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le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

29 janvier 2010

Entrée en littérature par une épitaphe

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La collection Continents noirs de Gallimard – une soixantaine de titres pour plus de trente auteurs – a dix ans. Consacrée aux écritures africaines, principalement d’expression française, cette collection réunit des textes littéraires (romans et essais) rédigés par des écrivains du continent noir et, plus souvent de sa diaspora. « Nous parions, ici, sur l’écriture des continents noirs pour dégeler l’esprit romanesque et la langue française du nouveau siècle. Nous parions sur les fétiches en papier qui prennent le relais des fétiches en bois », écrivait Jean-Noël Schifano, le responsable de la collection en 2000. Parmi le catalogue figurent le premier roman de Antoine Matha, Épitaphe, qui vient d’être numérisé. Notons également que le nouveau roman de Fabienne Kanor, Anticorps, qui vient de paraître à la rentrée de janvier 2010, sera bientôt numérisé et disponible au catalogue ePagine.

Épitaphe, donc – ou comment entrer en littérature en commençant par la fin. Raymond quitte son Congo natal pour Paris, « ville cannibale ». Grâce à la cocaïne, il s’enrichit très vite et envoie un billet d’avion à Fargas, le narrateur de ce roman très stylé, qui d’emblée s’inscrit à la faculté, en philo puis en lettres. Vivant (paradoxalement) aux crochets de son ami voyou, tombant amoureux d’une Française, découvrant les musiciens Schönberg, Berg, Webern, ce fils d’instituteur tentera également de comprendre cette société qui se cherche une identité nationale… jusqu’au drame et au retour funèbre vers le Congo. « La fin tragi-comique, entre la délivrance d’une carte de séjour au prix d’une paternité fictive et le voyage d’un cadavre durant plusieurs mois dans son pays déchiré par la guerre civile, vient donner à ce premier roman son ampleur. » (Chloé Brendlé, Le Matricule des anges, 2009)

Pour aller plus loin, je vous invite à lire l’entretien de Antoine Matha sur le blog de Florence Courthial (octobre 2009) et l’étude comparée de Gare du Nord d’Abdelkader Djemaï (livre également au catalogue ePagine) et Épitaphe d’Antoine Matha par Virginie Brinker sur le blog La Plume Francophone (octobre 2009).

Christophe Grossi

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Livres numérisés cités dans cette chronique :

Autre livre cité :

  • Anticorps de Fabienne Kanor, Gallimard / Continents noirs

27 janvier 2010

Attention : irruption inopinée de l’amour !

Filed under: + Conseils de lecture — Mots-clefs :, — Christophe @ 06:11

Voici comment débuterait La Femme promise de Jean Rouaud, roman sur l’irruption inopinée de l’amour, publié chez Gallimard en 2009 et numérisé aujourd’hui : « Un homme, une femme, deux vies jusque-là un peu ratées, une rencontre improbable ».

Victime d’un cambriolage à son retour d’Amérique, Mariana, artiste, se rend à la gendarmerie pour déclarer que son manoir, une maison de famille, a été saccagé. Elle y rencontre alors un homme (Daniel, chercheur en physique nucléaire) vêtu d’une combinaison de plongée – seuls effets qui lui restent suite au départ de sa femme qui a vidé tout l’appartement. Chacun constatant son propre désastre, ces deux-là peuvent alors tenter quelque chose ensemble. Mais pour cela, il faudra encore apprendre à se débarrasser des autres liens qui les attachent à leur vie passée. Aller vers le dénuement pour vivre, neufs, leur propre histoire.

Comme l’écrit Jean-Claude Lebrun, dans L’Humanité, « leurs existences se donnent alors à voir, par fragments, tandis qu’avance lentement l’aventure enclenchée par la rencontre à la gendarmerie, chacun étant remué par ses désordres intimes. » Et leurs existences, voilà bien la chose qu’il leur importe de léguer à l’autre – pour mieux se connaître et jeter aux orties les hontes et les malheureux héritages (mort des parents pour l’un, antisémitisme et collaboration pour l’autre). Parallèlement à ce récit, nous assistons à une discussion dans une grotte entre un vieil homme (qui contemple les peintures rupestres) et sa fille, Mariana, discussion qui nous ramène avec bonheur vers Le Paléo-circus, texte que Jean Rouaud avait publié il y a plus de dix ans maintenant.

