Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

30 novembre 2009

Suite Olivier Rolin : la Remember perdue

« Les jambes de femmes sont des compas qui arpentent le globe
terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie. »
François Truffaut, L’homme qui aimait les femmes, Flammarion

Après avoir consacré une première chronique à la recherche du temps perdu dans l’oeuvre d’Olivier Rolin, voici venu le deuxième temps, celui de « l’arpentage » et de la lutte, avec Tigre en papier, l’un des cinq ouvrages de l’auteur disponibles en format numérique au catalogue ePagine. Dans les prochains jours, je reviendrai sur son chasseur de lions ainsi que sur les trois recueils de conférences et d’articles que Publie.net présente à son catalogue (Le génie subtil du roman, Littérature, politique et La chambre des cartes).

Durant toute une nuit blanche, Martin s’adresse à Marie, la fille de Treize, un ancien ami maoïste de Martin, du temps de la Gauche prolétarienne, appelée ici « La Cause ». Si le père de Martin est mort le long du Mékong en Indochine, Treize, lui, est tombé de l’église Saint-Sulpice. Ils partagent donc cela, Marie et lui : la mort d’un père alors qu’ils étaient encore très jeunes. Cela mis à part, Martin soliloque beaucoup et oublie souvent Marie, bringuebalé qu’il est par le « souffle du temps, le grand cachalot » et perdu dans ses parenthèses (« une parenthèse qui se ferme, où aura tenu presque toute ta vie. »). De temps à autre, il revient vers Marie, la tance, lui fait la leçon – car Marie n’a pas vingt ans -, la provoque – provocation à laquelle elle répond toujours en sortant le bout de sa langue ou en remuant ses jambes nues qu’il ne peut s’empêcher de lorgner.

Il faut toujours se méfier des apparences. Car au fond Martin est un être sensible, perdu, déplacé, « dépaysé » si bien que son discours, au fil de la nuit, se craquelle et son attitude moralisatrice ainsi que sa posture se fissurent. Apparaissent alors, sous la forme d’une autocritique, les blessures, les désillusions, ses déceptions, ses échecs (amoureux, révolutionnaires…), la peur de la mort mais aussi les fous rires (souvent liés aux enlèvements ratés du temps de « La Cause »). Martin parle avec beaucoup de recul de la fin de la période révolutionnaire ; il se souvient qu’avec Treize ils avaient été à la fois « soulagés et désespérés ».

Olivier Rolin a choisi Paris comme cadre à ce roman, le Paris de l’Est parisien (Belleville notamment) qui le ramène sur ses propres pas, mais également le Paris-frontière (le périphérique – « le périfluide » – coupant la capitale de sa banlieue) et le Paris des errances nocturnes.

© Photo de Michaël Mazars

© Photo de Michaël Mazars

Mais avant la mise sur orbite, les deux personnages devront d’abord partir à la recherche de Remember perdue, la divine DS « avec sa gueule de raie aux yeux qui bougent ». C’est alors qu’ils pourront prendre la route du périphérique sur lequel ils tourneront de longues heures. Sur fond de société de consommation et ses couleurs primaires agressives (vitrines, enseignes lumineuses, clignotantes, panneaux publicitaires…). Jusqu’au petit matin. Jusqu’à la panne sèche.

Ce roman, comme tout autre texte de cet auteur, recèle des moments de pure littérature : je pense notamment aux réflexions sur le romantisme et l’héroïsme, sur la maladie du temps, sur les corps qui deviennent une « vivante collection d’ex-voto », sur la perte et ce que sa génération n’a pas réussi à transmettre à celle de Marie. Le rire est souvent doux-amer chez Martin qui, par jeu, peut être cynique ou ironique mais on sent que si cet homme s’amuse de sa galerie de portraits c’est bien pour ne pas s’effondrer devant le temps passé, celui qui ne se rattrape plus. Heureusement il reste le triangle rose de la langue de Marie et ses jambes qui donnent au monde « son équilibre et son harmonie ».

