Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

29 octobre 2009

Le livre collaboratif de NKM

ciel

À part que nous avons changé d’heure et que j’ai grappillé soixante minutes de lecture supplémentaires, les deux informations que j’ai reçues le week-end du 24 octobre ne sont pas tombées dans l’oreille d’un sourd (vous comprendrez ensuite pourquoi) :

  • après le vote a minima de l’amendement 138 au Parlement européen, le Conseil constitutionnel a validé Hadopi 2, la loi visant à combattre le téléchargement illégal

  • l’Assemblée vient de voter les articles du projet de loi de finances 2010 qui instaurent la taxe carbone.

  • Est-ce parce que depuis un mois j’ai mis le nez dans la fourmilière numérique ou bien que ma tendance monomaniaque s’aggrave ou encore que les choses s’accélèrent (sans doute les trois à la fois) : chaque jour le numérique prend un peu de plus de place dans notre vie, non ? Dans les médias, en tout cas, oui. En quelques semaines, nous avons assisté au lancement du premier hyperlivre d’Orange et de Robert Laffont (Le sens des choses de Jacques Attali), à l’arrivée en France du Kindle d’Amazon, à la présentation à la Foire de Francfort de la future librairie en ligne Google Éditions et à la publication de deux études sur le piratage numérique de livres par Le MOTif (on y reviendra). Et maintenant je découvre le livre collaboratif. Pour dire vrai, je suis numériquement overbooké.

    J’étais donc en train de préparer mes prochaines chroniques quand soudain (nous étions vendredi 23 octobre) Stéphane Michalon m’annonce que Gallimard va faire paraître le 29 octobre 2009, dans sa version papier et sous forme numérique, un livre de prospective qui s’articulera autour de six questions fondamentales portant notamment sur Internet et l’écologie (et là, vous faites le lien avec les deux informations du week-end).

    La société ePagine pourra donc proposer le livre dans son format numérique à ses libraires partenaires. Comme ce texte « est l’œuvre d’une femme politique confrontée aux inquiétudes de demain » et qu’il y est question d’écologie et du numérique, il me fallait de toute urgence le lire et tenter un entretien avec son auteur : Nathalie Kosciusko-Morizet (surnommée NKM), secrétaire d’État à la prospective et au développement de l’économie numérique, ancienne secrétaire d’État chargée de l’écologie (cette fois, recollez-vous tous les morceaux ?). Stéphane Michalon tente alors de joindre sa conseillère en communication, en vain. Le mieux, me dis-je alors, sera d’abord de le lire, nous aviserons ensuite.

    L’ouvrage de NKM s’intitule Tu viens ? Et le site (accessible au public le 29 octobre 2009, jour de la parution du livre) est la suite numérique de la réflexion sur l’avenir engagée dans le livre. À partir des questions posées, NKM nous propose de poursuivre la réflexion avec elle pendant quatre mois. À la fin de février 2010, les contributions les plus riches seront alors rassemblées dans un nouvel ouvrage, collectif. « Nous aurons alors écrit ensemble le premier livre politique Web 2.0. », écrit-elle sur la page d’accueil de son site.

    Voici les six questions auxquelles NKM nous invite :

    • Qui faut-il écouter ou lire parmi « les prophètes » : celles et ceux qui évoquent l’avenir de notre civilisation, de notre environnement, de notre planète ?
    • S’insurger : pourquoi et comment ? Quelles sont les formes nouvelles d’insurrection, individuelles ou collectives ?
    • Quel modèle de développement ou de croissance devons-nous adopter ? Faut-il en concevoir plusieurs ? L’écologie et le numérique sont-ils solubles dans un même modèle ?
    • Qui sont celles ou ceux qui inventent (les « crapauds fous »), souvent en solitaires, des voies nouvelles ? Qui sont les innovateurs en rupture, et pourquoi ce qu’ils découvrent aujourd’hui est-il l’avenir de notre communauté ?
    • Comment les nouveaux usages des réseaux vont-ils changer la vie politique ? Une démocratie plus participative, une démocratie nouvelle ?
    • Comment instituer une gouvernance internationale d’Internet et la rendre multilatérale ? Quels rôles devraient y jouer les états et quels en seraient les objectifs ?

    Nathalie Kosciusko-Morizet est née en 1973. En janvier 2009, elle est nommée secrétaire d’État à la prospective et au développement de l’économie numérique auprès du Premier ministre après avoir été depuis juin 2007 secrétaire d’État chargée de l’écologie auprès de Jean-Louis Borloo (ministre d’État, ministre de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement durable et de l’Aménagement du territoire). Elle est également maire de Longjumeau, dans l’Essonne, et secrétaire générale adjointe de l’UMP. Tu viens ? est son premier livre.

