Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

28 février 2010

L’Oiseau Indigo et les éditeurs du sud

Filed under: + Journal de bord — Mots-clefs :, , — Christophe @ 14:14

Isabelle Gremillet, ancienne directrice des ventes chez Actes Sud crée L’Oiseau Indigo diffusion (« diffuseur des éditeurs du sud », lit-on sur le site) afin de donner une meilleure visibilité aux éditeurs du sud de la Méditerranée.

« Pour qu’un auteur du sud puisse bénéficier d’un large lectorat sans forcément être édité au nord… Pour qu’un éditeur du sud ne soit pas nécessairement limitée à son marché national…, Isabelle Grémillet crée à Arles L’Oiseau Indigo diffusion. Sous forme associative, cette structure offrira des services de distribution, diffusion et promotion pour les éditeurs du sud (Liban, Maghreb, Afrique de L’Ouest, Haïti…) dans les librairies Françaises et par extension Suisses et Belges.
Ce projet a été initié il y a 10 ans. Il s’appuie sur un double constat :
- Les éditeurs du sud (on entend par là : « les éditeurs installés au sud de la méditerranée et au-delà »), ne disposent pas d’un système de diffusion et de distribution structuré en France.
- Une structure de diffusion des éditeurs africains anglophones existe en Angleterre : ABC Books (African Books collective) à Oxford. Elle permet aux éditeurs africains anglophones de rendre leurs livres disponibles dans tout le Commonwealth. Cette structure sert de modèle au projet actuel. » (site L’Oiseau Indigo diffusion)

Pollen assurera la distribution tandis que ePagine s’occupera de celle liée aux livres numériques.

« Déjà trois éditeurs marocains (Sirocco, Senso Unico et Tarik) ont signé un contrat de diffusion. Des éditeurs libanais et sénégalais devraient rapidement les rejoindre. », lit-on dans le dernier numéro de Livres Hebdo, sous la plume de Anne-Laure Walter.

L’Oiseau Indigo diffusion sera également présent au salon du livre de Paris sur l’espace de la région Provence Alpes Côte d’Azur (Stand U47) du 26 au 31 mars 2010, occasion idéale pour découvrir les premiers catalogues des éditeurs diffusés. Avant cela, visitez le site : possibilité d’adhérer à l’association, calendrier des déplacements et contacts).

Christophe Grossi

L’Oiseau Indigo diffusion : Maison des éditeurs, 7 rue Yvan Audouard, 13200 Arles

26 février 2010

Aziz Chouaki : les enjeux de la création

Filed under: + Conseils de lecture — Mots-clefs :, — Christophe @ 14:31

La maison d’édition Ex-Æquo, fondée en mars 2009 par Laurence Schwalm et dont la volonté affichée est de « rénover les standards de travail avec les auteurs » ainsi que de « partager réussites, échecs et revenus de façon équitable », vient de publier et de mettre en ligne Aigle de Aziz Chouaki, précédemment paru chez Gallimard dans la collection « Frontières » (2000).

Dans la bonne vieille ville d’Alger, les islamistes gagnent chaque jour un peu plus de terrain. Plus loin, vers l’Est, la guerre du Golfe semble inévitable. Nous sommes en décembre 1990. Pour Jeff, qui ne supporte plus de vivre là, restent les bars où boire des bières avec sa bande d’intellectuels, lire Khalil Gibran, Dante, Shakespeare, Rabelais ou William Blake et chercher un sens à leur existence. Mais un jour, il en a assez. Il quitte alors Alger pour Paris, La Goutte d’Or d’abord, les Halles ensuite. Au milieu d’une faune enlisée dans les histoires de sexe, de drogue et de règlements de compte, il se fait un nom et, chaque jour, Jeff se défait un peu plus, dévie, dérive. Soudain, arrive l’événement, celui qui le remettra sur les rails : dans un parc, il tombe sur un magazine qui propose un concours d’écriture de nouvelles. Jeff se lance dans l’aventure et le monde bascule. Tandis que les personnages qu’il vient de créer prennent vie, les vivants, eux, deviennent des personnages de fiction.

Nerveux, poétique, incarné, Aigle brouille merveilleusement les cartes identitaires et celles de la réalité et de la fiction. En plaçant son personnage entre l’écriture et la vie, entre la France et l’Algérie, entre hier et aujourd’hui, Aziz Chouaki nous fait plonger, à l’instar de Jeff, dans un univers spatio-temporel troublé, celui de la création, où la perte de repères permet de mieux saisir le monde.