Christophe Grossi

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Livres numérisés de Olivier Rolin cités dans cette chronique :

Autre livre cité :

28 novembre 2009

ePagine : le chaînon qui manquait

Filed under: + Journal de bord — Mots-clefs :, , — Christophe @ 13:51

Quoi ? le numérique.
Un lieu incertain ?
Un endroit où aller,
Ensemble, c’est tout.

ePagine  (Janvier 2008,  28 Novembre 2009)

Chers amis,

ePagine met tous les libraires en capacité de vendre en magasin et sur leur sites Internet l’ensemble de l’offre papier et numérique des éditeurs.
Nous répondons ainsi aux demandes des libraires, des éditeurs et des pouvoirs publics.
Il est important de faire connaître cette solution.

Cette solution permet de proposer :

1. L’ensemble de l’offre papier et numérique référencée sur une même base de données

site_epagine

Exemple sur le site de la Maison du Livre (Rodez) : à partir d’une recherche rapide titre : « Un chasseur de lions », le livre d’Olivier Rolin est proposé en papier en poche et en grand format à réserver ou à commander, selon sa présence dans le stock de la librairie, les formats numériques du livre sont accessibles en cliquant sur le bouton télécharger.

Exemple sur le site de la librairie Lamartine (Paris) : à partir d’une recherche rapide titre/auteur : « anthologie Caillois », la version papier des tomes 1 & 2 de l’Anthologie du fantastique aux éditions Gallimard est épuisée. La version numérique à télécharger apparaît alors en tête de liste puisqu’elle est la seule disponible.

2. Le catalogue présente les références numériques d’un auteur, même si elle est répartie entre plusieurs entrepôts numériques d’éditeurs

Exemple sur le site de la librairie Vent d’ouest (Nantes) : en croisant dans la recherche avancée les ouvrages d’Olivier Rolin parus depuis 2008 : tous les livres récents de l’auteur sont proposés quel que soit l’entrepôt distributeur.

ePagine fournit au libraire les outils lui permettant de renvoyer depuis la page détail d’un livre papier vers sa version numérique. Faites l’essai sur le site de la librairie Bibliosurf ; le libraire renvoie vers le numérique à partir de la page papier.

3. La présentation de toutes les PLV éditeurs disponibles

Exemple sur le site de la librairie Furet du Nord (Lille) : sur la page détail des Confessions de Saint Augustin en collection Garnier-Flammarion vous accédez au feuilleteur fourni par l’éditeur.

Exemple sur le site de la librairie Ombres Blanches (Toulouse) : sur la page détail, la vidéo de l’auteur fournie par l’éditeur.

4. Les choix du libraire mettent en valeur la diversité de l’offre numérique

Exemple sur le site de la librairie Ombres Blanches (Toulouse) : le libraire propose deux tables numériques. Ces tables sont entièrement réalisées par le libraire via le backoffice du site. Conformément à son travail il choisit et organise la mise en avant de l’offre. La modification de mise en avant est instantanée.

site epagine

5. La solution ePagine s’adapte à l’existant

Exemple de solution « clé en main » : site de la librairie Kléber

Exemple de solution intégrée : Fnac.com

Dès aujourd’hui tous les libraires peuvent vendre des livres numériques en magasin.

Avec le soutien du CNL, ePagine a développé une interface de vente des livres numériques en magasin. Un prototype était en démonstration au salon du livre en Mars 2009. il est aujourd’hui en production.

Cette fonction est opérationnelle et compatible juridiquement avec les contrats éditeurs.

Cette interface est déjà en place dans la librairie DOUCET au Mans. Nous pouvons vous la présenter et vous en démontrer la pertinence.

Stéphane Michalon

26 novembre 2009

Suite Olivier Rolin : le « grand cachalot »

Filed under: + Conseils de lecture — Mots-clefs :, , , — Christophe @ 22:32

La langue, chez Olivier Rolin, comme lieu des commencements, de la mémoire et du refuge, voilà ce qui d’abord m’attire dans son oeuvre. D’ailleurs, tous ses livres, quelle que soit l’histoire racontée, reviennent sur l’origine du projet littéraire (le pré-texte) et sont le prétexte où parler de l’écriture, du geste d’écrire, de l’endroit d’où Olivier Rolin écrit et de cet instant où il a choisi d’écrire de et pour la littérature. Chez lui, c’est donc la mémoire, le souvenir, le Temps (« le souffle du temps, le grand cachalot ») et les Paysages originels, les grands enjeux. Et c’est là qu’il revient toujours, à ce moment précis dans son histoire où prend fin son activisme (Littérature, politique), où il quitte « La Cause » avec laquelle il avait désiré penser le monde – et le changer – à travers la philosophie et la révolution.