    Christophe Grossi

     

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    Livres cités dans cette chronique :

    27 octobre 2009

    du Nobel au tombeau de Tommy : esthétique de la résistance

    Affiche-rouge

    herta mullerPour qu’un livre soit numérisé par un éditeur, il faut l’accord de l’auteur. Un avenant à son contrat doit être alors effectué, avenant qu’il signera – sauf si bien sûr il ne souhaite pas voir ses livres publiés au format numérique. En revanche, si un éditeur a publié le texte d’un auteur étranger dont il a acheté les droits de traduction – parce qu’il a un agent ou un éditeur -, il n’aura pas le droit de numériser l’ouvrage. Voilà pourquoi les livres numérisés dans le catalogue d’ePagine sont signés par des auteurs français ; on ne trouvera donc pas les livres de Herta Müller, nouveau prix Nobel de Littérature. D’ailleurs, puisque la remise de ce prix à cet auteur quasiment inconnu en France (seulement trois livres traduits sur la vingtaine écrits) a surpris tout le monde, à l’heure où j’écrivais cette chronique aucun de ses romans n’était disponible. Désormais ils le sont tous : Le Renard était déjà le chasseur (Le Seuil), La Convocation (Métailié) et L’homme est un grand faisan sur terre (Maren Sell puis Folio) sauf, bien sûr, son nouveau texte puisque Gallimard vient d’en acheter les droits : il paraîtra en France fin 2010. Car si les bookmakers misaient volontiers depuis quelques semaines sur Philip Roth (dont Exit le fantôme vient de paraître) ou Amos Oz, personne n’a vu venir cette allemande d’origine roumaine.

      Si elle n'a jamais vraiment parlé roumain, c'est pourtant sa vie en Roumanie sous la dictature de Ceausescu, véritable école de la peur, qui nourrit toute son œuvre - esthétique de la résistance, littérature contre l'oubli. (...) - qui tourne autour de la dénonciation de cette oppression vécue au quotidien ; c'est ce qui a du reste motivé la décision du comité du Nobel, qui souligne l'aptitude de l'auteur à donner "une image de la vie quotidienne dans une dictature pétrifiée" et à peindre "le paysage des dépossédés". Pierre Deshusses dans Le Monde du 9 octobre 2009

    Entre l’univers de Herta Müller et celui d’Alain Blottière, à première vue il n’y a rien qui les rapproche. « L’oppression vécue au quotidien », voilà bien pourtant un des thèmes qu’aborde Alain Blottière dans Le Tombeau de Tommy (Gallimard), son dernier roman que vient de publier Gallimard. Exit Ceaucescu, donc, et revenons en arrière (dix ans avant la naissance d’Herta Müller), un peu plus vers l’ouest : en pleine France occupée. Alors que les rafles s’intensifient et que les juifs sont de plus en plus persécutés, tandis qu’on commence à savoir quelles exactions commettent les nazis en Pologne notamment, au même moment se mettent en place différents réseaux de résistants parmi lesquels les F.T.P.-M.O.I. (les Francs-Tireurs et Partisans de la Main-d’œuvre immigrée) qui de 1942 à 1943 vont mener la lutte armée dans la région parisienne. Quatre détachements seront créés : le premier sera constitué de Roumains et de Hongrois ; le deuxième, de Juifs polonais ; le troisième, d’Italiens et le quatrième réunira des anciens de la guerre d’Espagne. A cela, rajoutons une « équipe spéciale » composée d’Arméniens (dont le célèbre Manouchian). Parmi le premier détachement on trouvera un jeune homme de seize ans, Thomas Elek, dit Tommy ; il figurera sur l’Affiche rouge qu’on exposera partout parmi vingt et un autres « terroristes » que les nazis nommeront « L’Armée du crime » et qui seront fusillés en 1944.

      "En août 1942, plus d'un an après avoir quitté le lycée et arrêté ses études, Tommy s'est engagé chez les F.T.P.-M.O.I., dont la principale mission était de démoraliser l'occupant par des actions terroristes : essentiellement, alors, des lancers de grenades ou de bombes artisanales sur des détachements allemands, ou dans des lieux fréquentés par les militaires. Terroristes, en effet, non pour semer la mort et faire naître la peur au sein d'une population civile, mais pour démoraliser l'armée d'occupation." (Alain Blottière, Le Tombeau de Tommy, Gallimard, page 52)