Pour ceux qui connaissent déjà Jean Rouaud, ils ne seront pas surpris de retrouver, comme dans L’Invention de l’auteur notamment, la présence dans celui-ci de l’écrivain lui-même. Se plaçant non loin des amants, il donnera (à la Flaubert, dirions-nous) son avis, jugera, se moquera tantôt de lui tantôt de nous, se livrera lui aussi, évoquera sa propre histoire, écrira de belles volutes phrasées (une écriture « consciente d’elle-même) » sur la rencontre amoureuse et aidera même les deux personnages à prendre leur décision.

Notons également que Publie.net a mis en ligne en novembre 2008 Les Villes fantômes, ensemble de textes sur la ville que Jean Rouaud avait remis précédemment à Place publique, « revue de réflexion et de débat sur les questions urbaines (…) qui privilégie la raison à l’émotion, la durée à l’éphémère, [qui croise] les savoirs, les regards, les approches [et] permet la confrontation des projets. » Les Villes fantômes (formats pdf tablette, epub, mobi, pdf ou html) est consultable ici ou achetable . Dernière chose, pour plus d’informations sur l’auteur, voir son site.

Christophe Grossi

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Livres numérisés de Jean Rouaud :

Sélection d’autres ouvrages de Jean Rouaud :

25 janvier 2010

Les histoires de mecs et de nanas de Jean-Charles Massera

Quand tout va bien, aller de Montreuil (Croix de Chavaux, ligne 9) à Malakoff (lignes 6 et 4 puis bus 194 ou 295) prend une petite heure. Ponctué par de fréquents changements (descente, déambulation dans les couloirs, attente, remontée), ce trajet permet néanmoins de lire – si toutes les conditions sont réunies (on voit de quoi je parle) – entre une demi-heure et trois quarts-d’heure, c’est-à-dire une trentaine de pages en moyenne, l’équivalent de Croissance, familles savoyardes et baskets à scratchs de Jean-Charles Massera, publié dans la collection « L’atelier de l’écrivain » par Publie.net.

Ce matin-là, ayant anticipé le mouvement, j’avais ouvert ma tablette sur le quai et sélectionné le livre de Jean-Charles Massera ; humainement je ne valais pas mieux que les autres, tête penchée, pouces en garde mais j’avais une place assise ; tout allait bien. Et tout allait mieux encore une fois arrivé à Malakoff : je venais de terminer les trois textes qui composent ce recueil et j’avais ri plus d’une fois. Mais rassurez-vous, comme pour les autres, je n’avais partagé ce plaisir du texte, cette jouissance, avec personne. Sans doute aussi parce que mon rire était mâtiné de jaune et de noir et que parfois je me sentais coupable, honteux même, de rire des malheurs des personnages décrits par Massera – personnages qui sont autant de vrais gens de la vie de tous les jours, personnages que vous pourriez avoir rencontrés, que vous pourriez même connaître (ce qui est mon cas). Alors, me sentant concerné par les questions et les humiliations de ces personnages, à nouveau plein d’empathie, soudain je me suis rendu compte que c’était sur mon malheur que je m’étais mis à rire.

Dans « Proposition d’amendement d’une nana qui comme moi… », Massera met en scène une employée de petits sapins verts censés désodoriser votre voiture (maltraitée, sous-payée, exploitée, harcelée, soumise à un contrat de travail humiliant) et un de ses supérieurs, son DRH peut-être. Entre eux deux, que tout sépare (le quotidien, le pourquoi de la présence dans l’entreprise, le rapport au travail, à l’altérité…), l’auteur a inséré des textes de lois issus du Code du travail qui creusent encore plus l’humiliant fossé qui sépare ce mec et cette nana.