© Richard Dumas pour Télérama

© Olivier Rolin par Richard Dumas pour Télérama

Que ses personnages recherchent une femme follement aimée à travers d’autres femmes rencontrées à Paris ou au Soudan (Méroé), qu’ils s’entichent de barmaids à Lisbonne, Buenos Aires ou Prague (Bar des flots noirs), qu’ils soient un jour à Kaboul, un autre en Terre de feu ou à La Havane, à New York ou à Valparaiso, qu’ils soient aimantés par Cendrars, Pertuiset, Manet ou les amis révolutionnaires (Mon galurin gris, Un chasseur de lions, Phénomène futur et Tigre en papier), le véritable héros est le Temps (celui qui est perdu, celui qu’on cherche à retrouver, celui de Marcel Proust, omniprésent dans tous ses textes).
C’est donc autour de ce lieu-mémoire, de ce lieu-refuge que l’auteur tourne sans cesse – un peu comme Remember, la fameuse DS de Martin (le narrateur de Tigre en papier) qui, elle, tourne autour du « périfluide », entourée de lumières clignotantes, colorées, des affiches, des panneaux, ou encore comme ses personnages qui, tels des satellites, tournent autour du monde et racontent leur vie – mais avec style. Mais si tout ce beau monde se déplace autant, c’est bien parce que personne ne se sent à sa place. Et c’est dans ce déplacement (La langue), dans cet écart, que se trouve la Beauté, que naît la littérature (Le génie subtil du roman).

La visite de la Suite Olivier Rolin à l’hôtel ePagine continue… très prochainement.

Christophe Grossi

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Livres numérisés de l’auteur cités dans cette chronique :

Autres livres de l’auteur, dans leur version papier :

24 novembre 2009

Des plates-formes et des uppercuts

Le ring est virtuel. Pas le combat. D’un côté, les poids lourds : Google et Amazon qui travaillent d’arrache-pied à emporter le marché du contenu et à casser les prix. De l’autre, deux des incontournables de l’édition traditionnelle : Hachette et Gallimard. (Mais ne croyez pas qu’ils soient toujours d’accord entre eux et surtout ils ne travaillent pas ensemble pour l’instant).  Néanmoins, ces derniers se posent les mêmes questions : comment protéger les contenus des futurs livres dématérialisés, googelisés et / ou disponibles dans les futures bases de données gigantesques ou encore comment les droits d’auteurs seront respectés (cf. à ce sujet le forum organisé le mois dernier par la Société des Gens De Lettres : « La révolution numérique de l’auteur« ) ?

source : amdba.over-blog.com/

source : amdba.over-blog.com/

Il y a donc du monde sur le ring. Six plate-formes numériques ont en effet été (ou vont être) créées.  Au sujet de cette multiplication de projets de distribution, Antoine Gallimard (Eden-livres) estime qu’elle est une bonne chose pour l’avenir du livre. Néanmoins, afin de sauvegarder la « pluralité des réseaux de vente », il en appelle à l’interprofession (mutualisation des efforts, des techniques, « maîtrise des prix et des fichiers dans l’univers numérique ») et à nos gouvernants pour réduire la TVA sur le livre numérique à 5,5 % ou encore que la loi sur le prix unique soit respectée. En Revanche Arnaud Nourry (PDG Hachette Livres / Numilog) estime que cet éparpillement – véritable casse-tête pour les libraires et les lecteurs – va donner « le champ libre aux acteurs du Net » qui méprisent le droit d’auteur.  Pour plus de renseignements, lire sur le blog de Amontour, l’entretien avec Xavier Cazin, créateur de immateriel.fr qui propose de vendre des livres aux bibliothèques par le biais de librairies-partenaires ainsi que sur celui de ActuaLitté.com, deux articles récents : du 17 novembre (Amazon assassin, Google books meurtrier et Arnaud Nourry (Hachette) au centre) et du 23 novembre (Antoine Gallimard : Amazon et Google, avec l’ebook, des menaces de toutes parts. Lire aussi l’excellent ouvrage qui vient paraître aux éditions Lignes de Martine Prosper, Édition, l’envers du décor, le chapitre consacré à l’arrivée du numérique dans l’édition et la librairie.