    Alain Blottière a réuni nombre de documents, de témoignages, de photographies sur ce jeune Tommy et a notamment lu le livre d’Hélène Elek, la mère du résistant, livre publié chez Maspero en 1977 (épuisé aujourd’hui). Puis il a créé un site dédié à Tommy sur lequel sont mis à disposition du public différents documents – photos, vidéos, lettres, archives de police… Et son roman, que dit-il de plus ? alain-blottiere-le-tombeau-de-tommyD’abord il pose une question : comment filmer un héros (quoi dire, quels sentiments montrer, et d’ailleurs pourquoi ce héros-ci et pas un autre) ? Ensuite, il nous emmène sur les traces d’un tournage, dans les coulisses du film que le narrateur est en train de faire sur le jeune Tommy. A partir de là, nous suivons deux histoires, deux trajectoires, deux métamorphoses : celle d’un jeune Juif d’origine hongroise qui, telle une comète, passera de l’enfance à la mort le temps de devenir un meurtrier et celle du jeune comédien, Gabriel, qui s’identifiera tant à son personnage qu’il deviendra Tommy, changera sa voix, sa démarche, sa manière de penser le monde et la vie, se rapprochera de la comédienne qui joue le rôle de la mère pour retrouver la relation fusionnelle que Hélène et son fils entretenaient, ira jusqu’à risquer sa peau. De l’autre côté de la caméra se tient celui qui nous raconte ces deux histoires mais plus le récit avance plus on le sent fébrile et Gabriel (qui lui rappelle par moments l’adolescent de Paranoid Park (film de Gus Van Sant) et parfois Tadzio, le jeune héros de Thomas Mann de la Mort à Venise et que filmera Luchino Visconti en 1971) va le bousculer sérieusement.

    Puisqu’il est question de cinéma, de Manouchian et des F.T.P.-M.O.I., signalons la sortie de L’Armée du crime, film de Robert Guédiguian, en salle depuis le 16 septembre, de la parution chez Perrin de Missak par Didier Daeninckx, chez Rue du monde de Missak, l’enfant de l’Affiche Rouge par Didier Daeninckx et Laurent Corvaisier ainsi que de la réédition chez Denoël de L’Affiche Rouge de Benoît Rayski.

    Alain Blottière est né en 1954 (un an après Herta Müller). Romancier, il est notamment l’auteur de Saad (Gallimard, Prix littéraire de la Vocation) et L’Enchantement (Calmann-Lévy, Prix Valéry Larbaud). Parallèlement à ses œuvres de fiction, il a consacré plusieurs essais et récits de voyage à l’Égypte, pays où il réside une partie de l’année depuis 1985 : L’Oasis (Payot) et Si-Amonn (Mercure de France). On retrouvera l’auteur sur son site et sur celui des éditions Gallimard (entretien vidéo, résumé, bonnes feuilles, extraits audio, salons et signatures : il sera notamment le 21 novembre 2009 à Enghien (librairie Antipodes) et le 5 décembre 2009, de 14 h à 18 h, à la Journée dédicaces de Sciences Po). Son roman est notamment soutenu par les librairies La Réserve (Mantes-la-Jolie), Atout Livre (Paris, 12ème), La Galerne (Le Havre) et Points Communs (Villejuif). Notons également qu’il fait partie de la dernière sélection du prix Renaudot qui sera remis le 2 novembre et de la deuxième sélection du prix Médicis qui sera remis deux jours plus tard.

    Christophe Grossi

     

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    Livre numérique cité dans cette chronique :

    Autres livres de Alain Blottière :

    Autres livres cités :

    25 octobre 2009

    Les lecteurs de Marie NDiaye

     

    Bataille des livres

    Depuis le début des années 1970, le ministère de la Culture et de la Communication réalise régulièrement une enquête sur les pratiques culturelles des Français. La cinquième édition de cette enquête nationale, qui vient d’être réalisée par le sociologue Olivier Donnat (dont l’ouvrage, Les Pratiques culturelles des Français à L’ère numérique, paraît conjointement à la Découverte), nous informe que les Français lisent de moins en moins, que la proportion des moyens et forts lecteurs a diminué tandis que la part des non-lecteurs et des très faibles lecteurs a augmenté. Et il semblerait également qu’on oserait davantage avouer aujourd’hui qu’on lit peu ou pas du tout.

