Michèle Gazier en deux temps : dans une précédente chronique, il était question de Mont-Perdu qui vient d’être numérisé. Aujourd’hui, son portrait.
Si Michèle Gazier est satisfaite de voir ses romans numérisés, elle n’a pas encore franchi le pas en tant que lectrice. L’ordinateur est devenu un compagnon indispensable dans sa pratique quotidienne mais elle continue d’imprimer les textes qu’elle reçoit. Une commission du Syndicat de la Librairie Française lui a d’ailleurs demandé récemment comment la technique était venue se greffer sur son activité de journaliste et d’écrivain.
J’ai rencontré Michèle Gazier en 2007, à Uzès, dans les caves du Le Parefeuille – librairie dirigée par les très actifs Monèle et Yves Mandagot. Elle animait alors une rencontre en compagnie de Michèle Lesbre. Le Canapé rouge venait tout juste de paraître. Je me souviens d’une complicité entre ces deux femmes, d’une belle nuit de fin d’été, d’un dîner agréable. Pierre Lepape était là aussi (m’accompagnent encore souvent ses feuilletons littéraires qu’il écrivait chaque semaine dans Le Monde des Livres ainsi que son Pays de la littérature que je conseille très souvent).
De Michèle Gazier, j’aimais sa manière de brosser le portrait, de creuser chez ses personnages l’indicible ou le non-dit à travers la banalité du quotidien ou, au contraire, de l’événement qui chamboule une vie ou encore de partir d’une blessure qui remonte à l’enfance pour parler de la question de l’identité, du droit à la différence, de la place de l’enfant, de la femme, de l’étranger…, dans la famille ou la société. Tous ces thèmes, nous les retrouvons dans Mont-Perdu (cf. chronique du 11 novembre 2009) ou encore dans Les Garçons d’en face.
Je pense également à Nativités et à ces histoires sur la maternité et la filiation (désir, peur, aversion, renoncement, épanouissement), des récits parfois doux et amusants, parfois féroces et déchirants. Ou encore au Merle bleu – qui d’ailleurs se déroule à Uzès –, ce récit dans lequel des oiseaux craintifs, égoïstes et solitaires vont être amenés à modifier leur rapport au monde et à l’autre. De Michèle Gazier j’avais aussi en tête ses articles dans Télérama et notamment le très beau portrait (tout en nuance, drôle et touchant) qu’elle avait fait de Nathalie Sarraute en 2002.
Son dernier roman paru au Seuil s’intitulait Un soupçon d’indigo (il devrait être numérisé bientôt) et son prochain, La Fille, toujours chez le même éditeur, paraîtra début février 2010. Pour la sortie de ce roman, les éditions du Seuil ont joué le jeu en envoyant une quarantaine de jeux d’épreuves aux libraires, m’a-t-elle dit, heureuse et inquiète à la fois. Un autre livre paraîtra en mars au Mercure de France : « Le Goût de la lecture » réunira de nombreux textes d’auteurs classiques et contemporains sur ce sujet que personne n’avait encore abordé dans cette collection. Nous suivrons tout ça avec grande attention surtout qu’une signature sera sans doute organisée par les librairies La Terrasse de Gutenberg et Les Cahiers de Colette à Paris, L’Horloge à Carpentras ou encore Le Parefeuille à Uzès.
En attendant, nous nous installons au Café français à la Bastille près de l’ancienne librairie de Colette Loyer, 1789, devenue depuis avril 2008 Pensées classées et tenue désormais par François Morice. Et la chose qui me frappe d’emblée est la suivante : Michèle Gazier a tant de cordes à sa harpe (professeur d’espagnol, traductrice, journaliste, écrivain, animatrice de rencontres, éditrice… et j’en oublie sûrement), tant de projets en cours et elle en parle avec tellement d’allant qu’on pourrait lui consacrer au moins une chronique par semaine.
Avec elle, ce n’est pas la matière qui manque mais le temps ; il suffit d’ailleurs de tirer un fil (le fil de soie ?) et nous voilà invités à une rencontre en compagnie de Thierry Hesse (Démon est pour moi l’un des projets littéraires les plus ambitieux de la rentrée), de Jean Rouaud (prix Goncourt en 1990 pour Les Champs d’honneur, dont La Femme promise vient d’être numérisé et dont Les Villes fantômes est disponible chez publie.net) et de Gilles Heuré, journaliste à Télérama, biographe, romancier et historien. Michèle Gazier animera donc là, dans le cadre de Une saison de lecture un débat intitulé « Les fictions de la mémoire : quête et enquête ». « Le présent n’existe pas en littérature. Ce que l’on écrit au présent est une mise en perspective de ce qui s’est passé, de ce dont on se souvient, de ce qu’on imagine à partir du souvenir. Toute œuvre aussi proche soit-elle de la réalité est une reconstruction fondée sur une enquête ou une quête. Quête de soi, quête identitaire, quête familiale, enquête historique ou policière. Les outils, les méthodes de l’enquêteur, de l’historien et ceux du romancier ont souvent d’étranges ressemblances. Le romancier creuse le territoire qu’il s’est choisi à la recherche du temps perdu, de vérités enfouies, de ses racines. Il explore les traces, soulève les pierres. Toute quête est un enquête et réciproquement », écrit-elle dans sa présentation. Et je ne suis pas surpris de la voir animer une rencontre autour d’un thème qui rappelle à bien des égards ceux qu’elle aborde dans ses romans. Ce débat est organisé en partenariat avec La Scène du balcon, les Bibliothèques de la Ville de Paris, Paris Bibliothèques et la librairie Delamain, partenaire d’ePagine pour la vente de livres numériques sur son site Internet. Cette rencontre-lecture aura lieu le 2 décembre à 19 h à la Bibliothèque Flandres, 41, avenue de Flandres 75019 Paris (Métro Stalingrad ou Riquet). L’entrée est libre et gratuite mais une réservation est souhaitée (par téléphone au 01 42 96 34 98 ou par mail : scenedubalcon3@aol.com).