Si nous entendons bien Antoine Gallimard, ce combat complexe (qui d’ailleurs certains jours ressemblerait plus à du catch qu’à de la boxe) doit être arbitré par le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand (cf. son discours au colloque de la SGDL). Ce dernier a d’ailleurs annoncé dans sa première allocution, prononcée au CNL le 30 septembre 2009, que le numérique serait au cœur de son action. Il a également incité les éditeurs à s’organiser pour créer une plate-forme unique, capable d’offrir une alternative à Google, tout en appelant la profession à “dépassionner” le débat. Il a alors installé une commission sur la numérisation des fonds patrimoniaux des bibliothèques, dont l’objectif est d’apprécier « les risques et les avantages d’un partenariat » entre Google et les institutions publiques françaises (conclusions avant le 15 décembre, avec un rapport d’étape le 24 novembre).

Et les auteurs dans tous ça ? Ils ont leur mot à dire, n’est-ce pas ? Surtout que la question du statut de l’auteur est rarement traitée. Voilà pourquoi Xavier Houssin (journaliste et auteur publié chez Buchet-Chastel), Renaud Meyer (comédien et auteur publié notamment au Mercure de France) et Laurence Tardieu (auteur publié chez Stock) ont adressé une lettre au ministre de la culture. fmitterrand« Nous avons besoin de vous, Monsieur le Ministre. Pour vivre. », lui écrivent-ils. Depuis, la lettre a été lue et les auteurs entendus. « Nous irons rencontrer, le 25 novembre prochain, le cabinet du ministre et le directeur du Centre National du Livre. L’occasion d’ouvrir pleinement le débat et de faire des propositions concernant le métier d’écrivain et sa rémunération. Nous poursuivrons notre route pour un entretien avec Hervé Gaymard, auteur du rapport sur le Livre, qui souhaite évoquer la question avec nous. Nombreux sont ceux qui désirent nous rejoindre. Ces premiers pas sont exaltants et prometteurs. », écrit Renaud Meyer sur son blog littéraire.

 

Parlons de boxe maintenant. Avec des vrais gars bosselés, de la sueur et du sang qui se mélangent ou giclent, des yeux boursoufflés et une salle en nage elle aussi. Des types qui perdent des dents, des lueurs d’espoir, des titres… Des mecs qu’on use jusqu’à la corde. Qui disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus. Et le staff derrière qui gère les victoires et les défaites, les vexations et les humiliations en direct. Ici la plate-forme est un ring (un « espace de vérité ») et les coups pleuvent pour de vrai. Le livre s’intitule Quatre uppercuts (éditions La Table Ronde) et sans mauvais jeu de mots, quel punch a Patrice Lelorain, également auteur de La Légende de Muhammad Ali (chez le même éditeur) ou encore de Colères aux éditions Verticales.