      J’ai toujours pensé qu’une partie de la baisse de la lecture renvoyait probablement à une moindre surdéclaration. (...) Le livre ayant perdu une partie de sa légitimité, notamment chez les jeunes, les gens sont plus enclins à dire qu’ils ne lisent pas.(Propos du sociologue sur le site de Livres Hebdo)

    Mais ceux qui lisent encore, que lisent-ils ? Comment lisent-ils ? Parmi ceux qui ne lisent qu’un livre par an, que liraient-ils aujourd’hui s’ils ne devaient acheter qu’un ouvrage ? Un roman de la dernière rentrée littéraire, un essai, une bande-dessinée, un polar, un livre pratique, sur la santé, la cuisine ? Prenons le rayon littérature d’une librairie généraliste et voyons alors ce qui se vend. Après avoir étudié les listes des meilleures ventes, un livre m’a interpelé : Trois femmes puissantes de Marie NDiaye (Gallimard). En date du 25 octobre, ce roman est en tête des ventes sur la liste de L’Express et chez les 179 libraires du réseau Datalib, 2ème des romans français de la rentrée littéraire sur le site Edistat et 3ème dans le classement que propose le magazine professionnel à destination des éditeurs, des libraires et des bibliothécaires Livres Hebdo. Pourtant cet écrivain exigeant, décrit comme très littéraire et qui a obtenu le Prix Femina en 2001 avec son magnifique Rosie Carpe, publié alors par les éditions de Minuit, restait encore assez inconnue du grand public jusqu’à la parution de son nouveau roman. Elle est désormais l’une des favorites (parmi les quatre derniers auteurs sélectionnés) du Prix Goncourt qui sera attribué le 2 novembre prochain. C’est plutôt une bonne nouvelle, non ? Et qui ferme (temporairement, je m’en doute bien) le bec de ceux qui prétendent qu’on lirait toujours les mêmes auteurs, qu’on se ruerait sur des livres qui ne mériteraient pas d’être publiés… et qu’au final, on lirait n’importe quoi.

    Car, oui, je le dis, le redis : que ce livre (imprimé ou numérisé) ait gagné des dizaines de milliers de foyers est une bonne nouvelle et quitte à passer pour un enfonceur de portes ouvertes, je dis également ceci : Marie NDiaye fait partie des auteurs les plus intéressants et importants de sa génération et son nouveau roman le prouve. Nathalie Crom (Télérama) le dit d’ailleurs mieux que moi :

      On se trouve en présence d'un objet littéraire d'une si évidente cohérence, où la puissance imaginative, la profondeur introspective, la maîtrise formelle sont portées à un niveau hors du commun.

    Parlons du livre cette fois. Ou plutôt, pour commencer, regardons d’abord le texte en quatrième de couverture :

      Trois récits, trois femmes qui disent non. Elles s'appellent Norah, Fanta, Khady Demba. Chacune se bat pour préserver sa dignité contre les humiliations que la vie lui inflige avec une obstination méthodique et incompréhensible.

    Trois femmes, donc, trois récits distincts – et chacun son contrepoint. Suite à un appel urgent de son père, Norah, avocate à Paris, débarque au Sénégal où vivent également ses nombreux demi-frères et sœurs. Comme l’un d’eux, Sony, vient d’être emprisonné pour meurtre passionnel, le père autoritaire imposera alors à Norah de défendre son frère. Et le retour au pays va réveiller de vieilles blessures tout en remettant en question son rapport à sa propre famille. « Elle avait ouvert sa porte et le mal était entré, souriant et doux et obstiné », écrit Marie NDiaye. Fanta, elle, était enseignante au Sénégal quand elle rencontre Rudy, bordelais expatrié et prof lui aussi. Suite à une drôle d’agression, Rudy souhaite retourner dans sa région natale et promet à Fanta de lui trouver un poste en France. Mais Rudy, à la fois tyrannique et lâche, ne parvient pas à tenir ses promesses ; Fanta goûte alors à l’amère solitude de l’exil en compagnie de leur fils qui craint chaque jour un peu plus un père qui doit vendre des cuisines équipées pour nourrir sa famille. La frustration, la culpabilité et la colère s’emparent de Rudy à un point tel qu’il rudoie Fanta ; s’il regrette son geste, ses mots, il a surtout peur qu’elle ne le quitte pour de bon. Khady Demba, elle, aurait aimé avoir un enfant mais son ventre ne s’est jamais arrondi. Puis son mari si doux et patient meurt soudainement tandis que sa belle-famille la rejette. Commence alors pour elle une longue errance, suivie d’une déchéance, qui la verra suivre ceux qui voudraient fuir leur pays pour rejoindre clandestinement l’Europe.

