Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

25 octobre 2009

Les lecteurs de Marie NDiaye (Trois femmes puissantes)

Depuis le début des années 1970, le ministère de la Culture et de la Communication réalise régulièrement une enquête sur les pratiques culturelles des Français. La cinquième édition de cette enquête nationale, qui vient d’être réalisée par le sociologue Olivier Donnat (dont l’ouvrage, Les Pratiques culturelles des Français à L’ère numérique, paraît conjointement à la Découverte), nous informe que les Français lisent de moins en moins, que la proportion des moyens et forts lecteurs a diminué tandis que la part des non-lecteurs et des très faibles lecteurs a augmenté. Et il semblerait également qu’on oserait davantage avouer aujourd’hui qu’on lit peu ou pas du tout.

J’ai toujours pensé qu’une partie de la baisse de la lecture renvoyait probablement à une moindre surdéclaration. (...) Le livre ayant perdu une partie de sa légitimité, notamment chez les jeunes, les gens sont plus enclins à dire qu’ils ne lisent pas.(Propos du sociologue sur le site de Livres Hebdo)

Mais ceux qui lisent encore, que lisent-ils ? Comment lisent-ils ? Parmi ceux qui ne lisent qu’un livre par an, que liraient-ils aujourd’hui s’ils ne devaient acheter qu’un ouvrage ? Un roman de la dernière rentrée littéraire, un essai, une bande-dessinée, un polar, un livre pratique, sur la santé, la cuisine ? Prenons le rayon littérature d’une librairie généraliste et voyons alors ce qui se vend. Après avoir étudié les listes des meilleures ventes, un livre m’a interpelé : Trois femmes puissantes de Marie NDiaye (Gallimard). En date du 25 octobre, ce roman est en tête des ventes sur la liste de L’Express et chez les 179 libraires du réseau Datalib, 2ème des romans français de la rentrée littéraire sur le site Edistat et 3ème dans le classement que propose le magazine professionnel à destination des éditeurs, des libraires et des bibliothécaires Livres Hebdo. Pourtant cet écrivain exigeant, décrit comme très littéraire et qui a obtenu le Prix Femina en 2001 avec son magnifique Rosie Carpe, publié alors par les éditions de Minuit, restait encore assez inconnue du grand public jusqu’à la parution de son nouveau roman. Elle est désormais l’une des favorites (parmi les quatre derniers auteurs sélectionnés) du Prix Goncourt qui sera attribué le 2 novembre prochain. C’est plutôt une bonne nouvelle, non ? Et qui ferme (temporairement, je m’en doute bien) le bec de ceux qui prétendent qu’on lirait toujours les mêmes auteurs, qu’on se ruerait sur des livres qui ne mériteraient pas d’être publiés… et qu’au final, on lirait n’importe quoi.

Car, oui, je le dis, le redis : que ce livre (imprimé ou numérisé) ait gagné des dizaines de milliers de foyers est une bonne nouvelle et quitte à passer pour un enfonceur de portes ouvertes, je dis également ceci : Marie NDiaye fait partie des auteurs les plus intéressants et importants de sa génération et son nouveau roman le prouve. Nathalie Crom (Télérama) le dit d’ailleurs mieux que moi :

On se trouve en présence d'un objet littéraire d'une si évidente cohérence, où la puissance imaginative, la profondeur introspective, la maîtrise formelle sont portées à un niveau hors du commun.

Parlons du livre cette fois. Ou plutôt, pour commencer, regardons d’abord le texte en quatrième de couverture :

Trois récits, trois femmes qui disent non. Elles s'appellent Norah, Fanta, Khady Demba. Chacune se bat pour préserver sa dignité contre les humiliations que la vie lui inflige avec une obstination méthodique et incompréhensible.

Trois femmes, donc, trois récits distincts – et chacun son contrepoint. Suite à un appel urgent de son père, Norah, avocate à Paris, débarque au Sénégal où vivent également ses nombreux demi-frères et sœurs. Comme l’un d’eux, Sony, vient d’être emprisonné pour meurtre passionnel, le père autoritaire imposera alors à Norah de défendre son frère. Et le retour au pays va réveiller de vieilles blessures tout en remettant en question son rapport à sa propre famille. « Elle avait ouvert sa porte et le mal était entré, souriant et doux et obstiné », écrit Marie NDiaye. Fanta, elle, était enseignante au Sénégal quand elle rencontre Rudy, bordelais expatrié et prof lui aussi. Suite à une drôle d’agression, Rudy souhaite retourner dans sa région natale et promet à Fanta de lui trouver un poste en France. Mais Rudy, à la fois tyrannique et lâche, ne parvient pas à tenir ses promesses ; Fanta goûte alors à l’amère solitude de l’exil en compagnie de leur fils qui craint chaque jour un peu plus un père qui doit vendre des cuisines équipées pour nourrir sa famille. La frustration, la culpabilité et la colère s’emparent de Rudy à un point tel qu’il rudoie Fanta ; s’il regrette son geste, ses mots, il a surtout peur qu’elle ne le quitte pour de bon. Khady Demba, elle, aurait aimé avoir un enfant mais son ventre ne s’est jamais arrondi. Puis son mari si doux et patient meurt soudainement tandis que sa belle-famille la rejette. Commence alors pour elle une longue errance, suivie d’une déchéance, qui la verra suivre ceux qui voudraient fuir leur pays pour rejoindre clandestinement l’Europe.