Quatre nouvelles composent ce recueil qui a obtenu en 2008 le Prix de la Nouvelle de l’Académie française. L’une d’elle (qui donnera le titre à l’ensemble) s’intitule Quatre uppercuts et l’auteur y croque en quelques pages au moins deux fois plus de portraits : à partir de combats qui ont marqué l’histoire de la boxe (avec des prétendants, des challengers, des outsiders, des vainqueurs, des losers) ou bien qui sont entrés en résonance avec la sienne, il nous fait partager ses goûts, ses doutes, ses indécisions, ses questionnements, mais sans jamais s’étendre (sans jeu de mots non plus). Il parvient également très bien à saisir le moment où tout va basculer pour le boxeur : sa carrière, toute sa vie (Le Roi des lions). Il y a aussi ce coup qui n’est jamais parti et qui est resté dans les cordes, celui qui est « bien arrivé, mais a perdu de son éclat dans une polémique oiseuse », celui qui s’est égaré et le coup fatal. Mais derrière les uppercuts, les jabs, les crochets, les directs, les petites gloires, les étoiles filantes, les moments de grâce, se cachent surtout des hommes et des femmes, les amateurs de boxe (je pense notamment à ceux qui de leur rire cruel vont, dans Le rire des Gitans, mettre fin à un combat de manière tragi-comique) et que l’auteur parvient à saisir dans leur posture, leurs excès, leur fatigue ou leur humilité. Et derrière, encore plus caché, se trouve quelqu’un (le narrateur) qui questionne son existence à travers la mort de son père (thème que Patrice Lelorain aborde dans Adieux chez Liana Levi), ses histoires d’amour, ses coups au cœur, ses rencontres et ses amitiés. Pour cela, la promenade dans Sedan est une vraie réussite (la nouvelle s’intitule Joe).

Oui, il est question de boxe ici. D’amour aussi. Et de la folie, de celle qui fait vriller un homme.  Et tout cela sur un air de baguenaude littéraire. Avec désenchantement parfois ou désinvolture. Mais sans cynisme toutefois.

 

Christophe Grossi

 

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Livre numérisé et cité dans cette chronique :

  • Quatre uppercuts, Patrice Lelorain, La Table Ronde, Prix de la Nouvelle de l’Académie française 2008

Autres livres ou auteurs cités :

20 novembre 2009

Michèle Gazier, deuxième temps : portrait

Michèle Gazier en deux temps : dans une précédente chronique, il était question de Mont-Perdu qui vient d’être numérisé. Aujourd’hui, son portrait.

 

© Pascal HeeSi Michèle Gazier est satisfaite de voir ses romans numérisés, elle n’a pas encore franchi le pas en tant que lectrice. L’ordinateur est devenu un compagnon indispensable dans sa pratique quotidienne mais elle continue d’imprimer les textes qu’elle reçoit. Une commission du Syndicat de la Librairie Française lui a d’ailleurs demandé récemment comment la technique était venue se greffer sur son activité de journaliste et d’écrivain.

J’ai rencontré Michèle Gazier en 2007, à Uzès, dans les caves du Le Parefeuille – librairie dirigée par les très actifs Monèle et Yves Mandagot. Elle animait alors une rencontre en compagnie de Michèle Lesbre. Le Canapé rouge venait tout juste de paraître. Je me souviens d’une complicité entre ces deux femmes, d’une belle nuit de fin d’été, d’un dîner agréable. Pierre Lepape était là aussi (m’accompagnent encore souvent ses feuilletons littéraires qu’il écrivait chaque semaine dans Le Monde des Livres ainsi que son Pays de la littérature que je conseille très souvent).
De Michèle Gazier, j’aimais sa manière de brosser le portrait, de creuser chez ses personnages l’indicible ou le non-dit à travers la banalité du quotidien ou, au contraire, de l’événement qui chamboule une vie ou encore de partir d’une blessure qui remonte à l’enfance pour parler de la question de l’identité, du droit à la différence, de la place de l’enfant, de la femme, de l’étranger…, dans la famille ou la société. Tous ces thèmes, nous les retrouvons dans Mont-Perdu (cf. chronique du 11 novembre 2009) ou encore dans Les Garçons d’en face. merle bleuJe pense également à Nativités et à ces histoires sur la maternité et la filiation (désir, peur, aversion, renoncement, épanouissement), des récits parfois doux et amusants, parfois féroces et déchirants. Ou encore au Merle bleu – qui d’ailleurs se déroule à Uzès –, ce récit dans lequel des oiseaux craintifs, égoïstes et solitaires vont être amenés à modifier leur rapport au monde et à l’autre. De Michèle Gazier j’avais aussi en tête ses articles dans Télérama et notamment le très beau portrait (tout en nuance, drôle et touchant) qu’elle avait fait de Nathalie Sarraute en 2002.
Son dernier roman paru au Seuil s’intitulait Un soupçon d’indigo (il devrait être numérisé bientôt) et son prochain, La Fille, toujours chez le même éditeur, paraîtra début février 2010. Pour la sortie de ce roman, les éditions du Seuil ont joué le jeu en envoyant une quarantaine de jeux d’épreuves aux libraires, m’a-t-elle dit, heureuse et inquiète à la fois. Un autre livre paraîtra en mars au Mercure de France : « Le Goût de la lecture » réunira de nombreux textes d’auteurs classiques et contemporains sur ce sujet que personne n’avait encore abordé dans cette collection. Nous suivrons tout ça avec grande attention surtout qu’une signature sera sans doute organisée par les librairies La Terrasse de Gutenberg et Les Cahiers de Colette à Paris, L’Horloge à Carpentras ou encore Le Parefeuille à Uzès.