Parler avec elle de Thierry Hesse (que j’ai eu la chance de rencontre à Thionville au festival Des frontières et des hommes), des derniers romans qui nous ont marqués, c’est forcément parler de son coup de cœur à elle et d’Uzès. L’auteur qui l’a profondément marquée s’appelle Jocelyn Bonnerave. Son premier roman, Nouveaux Indiens, publié au Seuil et qui vient d’être numérisé, a obtenu il y a quelques jours le Prix du premier roman français. Ce roman emmène un français aux États-Unis, un anthropologue qui va étudier la vie de quelques musiciens. Tandis qu’une campagne présidentielle bat son plein, il va devoir sortir de sa réserve scientifique lorsqu’il mettra au jour les turpitudes d’une drôle de bande : de jeunes artistes, des intellectuels bien en place, un chirurgien, et une clocharde qui porte au cou de jolies pierres d’ambre.
Nouveaux Indiens est à la fois un roman classique – une remarquable
maitrise d’écriture – et un roman très moderne dans le mode de récit.
C’est une quête (celle du chercheur anthropologue), une enquête sociale
mais aussi vaguement policière autour d’une disparition. Bonnerave mêle
à merveille, anthropologie, littérature et musique de la langue. À lire,
comme lui : à haute voix.
Michèle Gazier
C’est donc en toute logique que Jocelyn Bonnerave sera l’un des invités du festival « Au coin de la place… la littérature » (du 11 au 13 décembre 2009) organisé par la librairie Le Parefeuille et elle-même. L’auteur des Nouveaux Indiens proposera notamment une performance (avec Olivier Lété à la basse électrique) qui mêlera poésies en prose et musiques, anthropologie et sociologie. Seront également présents… Thierry Hesse mais aussi Gwenaëlle Aubry (Prix Femina 2009 pour Personne), François Gantheret (dont je conseille son Libido Omnibus) ou encore Lydie Salvayre (dont BW vient d’être numérisé).
Je ne sais plus comment nous en sommes arrivés à Roger Grenier, un ami très proche de Michèle Gazier. Roger Grenier (écrivain, homme de radio, scénariste pour la télévision et le cinéma, conseiller littéraire pour Gallimard où il est rentré en 1964 et qui a reçu le Grand prix de l’Académie française en 1985 pour l’ensemble de son œuvre non numérisée à ce jour et composée de plus d’une trentaine d’ouvrages, des essais, des nouvelles et des romans, dont deux best-sellers Le Palais d’hiver en 1965 et Ciné-roman, Prix Femina en 1972) vient d’avoir 90 ans. À cette occasion, Michèle Gazier, Eliane Huber (responsable de la librairie Wallonie-Bruxelles) et Antoine Gallimard ont décidé de demander aux auteurs de la maison Gallimard qui sont ses amis, qu’il a édités, qu’il a côtoyés, qu’il a accompagnés ou simplement croisés, d’écrire un court texte pour lui dire leur affection, leur sympathie, leur reconnaissance, leur connivence… Les écrits feront l’objet d’un petit fascicule qui sera distribué lors de la soirée qui lui sera consacrée en janvier à l’Hôtel du Nord. Jean Rouaud, J. B. Pontalis, Eduardo Manet, Annie Ernaux, Colette Fellous, Guy Goffette, Daniel Pennac, Jean-Marie Laclavetine et bien d’autres participeront au fascicule et à la fête.
Sa soif de découverte et son goût pour la transmission (après l’enseignement, la traduction ou l’animation) font d’elle l’une des personnes les plus actives dans le milieu du livre. Elle lit, écrit, diffuse, conseille, anime, écoute, découvre, relaie. Avec le sourire en prime. Et continue avec force et conviction d’organiser des lectures, des conférences, des tables rondes, n’hésitant pas à faire se côtoyer des écrivains célèbres et des jeunes romanciers.

René Char et André Velter aux Busclats, © Marie-José Lamothe
À cela il faut désormais rajouter une nouvelle corde… 2010 sera en effet pour elle une autre grande année de découvertes puisqu’elle vient de créer en compagnie de Marie-Claude Char, la veuve du poète René Char, les éditions des Busclats. Les deux premiers livres paraîtront en avril 2010 et seront signés par Jean Rouaud et par l’historien Pascal Ory. Nous en reparlerons, c’est sûr ! Mais pour l’heure, la question cruciale est de trouver un diffuseur et un distributeur. Bonne chance et bonne route aux Busclats !
Christophe Grossi
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Livres numérisés cités dans cette chronique
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