    Voilà comment résumer ces trois histoires. oiseaux de passageMais l’essentiel n’est pas là car si elles se lisent de manière autonome, quelques petits fils discrets néanmoins les relient : le Sénégal d’abord mais aussi les tropismes et l’exil ainsi que les relations humaines dégradées et dégradantes. Nous verrons également comment tous ces personnages se sont ou auraient pu se croiser et regarderons passer et repasser des oiseaux (corbeaux, buses…), des oiseaux qui symbolisent à la fois la menace et la liberté, la bestialité et la délivrance, l’atmosphère de malaise et la culpabilité mais montrent aussi à quel point les hommes et les femmes sont (pour reprendre le titre d’un poème de Jean Richepin chanté par Georges Brassens) des « oiseaux de passage ».

      "Étrangers, définitivement étrangers. Ce thème obsédant qui revient depuis toujours dans les œuvres de Marie NDiaye où les héros ne parviennent plus à rejoindre leur famille où toute reconnaissance leur est déniée, trouve ici une incroyable expression, amère ou violente, insupportable et attirante." (extrait du blog de la Librairie Mollat à Bordeaux)

    Malgré la noirceur des thèmes abordés, ce livre est lumineux, brillant et touche parfois au merveilleux. Là est le talent de cet écrivain, dans sa capacité à jouer avec un imaginaire, une forme et une langue propres à chacun de ses projets littéraires, à faire corps avec ses personnages, un corps qui d’ailleurs exprime tout à la fois la puissance, la déliquescence, le désarroi et l’obstination des hommes et des femmes, un corps qui pourtant s’abîme, se creuse, se flétrit, se ride, sue, coule, saigne, brûle, disparaît ou ne s’arrondit pas…, un corps qui résiste malgré tout. Ici se pose une autre question : en quoi ces trois femmes sont puissantes ? Dans leur tentative obstinée d’apaisement, je dirais, ainsi que dans la recherche de leur « véritable individualité » : « Pouvait-elle disposer de sa personne librement ? » ou bien « Heureuse de prononcer muettement son nom » ; dans l’aspiration à la délicatesse, dans cette lutte contre le déplacement, l’exil forcé, la tyrannie, la brutalité, la difficulté d’aimer et d’être aimé de ses parents, enfants, conjoints ou le fait d’être écarté « de la communauté humaine ». Mais ce qui frappe chez cet auteur, c’est comment elle parvient à décrire la violence dans un semblant de calme et de fausse douceur : le mal peut « avoir un regard gentil », les voix sont vibrantes « de colère rentrée », un « tribunal intérieur » (honte et culpabilité) ronge certains hommes, le flamboyant (cet arbre qui est aussi un adjectif) est à la fois le témoin d’un amour qui a disparu mais aussi, lorsqu’il perd ses feuilles, le reflet d’un père qui se néglige et qui devient vieux et « vulnérable »…

    lelibraire-2Avant de terminer cette chronique, je voulais également signaler que, parmi les nombreux libraires qui soutiennent ce roman puissant, certains ont invité l’auteur à une rencontre-lecture : Géronimo (Metz), Ombres blanches (Toulouse), Sauramps (Montpellier) et Dialogues (Brest). Et que d’autres suivront sûrement… En attendant la saison des prix littéraires, je laisse le mot de la fin aux libraires du Livre aux Trésors à Liège, membre du groupement de libraires Initiales : « L’œuvre de Marie NDiaye est recouverte d’un flou métaphysique qui n’en est pas moins révélateur de l’âme humaine. Chez elle, rien n’est fixé, tout est toujours remis en cause. »

    Christophe Grossi

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    Marie NDiaye est née en 1967 à Pithiviers d’un père sénégalais et d’une mère française ; elle vit aujourd’hui à Berlin avec son compagnon, l’écrivain Jean-Yves Cendrey (qui vient de publier son nouveau roman chez Actes Sud : Honecker 21) et ses trois enfants. Auteur d’une vingtaine de livres, elle a reçu le Prix Femina en 2001 pour Rosie Carpe et sa pièce Papa doit manger figure au répertoire de la Comédie-Française. Elle vient également de participer à l’écriture du scénario du prochain film de Claire Denis qui sortira en février 2010, White Material (avec Isabelle Huppert, Isaach de Bankolé ou encore Christophe Lambert).

     

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    Livre numérique cité dans cette chronique

    Autres livres de Marie NDiaye
    Romans et nouvelles

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    Autres livres ou auteurs cités

    24 octobre 2009

    Beyoglu, ici Londres !

    DBoratav AAL 240909

    Dans une précédente chronique, j’avouais n’avoir jamais tenu un ebook dans mes mains. Depuis, les choses ont évolué : je détiens le Cybook de Bookeen et j’ai passé plusieurs heures en sa compagnie ainsi qu’en celle des personnages de Murmures à Beyoglu de David Boratav.