En attendant, nous nous installons au Café français à la Bastille près de l’ancienne librairie de Colette Loyer, 1789, devenue depuis avril 2008 Pensées classées et tenue désormais par François Morice. Et la chose qui me frappe d’emblée est la suivante : Michèle Gazier a tant de cordes à sa harpe (professeur d’espagnol, traductrice, journaliste, écrivain, animatrice de rencontres, éditrice… et j’en oublie sûrement), tant de projets en cours et elle en parle avec tellement d’allant qu’on pourrait lui consacrer au moins une chronique par semaine.

Avec elle, ce n’est pas la matière qui manque mais le temps ; il suffit d’ailleurs de tirer un fil (le fil de soie ?) et nous voilà invités à une rencontre en compagnie de Thierry Hesse (Démon est pour moi l’un des projets littéraires les plus ambitieux de la rentrée), de Jean Rouaud (prix Goncourt en 1990 pour Les Champs d’honneur, dont La Femme promise vient d’être numérisé et dont Les Villes fantômes est disponible chez publie.net) et de Gilles Heuré, journaliste à Télérama, biographe, romancier et historien. Michèle Gazier animera donc là, dans le cadre de Une saison de lecture un débat intitulé « Les fictions de la mémoire : quête et enquête ». « Le présent n’existe pas en littérature. Ce que l’on écrit au présent est une mise en perspective de ce qui s’est passé, de ce dont on se souvient, de ce qu’on imagine à partir du souvenir. Toute œuvre aussi proche soit-elle de la réalité est une reconstruction fondée sur une enquête ou une quête. Quête de soi, quête identitaire, quête familiale, enquête historique ou policière. Les outils, les méthodes de l’enquêteur, de l’historien et ceux du romancier ont souvent d’étranges ressemblances. Le romancier creuse le territoire qu’il s’est choisi à la recherche du temps perdu, de vérités enfouies, de ses racines. Il explore les traces, soulève les pierres. Toute quête est un enquête et réciproquement », écrit-elle dans sa présentation. Et je ne suis pas surpris de la voir animer une rencontre autour d’un thème qui rappelle à bien des égards ceux qu’elle aborde dans ses romans. Ce débat est organisé en partenariat avec La Scène du balcon, les Bibliothèques de la Ville de Paris, Paris Bibliothèques et la librairie Delamain, partenaire d’ePagine pour la vente de livres numériques sur son site Internet. Cette rencontre-lecture aura lieu le 2 décembre à 19 h à la Bibliothèque Flandres, 41, avenue de Flandres 75019 Paris (Métro Stalingrad ou Riquet). L’entrée est libre et gratuite mais une réservation est souhaitée (par téléphone au 01 42 96 34 98 ou par mail : scenedubalcon3@aol.com).

Parler avec elle de Thierry Hesse (que j’ai eu la chance de rencontre à Thionville au festival Des frontières et des hommes), des derniers romans qui nous ont marqués, c’est forcément parler de son coup de cœur à elle et d’Uzès. L’auteur qui l’a profondément marquée s’appelle Jocelyn Bonnerave. Son premier roman, Nouveaux Indiens, publié au Seuil et qui vient d’être numérisé, a obtenu il y a quelques jours le Prix du premier roman français. Ce roman emmène un français aux États-Unis, un anthropologue qui va étudier la vie de quelques musiciens. Tandis qu’une campagne présidentielle bat son plein, il va devoir sortir de sa réserve scientifique lorsqu’il mettra au jour les turpitudes d’une drôle de bande : de jeunes artistes, des intellectuels bien en place, un chirurgien, et une clocharde qui porte au cou de jolies pierres d’ambre.

