Quatre livres publiés par les éditions Verticales (Une parenthèse espagnole de Sylvie Gracia, Nullipare de Jane Sautière, Des néons sous la mer de Frédéric Ciriez et Vous n’étiez pas là d’Alban Franc) figurent désormais au catalogue d’ePagine. C’est un bon début, non ? Alors imaginez maintenant que l’on puisse bientôt lire dans une version numérisée les romans du trop tôt disparu Philippe Raulet (cf. l’hommage rendu par Dominique Bondu sur remue.net), notamment Pitiés (que je recommande tout particulièrement) ou Va-et-vient paradis, qui vient de paraître chez Verticales et qui m’attend sur ce prie-dieu bancal qui fait office de table de nuit. Ou encore que le premier roman désormais numérisé de Noémi Lefebvre, L’Autoportrait bleu, belle surprise de cette dernière rentrée littéraire (avec le très décalé et original roman de François Beaune, Un homme louche), vienne rejoindre ses camarades ?

L’Autoportrait bleu, tiens, parlons-en ! Il débute alors que la narratrice s’apprête à quitter Berlin en avion, en compagnie de sa sœur férue d’aérofreins, et s’achève à Paris lors de l’atterrissage, une heure et demi plus tard (environ). Et il me semble que ce roman, au lendemain du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin, aurait toute sa place dans cet espace, non ? Pourquoi pas ! Surtout qu’il n’est pas seulement question d’une expérience berlinoise mais également de musique comme forme de résistance, du nazisme, de Schönberg (son œuvre musicale mais aussi picturale), de la correspondance entre Thomas Mann et Adorno, de mélancolie, de craintes et du bonheur collectif. Et tout cela dans un rythme frénétique et un travail sur la langue qui rappellent à bien des égards l’univers de Thomas Bernhard. Vous n’êtes pas encore convaincus ? Alors, rendez-vous à la librairie La Terrasse de Gutenberg (9 rue Emilio Castelar Paris 12e) le samedi 21 novembre 2009 à partir de 17 heures : autour de Berlin et de l’Allemagne, Noémi Lefebvre et Alban Lefranc liront là des extraits de leur roman : L’Autoportrait bleu et Vous n’étiez pas là. En attendant, rendez-vous sur fluctuat.net (très bon entretien avec l’auteur) ou ci-dessous (© interview avec Sylvain Bourmeau, Mediapart).
Si l’expérience berlinoise ne vous tente pas, si vous préférez les fables et les ogres, alors n’hésitez plus : jetez-vous sur le roman de Anne Luthaud, Comme un mensonge, qui revisite de manière très jubilatoire et cruelle le conte de La Barbe Bleue ! Vous y découvrirez là un homme, B. qui a construit une drôle de maison. Et alors qu’aucune femme ne voulait de lui jusque-là, soudain il devient un vrai tombeur. Grâce à son magnétisme, à sa maison aussi et au mystère qui l’entoure également. Car cette maison est particulière ; elle contient huit pièces, chacune son style, sa couleur, son ambiance ; sept chambres où vivront et mourront (sauf la dernière) les sept femmes rencontrées dans les environs ; la huitième pièce, objet de toutes les curiosités et cabinet des horreurs, comme dans la fable, est fermée à clé.

Dans un vertigineux travail sur la voix et la phrase, le souffle et la musicalité, Anne Luthaud donne ici la parole à B. ainsi qu’aux sept femmes et revient une fois encore (après Garder et Blanc) sur l’épineuse question des relations conjugales (écoute, partage, osmose, domination, sado-masochisme, défi, jalousie, adultère, ennui,…), sur la difficulté de vivre à deux et les parts de vérité et de mensonge. Nul doute que B. est un tyran, qu’il pousse les amoureuses dans leurs retranchements et finit par les tuer (« Les seuls ciels enviables sont ceux des morts », dit-il) mais n’est-ce pas ce qu’elles désiraient secrètement ? Car l’auteur, qui n’est pas tendre non plus avec les femmes, les décrit comme faibles, envieuses, orgueilleuses, colériques, fantasmant une vie meilleure, désirant rester dans l’enfance, vivant par procuration… B. est en effet un meurtrier mais il n’est pas un serial killer ni le Landru de Saumur. Tout est plus ambigu, complexe et fin. « Je conseille et je sais conduire l’autre là où il sera bien, à l’endroit qui lui conviendra, y compris malgré lui », dit-il. Et soudain, B. devient un dieu grec, accompagne la mortelle de l’autre côté du fleuve, vide les questions de celle qui en posait trop, pousse la femme volage à le tromper, tend un miroir à celle qui avait peur de son image, détruit les photos de celles qui ne parvenait pas à se libérer de son passé. Que penser, enfin, de celle qui rêvait d’être une héroïne et qui en connaîtra la fin tragique, « égarée dans un décor de film » ?
Grâce aux éditions Verticales, de beaux horizons en perspective ainsi que de vertigineux rêves de verticalité – en numérique ou pas – vous attendent dans le catalogue. Foncez !
Christophe Grossi
N.B. : Par respect du copyright et du droit de reproduction – et bien que j’en sois l’auteur -, ces chroniques s’inspirent très largement de celles postées sur le blog de Culturesfrance. Merci à eux. (© Christophe Grossi et Culturesfrance, articles du 10 juin et du 13 octobre 2009)
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Actualité des auteurs et livres cités :
- Dans le cadre du Festival Les Petites Fugues de Franche-Comté, Jane Sautière sera à la médiathèque municipale de Champagney, jeudi 19 novembre à 20 h 30 ; à l’Atelier de L’Exil-Le Bœuf sur le Toit à Lons-le-Saunier le vendredi 20 novembre à 19 h 30 et au Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon le dimanche 22 novembre à 15 h 30.
- Dans le cadre d’une « Lecture Mets et vins » chez Thierry Moyne au restaurant La Balance à Arbois (Jura), une soirée d’hommage sera rendue à Philippe Raulet le samedi 21 novembre à 18 h. Lecture de Va-et-vient paradis par Anne-Marie Marques suivie de réjouissances gustatives.
- François Beaune est invité pour une lecture-rencontre à La Librairie (14 rue Pascal, Clermont-Ferrand) samedi 28 novembre à 17 h 30.
Livres des éditions Verticales numérisés et cités dans cette chronique :
L’Autoportrait bleu de Noémi Lefebvre
Une parenthèse espagnole de Sylvie Gracia
Nullipare de Jane Sautière
Des néons sous la mer de Frédéric Ciriez
Vous n’étiez pas là d’Alban Franc
Autres livres des éditions Verticales :
Pitiés et Va-et-vient paradis de Philippe Raulet
Un homme louche de François Beaune
Comme un mensonge, Garder et Blanc de Anne Luthaud
Autres livres, auteurs, sujets… :
La Barbe Bleue
Le Mur de Berlin
Schönberg
Correspondance entre Thomas Mann et Adorno
Thomas Bernhard
Landru