    Au début, j’ai le sentiment de tenir un téléphone portable géant ; durant les cinquante premières pages je vois bien que je ne suis pas toujours très concentré ; je reviens en arrière, vais consulter la table des matières, grossis la taille du texte : j’apprends (comme dirait Saint-Ex à propos du renard et du Petit Prince) à apprivoiser l’engin. Malgré quelques coquilles, le petit flash lors des changements de pages et des fonctions qui pourraient m’aider à sélectionner certains passages en vue de les réutiliser pour l’article à venir, il faut rapidement me rendre à l’évidence : lire sur ce support est assez agréable et confortable. Bien que le bruit de la page qu’on tourne, qu’on corne, qu’on caresse ou brutalise, soit absent et m’ait manqué au début, je finis par l’oublier ; désormais je joue du pouce. Mais je prends des notes, à la main.

    Comme le cœur des grandes villes invite l’arpenteur à se perdre dans son labyrinthe pour mieux le connaître, Murmures à Beyoğlu est un livre qui invite au lâcher prise, par le biais d’histoires gigognes, de hasards et de coïncidences. Murmures à Beyoğlu, ce sont également deux récits magnifiquement orchestrés et construits, deux routes parallèles, deux narrateurs : un enfant du quartier de Beyoğlu à Istanbul dans les années 50 et un insomniaque d’aujourd’hui, cinquantenaire, d’origine turque et vivant à Londres.

    En septembre 1955, le quartier de Beyoğlu a été purgé de ses communautés étrangères (les Grecs surtout mais aussi les Arméniens et les Juifs). Un enfant, au présent, nous décrit cela, avec sa voix d’enfant, ses yeux d’enfant, ses mots d’enfant. Et c’est encore lui qui nous narre l’histoire de sa famille de libres-penseurs qui a toujours lutté d’une manière ou d’une autre contre le pouvoir en place. Et c’est toujours lui qui nous conte l’histoire de son quartier, de ceux qui l’habitent, de leurs habitudes, des rumeurs, des fruits qu’on vole, des lettres qu’on perd. Mais cet enfant, comme son père et sa mère, connaîtra lui aussi l’exil.

    Le cinquantenaire, lui, est chercheur dans un laboratoire londonien et il souffre depuis quelque temps d’un « Mal » qui l’empêche de dormir. Par divers moyens – thérapie, drogues, alcool, compagnie des femmes – il tente en vain de retrouver le sommeil. Puis, son père – un écrivain d’origine turc exilé à Paris et avec qui il parlait peu – meurt, laissant derrière lui un grand poème inédit. Alors qu’il a toujours tout fait pour oublier cette autre langue qui est le turc, cet homme se retrouve du jour au lendemain à Istanbul, à la recherche de ce poème que sa mère (un personnage froid, égocentrique et sénile) a dû emmener avec elle lors de son retour au pays. Mutique et perdu dans cette ville qu’il doit réinventer à chaque pas et dans laquelle il apprendra à dormir à nouveau, cet homme, qui vivait jusque-là dans l’inconscience de ses origines, « va aller essayer de chercher là d’où il vient, la conscience de ses origines. » (« Trois questions à David Boratav ») Mais la route est longue et semée d’embûches (secousses sismiques et alcooliques, assassinat…) et de rencontres (des chauffeurs de taxi, des touristes hollandais, un rabatteur, un homme d’affaires milliardaire qui cherche lui aussi le manuscrit de son père…).

    D Boratav AAL 240909« En écrivant ce roman j’ai réalisé que je m’étais réapproprié la ville d’Istanbul, je l’ai réinventée ; c’est une Istanbul qui n’existe pas. », précise David Boratav lors de sa rencontre-lecture à la librairie L’Arbre à Lettres Mouffetard, le 24 septembre 2009. Et, à travers ces deux vies, David Boratav ne fait pas la part belle à la ville d’Istanbul telle que nous la connaissons comme touristes. En cela ce roman est une charge (discrète mais régulière) contre l’orientalisme et « Le Levant de pacotille » enseignés dans les manuels scolaires d’après les œuvres écrites et picturales très en vogue au XIXe siècle. Ici, outre les dérives solitaires, on voit surtout le dur quotidien des turcs soumis à la pauvreté, aux attentats, aux fanatismes, aux incessants tremblements de terre : le passage sur les maisons de fortune construites en une nuit au milieu des huiles de vidange est saisissant. On rit par ailleurs du mimétisme occidentaliste : la fête donnée par le milliardaire où se retrouvent tous les courtisans au pouvoir, à la richesse et à la gloire, est digne d’un Don DeLillo (œuvre publiée chez Actes Sud). Et on apprend qu’ici seules les histoires comptent, celles qu’on raconte, qu’on se raconte, qu’on réinvente, qu’on déforme : un murmure devient une rumeur et cette rumeur en appelle une autre jusqu’à l’infini.