Né en Algérie, Aziz Chouaki réside en France depuis 1991. Dramaturge, romancier et musicien, il se fera connaître par Les Oranges, texte monté de très nombreuses fois. Dans ses romans, (Les Coloniaux, L’Étoile d’Alger) de même que dans ses pièces, Aziz Chouaki se distingue par son point de vue sur l’état du monde ; à la fois très cynique sur le fond, il cisèle la forme, travaillant le vivant, traquant l’humour au cœur même du drame (site de l’auteur).

Christophe Grossi

———

Livre numérisé cité dans cette chronique :

  • Aziz Chouaki, Aigle, Ex-Æquo

Auteur numérisé cité :

Autres auteurs cités :

24 février 2010

Les centenaires à la fête

Filed under: + Conseils de lecture — Mots-clefs :, — Christophe @ 14:51

Après Les Vieilles de Pascale Gautier, roman publié par Joëlle Losfeld en janvier 2010 (non numérisé à ce jour), voici que d’autres seniors arrivent  en librairie (versions papier et numérique), Les centenaires de Philippe Adam (éditions Verticales).

© Alph. B. Seny

Certains ont participé à la construction de la Résidence du Parc. Ils étaient alors jeunes retraités. C’était il y a soixante-dix ans. Entre-temps, d’autres sont arrivés, ont été bizutés ; désormais ils forment une bande qui parfois se déchire, s’embrase ou s’envoie en l’air. Les centenaires de Philippe Adam ont la dent et la vie dures. Même si certains meurent, beaucoup ont déjà dépassé les cent-dix ans. Ce sont eux qui font la loi dans la résidence (coups bas et autres méchancetés pleuvent ici) ou rejettent l’impuissant, l’artiste raté, le vieil instituteur qui n’en finit pas de prononcer son discours à ses anciens élèves, octogénaires pourtant. Mais parfois ils s’ennuient. Alors, pour briser leur rapport à l’espace, à l’autre et au quotidien, ils se mettent à faire de la musculation, rédigent des CV, partent en chasse d’un nouveau travail (lire le chapitre sur le centenaire baby-sitter et alcoolique), se mettent à vivre de manière légale ou pas de petits boulots (il sera alors question de vente d’organes, de prostitution, de chirurgie esthétique, de pornographie) pendant que d’autres mettront au monde une fille ou feront tout pour battre le record de longévité.

Philippe Adam aborde le mouroir des retraités de manière inattendue et décalée. En choisissant de mettre en scène des dizaines de centenaires déjantés, il nous montre du doigt notre monde : étriqué, dominé par le pouvoir et l’argent, un monde qui, sans subversion, imagination, créativité,  est un monde qui s’ennuie et vieillit sans jamais mourir (ce qui est la pire des choses). Pour ce faire, l’auteur alterne deux tons et c’est bien le premier, très distancié (sociologue presque), qui donne force au sujet pris à contre-pied et vient contraster habilement les envolées, le lyrisme, les logorrhées et autres déclamations des centenaires. Nous retrouvons donc ici ce que nous connaissons déjà de Philippe Adam et que nous avons pu lire ailleurs (voir bibliographie ci-dessous) : son intérêt pour les marges, sa vision décalée de notre société (les paradoxes, les impondérables) et de notre rapport à notre corps ou à l’autre (famille, amis, collectivité), son humour noir, sa politesse du désespoir.

Né en 1970 à Paris, Philippe Adam est professeur de philosophie. Après De beaux restes, son premier roman aux Éditions Verticales (2002), il a conçu, pour la collection «Minimales», un étrange pari littéraire avec La Société des Amis de Clémence Picot (2003) rendant hommage à l’héroïne du roman de Régis Jauffret, puis écrit Canal Tamagawa (2005) lors de sa résidence à la Villa Kujoyama à Kyoto en 2004, récit poétique autour du dernier suicide réussi de Dazai Osamu, livre édité en bilingue (franco-japonais) et accompagné de sa version musicale (opéra chanté de Fabrice Ravel Chapuis), avant Ton petit manège, recueil de douze textes courts (Prix Renaissance de la Nouvelle 2009). Les centenaires est le cinquième livre de Philippe Adam aux Éditions Verticales. Il a également écrit des chansons pour un groupe de tango, et trois textes courts aux Éditions Inventaire/Invention: Chirurgie, 2004; Le syndrome de Paris, 2005; France audioguide, 2007 (bio-bibliographie reprise du site des éditions Verticales).