Nouveaux Indiens est à la fois un roman classique – une remarquable
maitrise d’écriture – et un roman très moderne dans le mode de récit.
C’est une quête (celle du chercheur anthropologue), une enquête sociale
mais aussi vaguement policière autour d’une disparition. Bonnerave mêle
à merveille, anthropologie, littérature et musique de la langue. À lire,
comme lui : à haute voix.

Michèle Gazier

C’est donc en toute logique que Jocelyn Bonnerave sera l’un des invités du festival « Au coin de la place… la littérature » (du 11 au 13 décembre 2009) organisé par la librairie Le Parefeuille et elle-même. L’auteur des Nouveaux Indiens proposera notamment une performance (avec Olivier Lété à la basse électrique) qui mêlera poésies en prose et musiques, anthropologie et sociologie. Seront également présents… Thierry Hesse mais aussi Gwenaëlle Aubry (Prix Femina 2009 pour Personne), François Gantheret (dont je conseille son Libido Omnibus) ou encore Lydie Salvayre (dont BW vient d’être numérisé).

Je ne sais plus comment nous en sommes arrivés à Roger Grenier, un ami très proche de Michèle Gazier. Roger Grenier (écrivain, homme de radio, scénariste pour la télévision et le cinéma, conseiller littéraire pour Gallimard où il est rentré en 1964 et qui a reçu le Grand prix de l’Académie française en 1985 pour l’ensemble de son œuvre non numérisée à ce jour et composée de plus d’une trentaine d’ouvrages, des essais, des nouvelles et des romans, dont deux best-sellers Le Palais d’hiver en 1965 et Ciné-roman, Prix Femina en 1972) vient d’avoir 90 ans. À cette occasion, Michèle Gazier, Eliane Huber (responsable de la librairie Wallonie-Bruxelles) et Antoine Gallimard ont décidé de demander aux auteurs de la maison Gallimard qui sont ses amis, qu’il a édités, qu’il a côtoyés, qu’il a accompagnés ou simplement croisés, d’écrire un court texte pour lui dire leur affection, leur sympathie, leur reconnaissance, leur connivence… Les écrits feront l’objet d’un petit fascicule qui sera distribué lors de la soirée qui lui sera consacrée en janvier à l’Hôtel du Nord. Jean Rouaud, J. B. Pontalis, Eduardo Manet, Annie Ernaux, Colette Fellous, Guy Goffette, Daniel Pennac, Jean-Marie Laclavetine et bien d’autres participeront au fascicule et à la fête.

Sa soif de découverte et son goût pour la transmission (après l’enseignement, la traduction ou l’animation) font d’elle l’une des personnes les plus actives dans le milieu du livre. Elle lit, écrit, diffuse, conseille, anime, écoute, découvre, relaie. Avec le sourire en prime. Et continue avec force et conviction d’organiser des lectures, des conférences, des tables rondes, n’hésitant pas à faire se côtoyer des écrivains célèbres et des jeunes romanciers.

René Char et André Velter aux Busclats © Marie-José Lamothe

René Char et André Velter aux Busclats, © Marie-José Lamothe

À cela il faut désormais rajouter une nouvelle corde… 2010 sera en effet pour elle une autre grande année de découvertes puisqu’elle vient de créer en compagnie de Marie-Claude Char, la veuve du poète René Char, les éditions des Busclats. Les deux premiers livres paraîtront en avril 2010 et seront signés par Jean Rouaud et par l’historien Pascal Ory. Nous en reparlerons, c’est sûr ! Mais pour l’heure, la question cruciale est de trouver un diffuseur et un distributeur. Bonne chance et bonne route aux Busclats !

Christophe Grossi

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Livres numérisés cités dans cette chronique

Autres livres de Michèle Gazier aux éditions du Seuil

Chez d’autres éditeurs

Autres livres ou auteurs cités

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