    Hormis un bel aspect formel, le travail sur les voix des personnages – poétique, parfois ironique, mais toujours juste – est sans doute l’une des preuves de la grande maturité de ce romancier. Par ailleurs, la question de l’exil, qui est au cœur de ce roman, amène les personnages à repenser, à l’intérieur des grandes villes, leur rapport à l’autre, au sol, à la langue, – au désir, au pouvoir, à la honte, à la mélancolie et à la nostalgie donc. Des réflexions qui jalonnent le récit en l’étoffant si bien que nous ne sommes pas surpris de retrouver de manière implicite ou pas Nazim Hikmet (Il neige dans la nuit et autres poèmes, Gallimard, coll. Poésie), Nedim Gürsel (Un long été à Istanbul, Gallimard, coll. L’Imaginaire), Orhan Pamuk (Istanbul : souvenirs d’une ville, Gallimard, coll. Folio), Samuel Beckett (Malone meurt, éditions de Minuit), Jorge Luis Borges (L’Aleph, Gallimard, coll. L’Imaginaire), Blaise Cendrars (« Prose du transsibérien » in Du monde entier au coeur du monde, Gallimard, coll. Poésie) ou John Dos Passos (Orient Express, éditions du Rocher). Mais d’autres lectures nous reviennent au fil des pages, celle de L’Usage du monde de Nicolas Bouvier (Oeuvres complètes, Gallimard, coll. Quarto) ou encore l’univers de Amos Oz, Une Histoire d’amour et de ténèbres ou Seule la mer (Gallimard, coll. Du monde entier et Folio), par exemple.

    D Boratav AAL 24 sept 09David Boratav, né en 1971, vit à Paris. Murmures à Beyoğlu est son premier roman. Invité le 26 septembre 2009 aux Correspondances de Manosque et contacté par d’autres libraires pour des rencontres à venir (notamment la librairie le Grain des mots à Montpellier le 29 octobre), l’auteur fait également partie des sélections des prix Médicis et Wepler ainsi que de la première sélection du prix des libraires 2010. Son livre est disponible en librairie ainsi que dans sa version numérique.

    Christophe Grossi

     

     

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    Livre numérique cité dans cette chronique :

    Autres livres ou auteurs cités :

    23 octobre 2009

    Eden et le chasseur de lions

    manet pertuiset

    Mardi 6 octobre, il pleut comme vache qui pisse à la Croix de Chavaux. Une heure plus tard, à la Porte d’Orléans (après avoir été transporté par les lignes 9, 6 et 4 ainsi que par les aventures rocambolesques de Pertuiset, modèle de Manet et sorte de négatif du narrateur de Un chasseur de lions de Olivier Rolin), le ciel est déjà plus clément. Je m’enfonce dans les rues de Montrouge puis de Malakoff où j’ai rendez-vous avec Stéphane Michalon dans les locaux d’ePagine. Après m’avoir présenté aux autres membres de l’équipe, il m’informe qu’il aimerait que je choisisse dans le catalogue ePagine les prochains livres à chroniquer sachant qu’il y a désormais 1467 livres chez 31 éditeurs (200 de plus que la dernière fois). Et pourquoi cela ? La réponse recèle en réalité une bonne nouvelle : ePagine vient de réussir à se relier à la plate-forme Eden-Livres et grâce à cela, 147 livres du Seuil ont fait leur entrée au catalogue ainsi que de nouveaux titres chez Gallimard, au Mercure de France et aux éditions de La Table Ronde.

    (Petit rappel ou grande information : Eden-Livres (Eden signifiant « Entreprise de distribution de l’édition numérique ») est une plate-forme de distribution numérique collective qui a récemment été créée par les groupes Gallimard et La Martinière (Le Seuil) avant d’être rejoints par Flammarion. Ces trois maisons associées à parts égales ont commencé leur nouvelle activité de distribution avec la mise en place d’un entrepôt numérique commun (métadonnées, DRM, PLV numérique, ebooks) qui gère désormais le lien avec les agrégateurs et les libraires et assure la mise à disposition des fichiers au lecteur final.)