« Savoir quel appauvrissement de la communication nous… » fonctionne de la même manière que le précédent, l’auteur confrontant ici aussi deux points de vue, deux rapports à la langue, à la souffrance mais cette fois en utilisant les argumentaires du commerce, de la communication et du marketing : pourquoi le fabricant de jeux vidéos est responsable du redoublement de Jordan, élève de CM2 ? Tandis que la mère s’inquiète de l’attitude de son enfant (qui ne lit pas assez et mélange la réalité avec tout un tas de mondes imaginaires) et argumente que la pauvreté de l’environnement des jeux vidéos « est à l’origine du succès de l’appauvrissement de la communication auprès des jeunes », « le patron des êtres vivants qui ont des sentiments et qui ont la chance de pouvoir se transformer en un monstre plus gros quand il survient un danger » lui explique pourquoi « le passage en CM2 de [Jordan] n’était pas industriellement efficace » et pourquoi il est important que son enfant, déjà consommateur, se rue sur les Frosties. « Ce retard dans la maîtrise de la lecture et de l’écriture est pour nous un moyen exceptionnel d’être présents sur le segment gosses qui courent dans tous les sens et tournent comme des toupies avec leur nouveau T-shirt en répétant qu’ils sont Gabumon ou Garrurumon. »

Dans « The Growth of Thes People_ Uncanny Fat-Cats October 2007″, l’auteur choisit de faire parler deux magnats de la finance dont l’un s’est installé dans la vallée de Chamonix et s’inquiète d’être rejeté par les habitants. Sur fond de spéculation financière et immobilière, l’auteur prend à contrepied le discours sur l’arrivée massive des traders en France en se plaçant du côté de « l’envahisseur » qui soudain souffre de ne pas être accepté.

Dans chacun de ces textes, Jean-Charles Massera mixe langue orale, notes de services, rapports, cours d’économie, argumentaires marketing et commerciaux ou discours administratif ; il fait se mêler l’expression d’une blessure, d’un doute, d’une peur à celle du consumérisme, du pouvoir, de l’exploitation et de la déshumanisation ; et derrière cela il s’agit de montrer (sans prosélytisme, sans théorie ni exercice de style) ce qu’est la langue de la domination à travers le monde de l’entreprise, du commerce ou de la finance. Et c’est tout l’intérêt de son travail : comment, par la fiction, exprimer le côté aliénant de notre société régie par les valeurs du marché, celles qu’imposent les actionnaires, les financiers via leurs bras armés : responsables du marketing et de la communication, directeurs des ressources humaines et goldenboy.

Pour tous ceux qui n’auraient pas encore plongé dans l’univers de Jean-Charles Massera, auteur entre autres de We Are L’Europe ou de United Emmerdements of New Order, ces trois textes réunis par Publie.net sous le titre Croissance, familles savoyardes et baskets à scratchs en sont une des portes d’entrée.

Christophe Grossi

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Jean-Charles Massera (1965) vit, télécharge et travaille entre Paris et Berlin (fictions, essais, pièces sonores, expositions…). Retrouvez-le également sur son site (rencontres, débats, lecture-performances, tournées de ses textes mis en scène…).

Livre numérisé chroniqué ici :

Autres livres de Jean-Charles Massera (sélection) :

23 janvier 2010

Des classiques à petits prix

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Grâce à quatre éditeurs, petit à petit les classiques à petits prix entrent au catalogue ePagine. Si la littérature (romans, contes, nouvelles, poésie, théâtre) est largement représentée (53 titres), les essais (philosophie, histoire, esthétique, critique, économie, spiritualité) ne sont pas oubliés (21 titres).


