Bibliosurf est une librairie en ligne qui propose une sélection de livres tous supports confondus. Mardi 9 février 2010, Bernard Strainchamps, weblibraire et responsable de Bibliosurf, poste sur le blog de Libération dans la rubrique Livres échanges où « des libraires parlent de leur métier au quotidien, de leurs lectures, de leurs rencontres » un article qu’il intitule Laissons les libraires travailler. « Je déplore, écrit-il, qu’en raison d’une guerre entre les plate-formes et les différents acteurs du marché, je ne sois pas en mesure à ce jour de vendre tous les livres numériques disponibles en ce moment. Si je vends bien les livres de la plate-forme Eden (Gallimard, Seuil, Flammarion), des éditions Eyrolles, de nouvelles structures éditoriales comme Publie.net, pour l’instant point d’Hachette et d’Editis dans mon catalogue. Et pourtant, au quotidien, sur Bibliosurf, ce sont majoritairement des auteurs de ces éditeurs que je soutiens à travers différentes actions de médiation. Aussi quand laissera-t-on les libraires travailler ? Ou attendons-nous que Amazon et Google se soient emparé du marché ? » Suite à la publication de l’article, de nombreux commentaires sont envoyés dans lesquels revient une question : que vont devenir les libraires avec l’arrivée du numérique ? Quelle place mais aussi quelle légitimité vont-ils avoir dans les années à venir ? Le lendemain, Le Monde sous la plume de Jean-Baptiste Chastand, publie un article, Livre numérique : éditeurs et libraires se battent pour tenter de sauver leur place, où la même question revient. Alors j’ai eu envie de réagir pour parler du projet ePagine à ma manière – et avant tout, comme libraire – mon coeur de métier.

Bernard Strainchamps, Bibliosurf
En novembre dernier, ePagine a mis tous les libraires en capacité de vendre en magasin et sur leur sites Internet l’ensemble de l’offre papier et numérique des éditeurs. « Nous répondons ainsi aux demandes des libraires, des éditeurs et des pouvoirs publics. », précisait alors ici Stéphane Michalon, concepteur et responsable du projet. Depuis, d’autres librairies, via leurs sites (L’ange bleu, Raconte-moi la terre, la librairie Antillaise…), ont rejoint le réseau ; du côté des éditeurs, Gallimard, Seuil, Flammarion, Eyrolles ou encore la coopérative d’auteurs pour l’édition et la diffusion numériques de littérature contemporaine, Publie.net, ont été rejoints par des maisons d’édition qui, pour promouvoir leur catalogue via le numérique (à l’instar des éditions Au diable Vauvert ou des guides MAF) n’ont pas hésité à proposer de télécharger gratuitement sur ePagine quelques-uns de leurs derniers titres.
Chez ePagine, nous lisons, écrivons, connaissons le milieu et la chaîne du livre mais surtout nous sommes avant tout des libraires ; cela signifie que nous pensons le futur site dédié au livre numérique (quel que sera son nom) comme nous le ferions pour une librairie physique – à la différence près que nous ne sommes pas une librairie mais fédérons un réseau de libraires-partenaires : nous sommes en quelque sorte libraires de libraires. Cela ne veut pas dire que nous voudrions faire le travail à la place des libraires qui n’en auraient pas l’envie ou le temps mais que nous avons la possibilité de les accompagner en leur fournissant un espace dédié au numérique où parler des livres numérisés (le blog) ainsi que des outils leur permettant de valoriser, de conseiller et de vendre les livres de leur choix (comme ils organisent déjà leurs tables, agencent leurs vitrines, communiquent autour de leurs « coup de cœur » ou distribuent des sélections, des extraits de livres à paraître, des dossiers thématiques…). Quoi de plus fantastique que de retrouver sur son site un libraire qu’on apprécie pour sa singularité, son identité, ses conseils et ses propositions réfléchies et pertinentes ! Voilà l’idée et le projet ePagine.
Pour que cela fonctionne, il faudrait que tous les éditeurs aient envie de jouer le jeu (le démon de la vente directe revenant régulièrement gratter à leur porte). Bien qu’il y ait encore de nombreuses zones d’ombre, des doutes et des questions (prix, TVA, droit d’auteur, DRM, multiplication des plate-formes…), et bien que certains éditeurs affichent des positions aujourd’hui radicales, d’autres sont prêts à tenter l’aventure « collective » et les choses avancent plutôt. Ainsi, Bernard Strainchamps et tous ses confrères devraient bientôt pouvoir faire leur travail de libraires, c’est-à-dire qu’à partir d’un catalogue le plus complet possible (en terme de qualité et non de quantité !), chacun pourra alors proposer à ses clients, ses lecteurs, ses internautes, les livres qu’ils auront sélectionnés. Voilà ce qu’ils demandent, voilà ce qu’on voudrait pouvoir leur proposer ! Mais pour que cela fonctionne, il faudrait aussi que les libraires se regroupent le plus tôt possible afin d’éviter d’entendre d’ici quelques années (après l’arrivée de Google, Amazon, Apple… dans le numérique) : si on avait su…

Pour l’heure, la proposition numérique est loin de ressembler à celle de son vieux cousin, le papier, c’est vrai et je rejoins Strainchamps : c’est dommage et même dommageable. Chez ePagine, lorsque je pense à l’animation du blog, à la page d’accueil, à celle des coups de cœur ou aux dossiers thématiques que nous proposerons bientôt, je me heurte aux mêmes questions que celles de Bernard Strainchamps et des autres libraires. Sauf que, (c’est cela que je voulais dire aussi, et bien que cela semble paradoxal), il se trouve que malgré cette contrainte je ne suis pas totalement privé de liberté. Je prends un exemple.
