La visite de la Suite Olivier Rolin continue aujourd’hui avec la pièce consacrée à Pertuiset, le chasseur de lions, ce tableau de Manet qui met en scène un curieux bonhomme à la fois trafiquant d’armes, chasseur de trésors, menteur, rêveur, opportuniste, monomaniaque, vulgaire, aventurier maladroit et ami du peintre précédemment cité.
« On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt, c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait », écrivait Nicolas Bouvier dans L’Usage du monde. Si cette phrase peut s’appliquer à tous les projets littéraires de l’écrivain Olivier Rolin, elle semble encore plus vraie à mesure qu’on avance dans la lecture de son roman, Un chasseur de lions. En effet, ici aussi on croit qu’on va suivre un personnage (Pertuiset) mais c’est bientôt un autre qu’on accompagne (Manet) puis un autre encore – le narrateur qui, en creux et dans les parenthèses, dissèque son rapport à l’autre, au temps, au « dépaysement » et à l’exil intérieur.
Ainsi donc, tout pourrait commencer au musée de Sao Paulo lorsque le narrateur découvre le portrait de Pertuiset par Manet. Ou bien alors tout commencerait en Patagonie, dans un livre que le narrateur aurait acheté et dans lequel il serait question de ce Pertuiset. (Je conseille d’ailleurs de lire et de relire la fantastique et lamentable expédition en Terre de Feu organisée par Pertuiset autour de la recherche d’un certain trésor Inca.) Ou bien, rien de tout cela n’aurait vraiment d’importance. On voyagerait, narrateur et personnages, autour du monde (Santiago, Lima, Paris, Valparaiso, Punta Arenas, la Terre de feu, l’Algérie), on en profiterait pour croiser des révoltes et des révolutions, ou bien pour revenir sur l’Histoire de Paris et parler de Baudelaire, de Mallarmé, de Berthe Morisot, de peinture, de littérature, de poètes maudits, de bars, d’alcool, de femmes, de navigation, d’aventuriers, de coucheries… et d’animaux bien sûr. Et derrière tout cela, l’auteur viendrait interroger à nouveau la mémoire qui est universelle et pourtant qui nous est unique, avec comme compagnon ce démon récurrent : le temps et son travail de sape sur les corps.

© Jacques Descloitres, MODIS
Ce que j’aime chez Olivier Rolin, c’est que nous pouvons faire le tour du monde, de sa bibliothèque, d’un musée ou d’une grande ville, le temps d’une phrase ; ce qui le pousse à voyager et à écrire n’a rien à voir avec l’exotisme (on s’en serait douté) ni avec la vantardise. Non. Mais, l’auteur a néanmoins tant voyagé, lu, échangé, pensé et vécu que sa palette lui permet d’utiliser désormais chacune de ses expériences. Et c’est cela-même qui vient alimenter sa prose, ses phrases, son style ; c’est ce corpus qui donne un ton inimitable à ses écrits : singuliers, personnels et à son univers : unique.
Nous le savons, Olivier Rolin – par le biais des incursions du narrateur (notamment dans ses parenthèses où ironie et autodérision vont bon train) – aime jouer avec les genres littéraires. C’est d’ailleurs ce qui fait son style, sa patte, sa marque de fabrique. Ici (et ce n’est qu’un exemple), c’est bien l’autoportrait de l’auteur qui se dessine peu à peu – jusque dans sa peur de ressembler parfois à ce qu’il déteste le plus – à travers les aventures de ce drôle de couple (Pertuiset / Manet) qu’il unit et désunit. Un chasseur de lions, qui contient plusieurs labyrinthes, plusieurs façons de tricoter et de détricoter les histoires, est encore une fois l’occasion pour Olivier Rolin de rendre un très bel hommage à Proust, à sa recherche qui nous hante jusqu’à la dernière page. Ce roman est aussi un livre-enquête dans lequel le narrateur, arpentant Paris sur les traces de Manet jusqu’à sa mort, revient sur les lieux qu’il a lui-même foulés dans sa jeunesse lors de son apprentissage politique dans les années 60-70 (lire Tigre en papier et ma chronique du 30 novembre dernier).
Suite de la Suite Olivier Rolin la semaine prochaine avec les trois recueils de textes, conférences et articles édités chez Publie.net. Mais avant de lâcher les fauves, un dernier verre pour la route, donc, et trois extraits de Un chasseur de lions :
à propos de Manet : Le monde est un pervers polymorphe, un spectacle foisonnant et trivial, une fontaine de formes et de couleurs où la beauté jaillit parfois de la laideur.
à propos des vingt ans du narrateur, de ses idéaux : tu as beau t’en défendre, la figure qui te fascine n’est pas celle du militant mais celle, beaucoup plus romantique, de l’aventurier. Tu désires à la fois la fraternité et la solitude. Tu te sens toi aussi dépaysé dans le monde.
à propos du temps perdu : pays où la vie passée se mêle à la vie rêvée, seule chasse où on est assuré d’être au bout tué par le fauve, seule exploration où l’on finit toujours sous la dent des anthropophages.
Christophe Grossi
———
Livres numérisés cités dans cette chronique :
Autres livres ou auteurs cités :
- L’Usage du monde, Nicolas Bouvier, Petite Bibliothèque Payot
- Le Spleen de Paris, Charles Baudelaire, Poésie / Gallimard
- Mallarmé – Morisot ; Correspondance 1876-1895, Bibliothèque des Arts
- Berthe Morisot, le secret de la femme en noir, Dominique Bona, Livre de Poche
- À la recherche du temps perdu, Marcel Proust, Quarto / Gallimard