec l’impunité de ceux qui se prennent pour des commandeurs.», poursuit-t-il. Sur le le recours à la fiction, il affirme que ce « n’est pas seulement un droit, il est ici nécessaire parce qu’on ne sait quasiment rien de la vie de Karski après 1945, sinon qu’il se tait pendant trente-cinq ans ». Œil pour œil, dent pour dent, il accuse également Lanzmann d’avoir utilisé Karski, de l’avoir piégé afin de l’intégrer à son film Shoah.

Le 2 février 2010, l’écrivain et psychanalyste Marie-Magdeleine Lessana donne son point de vue dans Le Monde : « Pourquoi préférer commenter un film plutôt que voir le film ? Comment résumer 640 pages de témoignages en 60 pages ? Et comment faire semblant de prendre la voix d’un autre (qui a montré combien prendre la parole lui fut difficile) avec le piège de l’effet-document ?  Comment sur des faits aussi graves ne pas être exact et rigoureux ? Où est l’expérience ? Qui l’incarne ? Certaines phrases sur l’abandon, le crime, l’humanité pourraient faire écho à d’autres écrites par Primo Levi ou par Imre Kertesz, mais là, dans le dispositif Haenel, ça n’a pas de poids, ça sonne faux, ça sonne téléphoné ! »

Quelques jours tard, Jorge Semprun rejoint le débat : lui estime que Yannick Haenel est « dans la lignée de ces jeunes écrivains qui s’attaquent à des sujets difficiles, essentiels, comme Jonathan Littell avec Les Bienveillantes. A-t-on le droit de parler de la Shoah dans un roman ? Oui. A-t-on le droit de parler de la Shoah si on n’est pas Claude Lanzmann ? Oui », souligne l’écrivain, avant de préciser que « le travail de Yannick Haenel sur Jan Karski [l]’a convaincu ». (Livres Hebdo, 5 février 2010)

Le même jour, l’écrivain Pierre Jourde, sur son blog, démonte le livre de Yannick Haenel et va même jusqu’à démontrer pourquoi l’auteur est aussi fabriqué que son livre. « L’affaire ne serait en soi ni très grave ni très originale, si elle ne mettait pas en jeu la littérature, ce qu’elle peut, son rapport à la vérité, la capacité contemporaine à juger d’un style et d’une œuvre. Si la tromperie nommée Haenel n’était pas aussi énorme, et si elle n’utilisait pas la figure héroïque de Karski. Il y a des obscénités qui finissent par révolter. », conclue-t-il.

Enfin dans Le Monde du 13 février 2010, Andréa Lauterwein (chercheuse associée au Centre d’études et de recherches sur l’espace germanophone (Cereg) Paris-III), dans son intervention, « Shoah : le romancier est-il un passeur de témoin ? », demande d’emblée si « tout événement historique peut, tôt ou tard, devenir le sujet d’une fiction ». « On sait à quel prix les témoins sont « retournés » dans la réalité psychotique des ghettos et des camps pour nous rendre ce qu’ils y ont vu, écrit-elle. Terrible mission qui leur vaut aujourd’hui une « gloire de cendre » comme le dit le titre du poème de Paul Celan qui se termine avec ces vers, célèbres : « Niemand/zeugt für den/Zeugen » (« Personne/ne témoigne pour le/témoin »). Un constat qui se retrouve étrangement modifié en « Qui témoigne pour le témoin ? » dans l’exergue du roman de Yannick Haenel. Ce truquage, censé placer le livre sous l’autorité du témoin, alors même qu’il inverse et défigure gravement la parole de Celan, nous renseigne d’entrée sur l’orientation douteuse du projet. »

Allez, il est temps maintenant de se faire sa propre opinion en allant lire Jan Karski et voir ou revoir (lire ou relire) Shoah. Bonne lecture !

Christophe Grossi

Mea culpa : comme me le fait remarquer fort judicieusement Juan Asensio, alias Stalker, dans les commentaires, j’ai omis de citer les trois articles qu’il a consacré à Yannick Haenel sur son blog (alors même que Pierre Jourde le reprend dans sa chronique et d’autant plus qu’il a été l’un des premiers à affirmer que Jan Karski « ne sera jamais rien qui puisse être rapproché d’un roman, encore moins d’un roman réussi, encore bien moins d’une belle œuvre de littérature. » À lire, donc ! D’abord, l’article du 15 octobre 2009, ensuite celui du 23 janvier 2010 et enfin celui du 28 janvier 2010. Avec toutes mes excuses à l’auteur.

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