Disons qu’en ce moment je voudrais soutenir Bakou, derniers jours de Olivier Rolin et La Scène de Maryline Desbiolles qui viennent de paraître au Seuil. Avec l’hiver bien installé je souhaiterais remettre également en avant Les Saisons, ce roman inclassable de Maurice Pons publié par Christian Bourgois en 1965. À l’occasion de Saint-Valentin, j’aurais bien proposé Mon amour de Emmanuel Adely (éditions Joëlle Losfeld) et La poursuite de l’amour de Nancy Mitford (La Découverte). Au lendemain du tremblement de terre j’aurais aimé bâtir un petit dossier sur les auteurs haïtiens avec La Couleur de l’aube de Yanick Lahens (Sabine Wespieser éditeur), Rue des pas perdus de Lyonel Trouillot (Actes Sud) ou encore L’énigme du retour de Dany Lafferrière (Grasset). Que se passerait-il alors ?
Bien que partenaire du projet ePagine et membre de la plate-forme Eden, Le Seuil ne propose toujours pas ces deux textes en numérique. Par ailleurs, aucun livre de Christian Bourgois ou de Sabine Wespieser n’est encore numérisé. De leur côté, Joëlle Losfeld et Actes Sud n’ont numérisé qu’un seul de leurs ouvrages. Grasset, lui, est distribué par Hachette qui a sa propre plateforme, Numilog. Enfin, La Découverte est distribuée par Editis qui pour l’heure n’a pas encore pris de décision quant à une solution numérique.
Alors, en attendant qu’ils entrent au catalogue, je fais quoi ?
- Je n’en parle pas ? Alors que je les ai lus et aimés, alors qu’ils sont d’actualité, qu’ils sont pertinents…
- Je me rue sur les livres de Gallimard car je sais que les versions papier et numérique paraissent le même jour ? Mes propositions risquent alors d’être un peu monomaniaques.
- Je ne lis que les livres de Publie.net, éditeur de littérature spécialisé dans le numérique ? Je laisse de côté une grande partie de la production littéraire.
- Et je fais quoi des livres publiés par Minuit, L’Olivier, Verdier, Stock, Julliard, Liana Levi, La Fabrique,…, pour ne citer qu’eux ? Ils n’existent pas ? Ou pas encore ?
On peut se dire qu’en effet, le champ est bien restreint pour le libraire en matière de lectures, de conseils et de propositions. Néanmoins, n’est-ce pas à travers toutes sortes de contraintes que les oulipiens parviennent à des trésors d’inventivité, de créativité ? Voilà ce que je me suis dit lorsque l’idée d’un dossier sur l’amour est né. Il me fallait transformer la contrainte en quelque chose de positif. Ainsi, après avoir repéré dans le catalogue (extraits de livres en format epub) Éloge de l’amour de Alain Badiou, j’ai cherché d’autres livres ayant un rapport avec le sujet abordé et très vite j’en ai découvert d’autres, chez Flammarion (des classiques et des contemporains), chez Gallimard ou au Mercure France. (C’est vrai que si j’avais eu pu choisir dans un catalogue plus large, le choix aurait été sans doute plus représentatif du paysage éditorial. Il est en réalité représentatif de notre offre numérique actuelle chez ePagine.) J’ai ensuite écrit un texte de présentation du dossier ainsi que des livres choisis. Il ne me restait plus alors qu’à sélectionner les extraits et demander l’accord aux éditeurs. C’est ainsi que le philosophe Alain Badiou s’est retrouvé accompagné de Serge Joncour, Catherine Millet, Jean Rouaud, Gilles Leroy ou encore Pierre Loüys dans un dossier en hommage à Roland Barthes que j’ai intitulé « Fragments d’un éloge amoureux ». Et si le prochain dossier portait sur le rêve ? L’occasion rêvée de découvrir des extraits de livres publiés par des éditeurs présents chez ePagine mais également de ceux du groupe Hachette / Numilog et Editis, non ?
Christophe Grossi
Pour aller plus loin dans la réflexion, avec Bernard Strainchamps notamment, rendez-vous sur son blog.