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25 janvier 2010

Les histoires de mecs et de nanas de Jean-Charles Massera

Quand tout va bien, aller de Montreuil (Croix de Chavaux, ligne 9) à Malakoff (lignes 6 et 4 puis bus 194 ou 295) prend une petite heure. Ponctué par de fréquents changements (descente, déambulation dans les couloirs, attente, remontée), ce trajet permet néanmoins de lire – si toutes les conditions sont réunies (on voit de quoi je parle) – entre une demi-heure et trois quarts-d’heure, c’est-à-dire une trentaine de pages en moyenne, l’équivalent de Croissance, familles savoyardes et baskets à scratchs de Jean-Charles Massera, publié dans la collection « L’atelier de l’écrivain » par Publie.net.

Ce matin-là, ayant anticipé le mouvement, j’avais ouvert ma tablette sur le quai et sélectionné le livre de Jean-Charles Massera ; humainement je ne valais pas mieux que les autres, tête penchée, pouces en garde mais j’avais une place assise ; tout allait bien. Et tout allait mieux encore une fois arrivé à Malakoff : je venais de terminer les trois textes qui composent ce recueil et j’avais ri plus d’une fois. Mais rassurez-vous, comme pour les autres, je n’avais partagé ce plaisir du texte, cette jouissance, avec personne. Sans doute aussi parce que mon rire était mâtiné de jaune et de noir et que parfois je me sentais coupable, honteux même, de rire des malheurs des personnages décrits par Massera – personnages qui sont autant de vrais gens de la vie de tous les jours, personnages que vous pourriez avoir rencontrés, que vous pourriez même connaître (ce qui est mon cas). Alors, me sentant concerné par les questions et les humiliations de ces personnages, à nouveau plein d’empathie, soudain je me suis rendu compte que c’était sur mon malheur que je m’étais mis à rire.

Dans « Proposition d’amendement d’une nana qui comme moi… », Massera met en scène une employée de petits sapins verts censés désodoriser votre voiture (maltraitée, sous-payée, exploitée, harcelée, soumise à un contrat de travail humiliant) et un de ses supérieurs, son DRH peut-être. Entre eux deux, que tout sépare (le quotidien, le pourquoi de la présence dans l’entreprise, le rapport au travail, à l’altérité…), l’auteur a inséré des textes de lois issus du Code du travail qui creusent encore plus l’humiliant fossé qui sépare ce mec et cette nana.

« Savoir quel appauvrissement de la communication nous… » fonctionne de la même manière que le précédent, l’auteur confrontant ici aussi deux points de vue, deux rapports à la langue, à la souffrance mais cette fois en utilisant les argumentaires du commerce, de la communication et du marketing : pourquoi le fabricant de jeux vidéos est responsable du redoublement de Jordan, élève de CM2 ? Tandis que la mère s’inquiète de l’attitude de son enfant (qui ne lit pas assez et mélange la réalité avec tout un tas de mondes imaginaires) et argumente que la pauvreté de l’environnement des jeux vidéos « est à l’origine du succès de l’appauvrissement de la communication auprès des jeunes », « le patron des êtres vivants qui ont des sentiments et qui ont la chance de pouvoir se transformer en un monstre plus gros quand il survient un danger » lui explique pourquoi « le passage en CM2 de [Jordan] n’était pas industriellement efficace » et pourquoi il est important que son enfant, déjà consommateur, se rue sur les Frosties. « Ce retard dans la maîtrise de la lecture et de l’écriture est pour nous un moyen exceptionnel d’être présents sur le segment gosses qui courent dans tous les sens et tournent comme des toupies avec leur nouveau T-shirt en répétant qu’ils sont Gabumon ou Garrurumon. »

Dans « The Growth of Thes People_ Uncanny Fat-Cats October 2007″, l’auteur choisit de faire parler deux magnats de la finance dont l’un s’est installé dans la vallée de Chamonix et s’inquiète d’être rejeté par les habitants. Sur fond de spéculation financière et immobilière, l’auteur prend à contrepied le discours sur l’arrivée massive des traders en France en se plaçant du côté de « l’envahisseur » qui soudain souffre de ne pas être accepté.

Dans chacun de ces textes, Jean-Charles Massera mixe langue orale, notes de services, rapports, cours d’économie, argumentaires marketing et commerciaux ou discours administratif ; il fait se mêler l’expression d’une blessure, d’un doute, d’une peur à celle du consumérisme, du pouvoir, de l’exploitation et de la déshumanisation ; et derrière cela il s’agit de montrer (sans prosélytisme, sans théorie ni exercice de style) ce qu’est la langue de la domination à travers le monde de l’entreprise, du commerce ou de la finance. Et c’est tout l’intérêt de son travail : comment, par la fiction, exprimer le côté aliénant de notre société régie par les valeurs du marché, celles qu’imposent les actionnaires, les financiers via leurs bras armés : responsables du marketing et de la communication, directeurs des ressources humaines et goldenboy.

Pour tous ceux qui n’auraient pas encore plongé dans l’univers de Jean-Charles Massera, auteur entre autres de We Are L’Europe ou de United Emmerdements of New Order, ces trois textes réunis par Publie.net sous le titre Croissance, familles savoyardes et baskets à scratchs en sont une des portes d’entrée.

Christophe Grossi

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Jean-Charles Massera (1965) vit, télécharge et travaille entre Paris et Berlin (fictions, essais, pièces sonores, expositions…). Retrouvez-le également sur son site (rencontres, débats, lecture-performances, tournées de ses textes mis en scène…).

Livre numérisé chroniqué ici :

Autres livres de Jean-Charles Massera (sélection) :

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