Christophe Grossi

22 février 2010

La Nouvelle Revue de Psychanalyse numérisée

► Lire aussi le billet d’Aude Simon du 12 février 2013 sur l’histoire et le projet de la NRP

 

La Nouvelle Revue de Psychanalyse, fondée en 1970 et dirigée par J.B. Pontalis, a paru jusqu’en 1994. Des cinquante volumes publiés, quarante-cinq font désormais partie du patrimoine numérisé de Gallimard et sont disponibles sur les sites de vente de livres numériques. Double hommage donc : à cette revue qui a eu une importance majeure pour la recherche psychanalytique dans le dernier quart du XXe siècle et à  ce grand monsieur qui est J.B. Pontalis dont l’œuvre  (essais et récits) est également largement numérisée.

«Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir», écrivait Samuel Beckett dans Fin de partie. J’ai immédiatement pensé à lui lorsque j’ai eu devant les yeux le dernier numéro de la Nouvelle Revue de Psychanalyse qui a trouvé le thème idéal pour clore en 1994 une aventure de près d’un quart de siècle. En effet, comment ne jamais finir, ne jamais tomber dans les oubliettes ? Donner par exemple à la dernière livraison d’une revue un titre comme celui-ci : l’inachèvement. Voilà ce que j’aime, entre autres, avec l’inconscient : tout a un sens,  tout fait sens, si tant est qu’on veuille bien le chercher.

La Nouvelle Revue de Psychanalyse a été créée en 1970 par Jean-Bertrand Pontalis, assisté entre autres, par des membres de l’Association psychanalytique de France (APF). Didier Anzieu, André Green, Jean Pouillon, Guy Rosolato, Victor Smirnoff, Jean Starobinski et Masud R Khan faisaient partie de son premier comité de rédaction que François Gantheret rejoindra en 1978. Par la suite, Michel Schneider intégrera le comité de rédaction avant d’être remplacé par Michel Gribinski. La NRP cessera de paraître en 1994 (la même année que la revue Psychanalyse à l’université dirigée par Jean Laplanche).

«La Nouvelle Revue de Psychanalyse compte cinquante volumes collectifs, tous centrés sur un thème qui a suscité, orienté et organisé chaque fois la réflexion. Ni objet savant, ni notion déjà répertoriée d’une théorie où les questions commandent les réponses, ce thème a souhaité induire le trouble de penser sans quoi il n’y a pas pensée mais croyance.
Ne pas rester « entre soi » a été le souci de la Revue mais aussi sa volonté de faire, comme dans toute analyse, l’expérience du transfert, ou l’épreuve de l’étranger, et de s’ouvrir à des travaux d’auteurs étrangers par leur pays, leur discipline, leur pensée singulière : la spécificité de la psychanalyse n’était pas postulée d’emblée, mais elle n’a pourtant cessé d’être présente, dans son objet, sa méthode, son terrain, évitant autant que possible aussi bien l’exégèse des textes que l’application d’une science.
Libre de toute appartenance à une institution psychanalytique ou universitaire comme de toute allégeance à la parole d’un Maître, la Nouvelle Revue de Psychanalyse n’a obéi qu’à une exigence : rendre sensible, sans l’effacer, l’animation de l’inconscient, rendre son travail intelligible sans prétendre le maîtriser. Elle souhaite que ses lecteurs d’hier et ceux à venir reconnaissent dans le mouvement de pensée qui est le sien un peu de la démarche de la Gradiva qui, souple et décidée, avance entre la force des rêves et l’attraction de la vie.» (sources : site Gallimard)

Christophe Grossi

 

Numéros de la revue disponibles en format numérique :

Incidences de la psychanalyse, n°1
Objets du fétichisme, n°2
Lieux du corps, n°3
Effets et formes de l’illusion, n°4
L’espace du rêve, n°5
Destins du cannibalisme, n°6
Bisexualité et différence des sexes, n° 7
Pouvoirs , n° 8
Le dehors et le dedans n° 9
• Aux limites de l’analysable, n° 10 (non numérisé)
Figures du vide, n° 11
La psyché n° 12
• Narcisses, n° 13 (non numérisé)
• Du secret , n° 14 (non numérisé)
Mémoires, n° 15
Écrire la psychanalyse, n° 16
L’idée de guérison, n° 17
La croyance, n° 18
L’enfant, n°19
• Regards sur la psychanalyse en France, n° 20 (non numérisé)
La passion, n° 21
Résurgences et dérives de la mystique, n°22
Dire, n° 23
L’emprise, n°24
• Le trouble de penser, n°25 (non numérisé)
L’archaïque, n°26
Idéaux, n°27
Liens, n°28
La chose sexuelle, n°29
Le destin, n° 30
Les actes, n°31
L’humeur et son changement, n°32
L’amour de la haine, n°33
L’attente, n°34
Le champ visuel, n°35
Être dans la solitude, n°36
La lecture, n°37
Le mal, n°38
Excitations, n°39
L’intime et l’étranger, n°40
L’épreuve du temps, n°41
Histoires de cas, n°42
L’excès, n°43
Destins de l’image, n°44
Les mères, n°45
La scène primitive et quelques autres, n°46
La plainte, n°47
L’inconscient mis à l’épreuve, n°48
Aimer, être aimé, n°49
L’inachèvement, n°50