Voilà comment résumer ces trois histoires. oiseaux de passageMais l’essentiel n’est pas là car si elles se lisent de manière autonome, quelques petits fils discrets néanmoins les relient : le Sénégal d’abord mais aussi les tropismes et l’exil ainsi que les relations humaines dégradées et dégradantes. Nous verrons également comment tous ces personnages se sont ou auraient pu se croiser et regarderons passer et repasser des oiseaux (corbeaux, buses…), des oiseaux qui symbolisent à la fois la menace et la liberté, la bestialité et la délivrance, l’atmosphère de malaise et la culpabilité mais montrent aussi à quel point les hommes et les femmes sont (pour reprendre le titre d’un poème de Jean Richepin chanté par Georges Brassens) des « oiseaux de passage ».

"Étrangers, définitivement étrangers. Ce thème obsédant qui revient depuis toujours dans les œuvres de Marie NDiaye où les héros ne parviennent plus à rejoindre leur famille où toute reconnaissance leur est déniée, trouve ici une incroyable expression, amère ou violente, insupportable et attirante." (extrait du blog de la Librairie Mollat à Bordeaux)

Malgré la noirceur des thèmes abordés, ce livre est lumineux, brillant et touche parfois au merveilleux. Là est le talent de cet écrivain, dans sa capacité à jouer avec un imaginaire, une forme et une langue propres à chacun de ses projets littéraires, à faire corps avec ses personnages, un corps qui d’ailleurs exprime tout à la fois la puissance, la déliquescence, le désarroi et l’obstination des hommes et des femmes, un corps qui pourtant s’abîme, se creuse, se flétrit, se ride, sue, coule, saigne, brûle, disparaît ou ne s’arrondit pas…, un corps qui résiste malgré tout. Ici se pose une autre question : en quoi ces trois femmes sont puissantes ? Dans leur tentative obstinée d’apaisement, je dirais, ainsi que dans la recherche de leur « véritable individualité » : « Pouvait-elle disposer de sa personne librement ? » ou bien « Heureuse de prononcer muettement son nom » ; dans l’aspiration à la délicatesse, dans cette lutte contre le déplacement, l’exil forcé, la tyrannie, la brutalité, la difficulté d’aimer et d’être aimé de ses parents, enfants, conjoints ou le fait d’être écarté « de la communauté humaine ». Mais ce qui frappe chez cet auteur, c’est comment elle parvient à décrire la violence dans un semblant de calme et de fausse douceur : le mal peut « avoir un regard gentil », les voix sont vibrantes « de colère rentrée », un « tribunal intérieur » (honte et culpabilité) ronge certains hommes, le flamboyant (cet arbre qui est aussi un adjectif) est à la fois le témoin d’un amour qui a disparu mais aussi, lorsqu’il perd ses feuilles, le reflet d’un père qui se néglige et qui devient vieux et « vulnérable »…

lelibraire-2Avant de terminer cette chronique, je voulais également signaler que, parmi les nombreux libraires qui soutiennent ce roman puissant, certains ont invité l’auteur à une rencontre-lecture : Géronimo (Metz), Ombres blanches (Toulouse), Sauramps (Montpellier) et Dialogues (Brest). Et que d’autres suivront sûrement… En attendant la saison des prix littéraires, je laisse le mot de la fin aux libraires du Livre aux Trésors à Liège, membre du groupement de libraires Initiales : « L’œuvre de Marie NDiaye est recouverte d’un flou métaphysique qui n’en est pas moins révélateur de l’âme humaine. Chez elle, rien n’est fixé, tout est toujours remis en cause. »

Christophe Grossi

———

Marie NDiaye est née en 1967 à Pithiviers d’un père sénégalais et d’une mère française ; elle vit aujourd’hui à Berlin avec son compagnon, l’écrivain Jean-Yves Cendrey (qui vient de publier son nouveau roman chez Actes Sud : Honecker 21) et ses trois enfants. Auteur d’une vingtaine de livres, elle a reçu le Prix Femina en 2001 pour Rosie Carpe et sa pièce Papa doit manger figure au répertoire de la Comédie-Française. Elle vient également de participer à l’écriture du scénario du prochain film de Claire Denis qui sortira en février 2010, White Material (avec Isabelle Huppert, Isaach de Bankolé ou encore Christophe Lambert).

———

Livre numérique cité dans cette chronique

Autres livres de Marie NDiaye
Romans et nouvelles

Théâtre

Romans pour la jeunesse

Autres livres ou auteurs cités

© ePagine - Powered by WordPress