    Je procède en deux temps : je liste d’abord les livres les plus récents, ceux qui pourraient m’intéresser et ceux que je connais déjà ; je me rends ensuite sur les sites de plusieurs libraires et liste cette fois les auteurs qu’ils accueilleront prochainement. Je regrette de ne pas trouver certains auteurs que je ne suis pas le seul à soutenir au vu des nombreuses futures rencontres en librairie et qui mériteraient d’entrer au catalogue ePagine : Laurent Mauvignier qui vient d’écrire Des hommes (éditions de Minuit), Yannick Haenel avec Jan Karski chez Gallimard ou encore Thierry Hesse et son Démon aux éditions de L’Olivier. Mais je me console rapidement en découvrant que certains textes de Maryline Desbiolles (dont Amanscale), Marie NDiaye (Trois femmes puissantes), Marc Augé (Quelqu’un cherche à vous retrouver) ou Alain Fleischer (Prolongations) ont été numérisés. Je retrouve également les auteurs du catalogue de François Bon (publie.net).

    Et soudain, qui surgit devant mes yeux ? Un tigre…, des lions…, Olivier Rolin : les chats et les écrivains retombent sur leurs pattes, souvent. Olivier Rolin, donc, que je lis depuis quelques jours en vue de la table-ronde que je vais animer début novembre à Thionville lors du festival Des frontières et des hommes où il y aura du beau monde : Thierry Hesse, Laure Leroy (éditrice des éditions Zulma), Jean-Paul Kauffmann, Christophe Fourvel, Nedim Gürsel, entre autres… et l’auteur de Méroé, Port-Soudan (Prix Femina 1994), Tigre en papier (Prix France-Culture 2003) ou encore Un chasseur de lions, son dernier livre paru au Seuil, ainsi que des trois ouvrages – entre conférences, études et autoportraits sur la littérature, le voyage et la politique – publiés par Publie.net – dont La chambre des cartes. verdier

    (Au moment où j’écrivais cette chronique, j’apprenais la mort de l’éditeur Gérard Bobillier à la veille du 30ème anniversaire des éditions Verdier, maison qu’il avait fondée et qu’il dirigeait avec Colette Olive et Michèle Planel. Olivier Rolin, le temps d’un livre, La Langue (2002), a fait partie de cette aventure. Après Jérôme Lindon – mort en 2001 (éditions de Minuit) – ou encore Christian Bourgois – mort en 2007 -, c’est un autre grand éditeur qui part aujourd’hui et qui, lui aussi, nous lègue un des catalogues les plus riches et les plus exigeants de la place. Je pense aux collections « Les Dix paroles » (sur le judaïsme) et « L’islam spirituel », aux essais de Henri Meschonnic, aux belles collections de littérature italienne « terra d’altri » et espagnole « otra memoria ». Des noms bien sûr (par ordre alphabétique pour ne pas froisser les vivants) : Pierre Bergounioux, François Bon, Varlam Chalamov, Didier Daeninckx, Emmanuel Darley, Silvio D’Arzo, Miguel Delibes, Michelle Desbordes, Christian Garcin, Armand Gatti, Georges-Arthur Goldschmidt, Daniil Harms, Mario Luzi, Jean-Yves Masson, Robert Menasse, Pierre Michon, ou Pierre Silvain.) Et le souvenir très présent de cet homme – croisé à Toulouse dans la belle librairie Ombres Blanches – dont la « volonté exceptionnelle d’honorer le vivant » était portée « à son plus haut point de dignité » – dixit le communiqué de presse des éditions Verdier).

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    Je continue mon chemin et découvre que trois auteurs de Gallimard dont les livres ont été numérisés récemment rencontreront bientôt leurs lecteurs en librairie : Marie NDiaye (Trois femmes puissantes) le 13 octobre à Toulouse (Ombres Blanches), le lendemain à Montpellier (Sauramps) et le 16 octobre à Strasbourg (Kléber) ; Élisabeth Barillé (Heureux parmi les morts) à la Librairie de Paris le 28 novembre et Alain Blottière (dont Le Tombeau de Tommy figure sur plusieurs listes de prix littéraires) sera quant à lui à la librairie Antipodes à Enghien le 21 novembre.

    Ma liste en poche, je demande alors à Marthe de télécharger les livres numérisés dans ma tablette, vois avec Eddy comment démarrer un blog tandis qu’Elise me forme sur Adobe Digital Editions qui me permettra de lire les fichiers sur mon PC. Stéphane Michalon a démarré une nouvelle réunion ; je lui envoie un mail de son propre bureau avec son adresse électronique (au lieu d’écrire tout ça sur une feuille…) et m’en retourne à la Croix de Chavaux. Mon sac n’est pas plus lourd qu’à l’aller et pourtant je ramène avec moi trois ou quatre livres supplémentaires (c’est mon dos qui est content).

    Christophe Grossi

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    Livres numériques cités dans cette chronique :

    Autres livres ou auteurs cités :

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