20 février 2010

Vraie polémique autour du faux roman de Yannick Haenel

Filed under: + Conseils de lecture — Mots-clefs :, , , — Christophe @ 05:29

Dès sa parution en août 2009 le faux roman de Yannick Haenel, Jan Karski fait partie des livres plébiscités. En quelques mois, l’auteur reçoit le Prix du roman Fnac, le Prix Décembre et le Prix Interallié. L’hiver arrive, les fêtes de Noël sont balayées, tout le monde se souhaite la bonne année. Un tremblement de terre ravage alors Haïti et le monde entier est sous le choc. Mais dans le même temps, une polémique autour d’une des plus grandes tragédies du XXème siècle, la Shoah, prend forme dans le quartier latin, enfle au fil des semaines : les médias s’en emparent. Claude Lanzmann a lancé l’offensive, Yannick Haenel a répliqué, Jorge Semprun, Juan Asensio, Pierre Jourde ou encore Marie-Magdeleine Lessana interviennent alors via blogs et journaux.

Jan Karski

Le livre : Varsovie, 1942. La Pologne est dévastée par les nazis et les Soviétiques. Jan Karski est un messager de la Résistance polonaise auprès du gouvernement en exil à Londres. Il rencontre deux hommes qui le font entrer clandestinement dans le ghetto, afin qu’il dise aux Alliés ce qu’il a vu, et qu’il les prévienne que les Juifs d’Europe sont en train d’être exterminés. Jan Karski traverse l’Europe en guerre, alerte les Anglais, et rencontre le président Roosevelt en Amérique.
Trente-cinq ans plus tard, il raconte sa mission de l’époque dans Shoah, le grand film de Claude Lanzmann. Mais pourquoi les Alliés ont-ils laissé faire l’extermination des Juifs d’Europe ? Ce livre, Jan Karski, avec les moyens du documentaire, puis de la fiction, raconte la vie de cet aventurier qui fut aussi un Juste.

La polémique : Il y a un mois, Marianne publie un article de l’auteur du Lièvre de Patagonie et réalisateur de Shoah, Claude Lanzmann, article dans lequel il revient, six mois après sa parution, sur le livre de Yannick Haenel. Et, comme le dit Grégoire Léménager (BibliObs), Claude Lanzmann « n’y va pas avec le dos de la cuillère. » Il y est question de « parasitage », de « plagiat », de « paraphrase », de « truquage », d’une « falsification de l’histoire et de ses protagonistes », et d’« élucubrations ». « Les scènes [que Yanick Haenel] imagine, les paroles et pensées qu’il prête à des personnages historiques réels et à Karski lui-même sont si éloignées de toute vérité [...] qu’on reste stupéfait devant un tel culot idéologique, une telle désinvolture », écrit Claude Lanzmann.

Ce débat lancé par Claude Lanzmann, on l’aura compris, concerne, une fois de plus, les limites de la fiction, autrement dit : a-t-on le droit de faire de la fiction avec des personnages historiques, en se glissant dans leur peau ?

À cette question, à cette attaque, Yannick Haenel, a répondu, a répliqué. C’était dans Le Monde, fin janvier, et lui non plus n’a pas mâché ses mots. « Dans le domaine de la publicité, le hasard fait toujours bien les choses », énonce-t-il. « L’attaque contre mon livre coïncide avec une rediffusion de Shoah sur Arte, et avec la signature d’un contrat, sur la même chaîne, pour un film sur Karski », explique-t-il. « Il veut ma mort, il l’énonce publiquement, avec l’impunité de ceux qui se prennent pour des commandeurs.», poursuit-t-il. Sur le le recours à la fiction, il affirme que ce « n’est pas seulement un droit, il est ici nécessaire parce qu’on ne sait quasiment rien de la vie de Karski après 1945, sinon qu’il se tait pendant trente-cinq ans ». Œil pour œil, dent pour dent, il accuse également Lanzmann d’avoir utilisé Karski, de l’avoir piégé afin de l’intégrer à son film Shoah.