Flammarion, avec ses collections GF, Champs Histoire et Champs Actualité, proposent une bibliothèque de 41 références où retrouver Zola, Balzac, Hugo, Maupassant, Flaubert, Rousseau, Diderot, Platon, Épicure, Saint Augustin mais aussi Julien Green, Jane Austen, Guilleragues ou Huysmans. Alors quoi lire, quoi relire, quoi conseiller ? D’abord Pierre Loüys dont Les Aventures du Roi Pausole, cet hommage à Voltaire, cachent des réflexions décoiffantes sur l’amour, la sexualité et la morale. Marcel Schwob ensuite, auteur trop méconnu et qui pourtant a influencé de grands écrivains, André Gide ou William Faulkner par exemple ; GF propose de lire deux de ses premiers textes dans le même volume : Cœur double et Le Livre de Monelle. Enfin, parce que, sujet brûlant, il est toujours d’actualité : Pour en finir avec la repentance coloniale de Daniel Lefeuvre.

Chez Publie.net (25 titres disponibles), où l’on se spécialise dans la création contemporaine, on n’oublie pas que la littérature est déjà une histoire de filiations ; de leur côté, ils misent donc sur les géants du roman, Rabelais et Balzac (4 titres chacun) et de la poésie, Nerval, Rimbaud et Baudelaire (2 titres chacun). Mais pas seulement. Car en parcourant leur catalogue très cohérent, on ne peut qu’être heureux de retrouver là (entre autres) Lettres à un jeune poète de Rilke, René de Chateaubriand et l’atelier de Proust : Contre Sainte-Beuve qui préfigure déjà La Recherche du temps perdu. Notez également que Publie.net a mis en ligne trois nouvelles de Maupassant gratuites pour découvrir le fonctionnement du site et les enjeux de la lecture numérique.

Gallimard (5 titres), qui pour l’instant numérise son patrimoine (revue NRF, titres de la Blanche épuisés…) et propose de nombreuses nouveautés en grand format, permet néanmoins de télécharger trois titres du philosophe Alain (Propos sur le bonheur, Études et Les Dieux, collections Idées et Tel), Cohérences aventureuses de Roger Caillois (collection Idées) et Sur l’histoire de Krzysztof Pomian (Folio Histoire).

Enfin, la collection en format poche de La Table ronde, La Petite vermillon (3 titres disponibles), nous emmène du côté de chez Frédéric Beigbeder, vers Michel Bernanos ou encore Olivier Frébourg.

Tous ces livres sont consultables, feuilletables, achetables…, sur le site ePagine via les sites des libraires-partenaires.

Christophe Grossi

21 janvier 2010

Double handicap

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Dans Le Voile rouge de Bachir Kerroumi, publié dans la collection Haute enfance chez Gallimard en 2009, un jeune oranais de quinze ans fuit son quartier de misère où sévit la corruption et arrive en France comme sans-papiers.

« Je viens d’un monde où l’adolescence n’existe pas. L’insouciance qui, d’habitude, protège les enfants d’une réalité âpre nous quittait trop vite. Je l’avais ressenti très tôt, peut-être dès l’âge de dix ans, dans les regards de mes camarades. Chaque mois qui passait voyait disparaître un peu de l’innocence qui pétillait dans nos yeux. »

Après deux années passées à vivre d’expédients et à lutter contre la xénophobie ambiante, la situation du jeune homme semble s’améliorer mais le sort semble s’acharner sur lui : il perd soudain la vue. Mais ni l’ostracisme ni les nombreuses galères n’auront raison de sa volonté de fer : bien au contraire, le narrateur de ce roman sobre et bien tenu va trouver en lui, malgré son double handicap, des ressources insoupçonnées et prendre son destin à bras-le-corps.

Bachir Kerroumi est né en 1959 à Oran. En 1978, il perd la vue. Dans les années qui suivent, il obtient sa ceinture noire de judo, crée un centre de formation en informatique. En 1995, il publie Les Personnes handicapées et le marché du travail (Éditions d’organisation, aujourd’hui indisponible) avant de soutenir sa thèse de doctorat en sciences de gestion sur «Les déficiences du management face au handicap» en 2001. Le Voile rouge paraît chez Gallimard en 2009.

Christophe Grossi

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Livre numérique cité dans cette chronique :

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