Le 2 février 2010, l’écrivain et psychanalyste Marie-Magdeleine Lessana donne son point de vue dans Le Monde : « Pourquoi préférer commenter un film plutôt que voir le film ? Comment résumer 640 pages de témoignages en 60 pages ? Et comment faire semblant de prendre la voix d’un autre (qui a montré combien prendre la parole lui fut difficile) avec le piège de l’effet-document ?  Comment sur des faits aussi graves ne pas être exact et rigoureux ? Où est l’expérience ? Qui l’incarne ? Certaines phrases sur l’abandon, le crime, l’humanité pourraient faire écho à d’autres écrites par Primo Levi ou par Imre Kertesz, mais là, dans le dispositif Haenel, ça n’a pas de poids, ça sonne faux, ça sonne téléphoné ! »

Quelques jours tard, Jorge Semprun rejoint le débat : lui estime que Yannick Haenel est « dans la lignée de ces jeunes écrivains qui s’attaquent à des sujets difficiles, essentiels, comme Jonathan Littell avec Les Bienveillantes. A-t-on le droit de parler de la Shoah dans un roman ? Oui. A-t-on le droit de parler de la Shoah si on n’est pas Claude Lanzmann ? Oui », souligne l’écrivain, avant de préciser que « le travail de Yannick Haenel sur Jan Karski [l]’a convaincu ». (Livres Hebdo, 5 février 2010)

Le même jour, l’écrivain Pierre Jourde, sur son blog, démonte le livre de Yannick Haenel et va même jusqu’à démontrer pourquoi l’auteur est aussi fabriqué que son livre. « L’affaire ne serait en soi ni très grave ni très originale, si elle ne mettait pas en jeu la littérature, ce qu’elle peut, son rapport à la vérité, la capacité contemporaine à juger d’un style et d’une œuvre. Si la tromperie nommée Haenel n’était pas aussi énorme, et si elle n’utilisait pas la figure héroïque de Karski. Il y a des obscénités qui finissent par révolter. », conclue-t-il.

Enfin dans Le Monde du 13 février 2010, Andréa Lauterwein (chercheuse associée au Centre d’études et de recherches sur l’espace germanophone (Cereg) Paris-III), dans son intervention, « Shoah : le romancier est-il un passeur de témoin ? », demande d’emblée si « tout événement historique peut, tôt ou tard, devenir le sujet d’une fiction ». « On sait à quel prix les témoins sont « retournés » dans la réalité psychotique des ghettos et des camps pour nous rendre ce qu’ils y ont vu, écrit-elle. Terrible mission qui leur vaut aujourd’hui une « gloire de cendre » comme le dit le titre du poème de Paul Celan qui se termine avec ces vers, célèbres : « Niemand/zeugt für den/Zeugen » (« Personne/ne témoigne pour le/témoin »). Un constat qui se retrouve étrangement modifié en « Qui témoigne pour le témoin ? » dans l’exergue du roman de Yannick Haenel. Ce truquage, censé placer le livre sous l’autorité du témoin, alors même qu’il inverse et défigure gravement la parole de Celan, nous renseigne d’entrée sur l’orientation douteuse du projet. »

Allez, il est temps maintenant de se faire sa propre opinion en allant lire Jan Karski et voir ou revoir (lire ou relire) Shoah. Bonne lecture !

Christophe Grossi

Mea culpa : comme me le fait remarquer fort judicieusement Juan Asensio, alias Stalker, dans les commentaires, j’ai omis de citer les trois articles qu’il a consacré à Yannick Haenel sur son blog (alors même que Pierre Jourde le reprend dans sa chronique et d’autant plus qu’il a été l’un des premiers à affirmer que Jan Karski « ne sera jamais rien qui puisse être rapproché d’un roman, encore moins d’un roman réussi, encore bien moins d’une belle œuvre de littérature. » À lire, donc ! D’abord, l’article du 15 octobre 2009, ensuite celui du 23 janvier 2010 et enfin celui du 28 janvier 2010. Avec toutes mes excuses à l’auteur.

———

Livres numérisés cités dans cette chronique :

Autres livres ou auteurs cités :

Older Posts »

© ePagine - Powered by WordPress